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Full text of "Fabliaux ou contes: fables et romans du XIIe et du XIIIe siècle"

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TAYLOR 

INSTITUTION 

LIBRARY 



ST. GILES- OXFORD 



KeP. F- 3032. 



n,g,t7rrlb,GOOgIC 



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5 6 3o 






FABLIAUX 

CONTES. 



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IMPRIMB CHEZ PAUL RENODAKD, 



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FABLIAUX 

on 

CONTES, 

FABLES ET ROMANS DU XII* ET DU XIII* SIÈCLE. 

'S L SL 

PAR LEGRAND D'AUSSY, 

TROISIÈME EDITION, 



TOME QUATHIËHE. 



PARIS. 

JULES RENOUARD, LIBRàlRE, 



jUnlbyGOOglC 




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TABLE 

DU QUATRIÈME VOLUME. 



L* Boune pleiae de sens ,par Jean L» G^imt dAabe- 

La PateaAtre de l'Usurier la 

Rêverie. ■ . ,.,..-.. 17 

LHâtel Saint-HartiD , ou Gombert , ou l'Anneau , par 

Jean de Boeet rS 

Le Tailleur du Roi et son Sergent a4 

Le Lai de l'Obelet %^ 

Du Villain qui vit sa Femme avec un ami 35 

L'Oie. 37 

Les Perdrix 38 

OuVillainquiavoit un cheval à vendre 4> 

Des deux Chevaux, par /fan (& £<MVJ. I\i 

Le Cuvier 47 

De la Vieille qui séduisit la jeune Femme So 

Du pauvre Clerc 55 

Le même, en vers, /)ar/m6«rf. 63 

DeHonteetdePuterie,/MiribVAiirt(£!X^&. . ... 67 

Auberée 68 

KmmAot, par Aad^rm (e Bâtard. 80 

Lai d1doine,/)ar fe ntAne 83 

Lai d'Isabeau,/Mzr/e Di^me 83 

LaideBéatrix,/wrfem^me. 85 

K\^«exax,p<irk mime. . 87 



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TABLE 

La Châtelaine de Saiot-Gilles 89 

Alarian gS 

La ChâtelaÎDe de Vergy 98 

Le Bourgeois d'AbbevUle , ou la Housse coupée en 

àeax.,par Bernier. 117 

Du Chevalier qui confessa sa Femme i3i 

Du Prêtre qui dit la Passion i4i 

Lai duBuisson d'Epine, ^rJMawetfc i^once. . , . 144 
Lai de Gugemer, Sis d'Oridial, se^neiur de lÀoa,par 

Marie de France i5o 

OeMaimon 157 

1a tS.t&eh.oaXe , par Hugues de Cambrai. i59 

Le Prêtre crueiBé 160 

Lai da prisonnier, ou Lai d'Ignaurès ,par Renaud . . 163 

La Vessie du curé, /Mir /ni» .Ai»V. 177 . 

De la mauvaise Femme 188 

Des trois Femmes qui trouvèrent un aaneau.^r Baisiau. 19a 
Des trob Femmes qui trouvèrent une image. . . . 196 

La Vieille 199 

Aloul aoi 

Des deux Changeurs ao4 

Boivin de Provins, /mw Courtois d' Arras. aog 

Le Villain de Bailleul , ou de la Femme qui fit croire 

à son Mari qu'il étoit mort , par Jean de Bases . . a 1 8 

Lai du Palefroi vair,/>arfi^uguefZ«Acu'. aao 

Le Vil^n de Farbu a37 

De l'Herberie, ou le Dît de l'Herberie aîg 

Constant Duhamel , ou de la Dame qui attrapa un 

Prêtre , un Prévôt et un Forestier. .*.... a46 

Les trois Bossus, />iir i>uran<^. a57 

Estourmi , par Hugues Piaacele aâ4 

Le Sacristain de Gluni,/>(ir /eo/iZe Chapelain . . . a66 



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DU QUATRIÈME VOLUME. 



u du Prêtre qu'on pdrte. 

1 de la Dune qui fit 



La longue Nuit, i 

Le Sacristain ...... 

De la Bourgeoisie d'Orléans , 

battre son mari ' n 

De la Dame et du Curé ■ . . . i 

Le Prêtre et Alison 3 

De la Grue 3 

Le même, en yeis, par Imbert. 3 

Du Curé qui aimoit la femme d'un Villain 3 

De la Demoiselle qui révoit 3 

De la Femme qui se fit saigner. j 

De l'Anneau ,par Haisiau 1 

la Souris f. 

Le Pécheur de Pont-sur-Seine 3 

De la Demoiselle qui ne pouvoit , sans se pâmer, en- 
tendre un certain jurenient 3 

De la Demoiselle qui vouloit voler, /xir Rutebeuf. . . 3 

FABLES DE MARIE DE FRANCE ... 3 

Avertissement préliminaire. 3 

l'Abeille et la Hoache. ... 335 ris , oa le Cliat qui le ëI 
L'Aigle, rAnionr et les Pi- év^ue 3 



L'Ape et le ChieD. 
L'Arpenteur er sa I 

L'Autour et le Hibou 34i 

La Biche, le Faon et le Cb»- 
««"■ Î4a 



Le ChevaL'er et le Vieillard. . 
Le Ccrbeau et le Loup. .... 



Ho De l'EKarbol. . 



Les Corbeaux 344 

Le Blaireau et les GhJiods. . 34$ 

Le Bouc et le Cheval 346 

Du Chameau el de la Pure.. 347 
Le Chat, le Uuloi et la Sou- 



Une Femme el sa Poule. .. , 35i 

La Gnenoa et l'Ours 353 

DelaGrue. 354 

L'Homme el les deux Cerfa. . 355 
L'Homme, le Renai'd el le 

Serpent 3.'i6 

Le Lièvre et te Deilin 35? 



. 358 



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TIBLI DU QUATSIÈME TtiLITHE. 



LaLioD,leLaupet1eSaurd. 36<i 

Le Loap devcna r«i I6a 

Let deux Loups 166 

Du Lonp et de la Guêpe. . . . 367 
Du Loup et du Hérinon. . . . 36g 

Le l4Hip et le Pigeon 371 

DuLoupquiavoithilUQTOBU. 371 
Du Médedn et de la Fille en- 

ceiole 37! 

Le MîIbd et le Geai 37! 

Les Oiieiui se choisissant un 

roi /*. 

Le Prêtre et le Loup. 37S 

Du Pnid'homme qui fit sa 

Femme avec un Aniaot... 379 
Le Renard et le Chat 3go 



Du KoNnl et du Coq 3>i 

Le Renard et l'Ourse. 3S5 

Le Renard et le Pigeon 3Si 

Do Viliiin et du Folet 385 

LeTilkinelMsBieuft .... 386 
DuTIllain et de son Cheral. 3S7 
Le Vitlain et la Chouelte. . . li. 

Le Tiliain elle Dragon 3Sg 

DuYillainet de l'Escarbot.. 3gi 
Du'ViUaiaetl'Ermite..... 3gi 

Le Tillaiii a le Loup 3g3 

Du Tiliain qui donna ses 

Bonfs au Loup. 396 

Le YlUain et le Serpent 3ga 

Des deux 'ViUaina. 3gg 

LeToleur et les Moutons... ioo 



CHOIX ET EXTRAITS D'ANCIENS FABLUUX. 

Du Segretain moine i 

Lai de l'Espine , par Marie de France 10 

La Housse Partie , par Bernier. ^3 

LiDisde-la Vescieàprestre,/«i/-/aAej(/e£fLriu. . .ai 

LiDizdel'£rberie,;}ar Auteieu/ a4 

Des trois Boçus, /MIT /Jurante. »7 

De l'Aigle et de rOstour, par Mine lie Ffn/icr. . . . 3o 

>l> ni t.K TtlLK DU QUÀT&ltlia VOLDH. 

Fmttes à corriger. 
Paje 48. ligne n, page 197, Ahe.- page 91. 

Dans le Choix - 
Page première, n* iSSu, Sjtt; n' iS3d. 



...Googjc 



I-AVLOR lN6T,ruT,0f,T' 
OXFORO. 



FABLIAUX 

CONTES 

DU DOUZiiHE BT DU TREIZIÈME SIÈCLE. 

LA BOURSE PLEINE DE SENS; 

PAS JEAN LE GALLOIS D'AVBEPIERHE. 

FÂUCBBT EK Jt DOJtUt 1 



Daits la terre du comte de Nevers vivoit, k 
ce que nous dit Jean le Gallois, un gros mar- 
chand nommé Kénier, homme fort intelligent 
dans son commerce, et surtout en ce qui con- 
cemoit les foires. Il demeuroit à Décise. C'est 
une TUle située dans une île, au milieu de la 
Loire : je n'en connois point dont la situation 
soit plus riante. 

La femme du hourgeois, appelée Phélise , étoit 
6lle d'un chevalier; mais, quoiqu'elle aimât ten- 
drement son mari, et qu'elle fut la plus belle 



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a LA BOURSE PLEINE DE SENS, 

personne que Ton connût dans le canton, Kénier 
ne s'en étoit pas moins amouraché d'une co- 
quine, pour laquelle il n'épargnoit aucune dé- 
pense , et qui dans son cœur ne cherchoit qu'à 
le tromper. Une pareille intrigue ne fut pas long- 
temps inconnue à Phélise. Aux allées et aux 
venues de son mari, à ses fréquentes absences, 
elle soupçonna la vérité, et ne put s'empêcher 
de lui en témoigner sa douleur. Non-seulement 
il nia le fait, mais il témoigna encore beaucoup 
d'humeur à sa femme, de sorte que celle-ci, le 
voyant continuer son même train de vie, prit le 
parti de se taire et de fermer les yeux. 

Peu de temps après, Rénier se proposa d'aller 
à la foire de Troyes '. Au moment de monter à 
cheval et de faire partir ses charrettes, il vint 
prendre congé de sa femme. « Que voulez-vous 
« que je vous rapporte de la foire ? lui dit-il : 
o guimpe, bourses, bagues, agrafes, ceintures 
o en or, demandez tout ce qui vous fera plaisir, 
« pourvu que je puisse le trouver, vous êtes sûre 
a de l'avoir. — Je suis très sensible à votre atten- 
a tien , répondit-elle ; mais puisque vous me lais- 
a sez le choix de ce que je veux, je vous prierai 
« de me rapporter seulement du sens plein une 
« bourse d'un denier. » L'époux en donna sa 
parole, sans faire trop de réflexion à ce qu'il 
promettoit, et il partit. 



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LA BOURSE PLEINE DE SENS. 3 

Arrivé à Troyes, il vendit ses marchandises 
et acheta celles qu'il lui falloit, comme draps, 
étoffes de soie, écarlate teinte en graine, coupes 
et hanaps d'or et d'argent, laines de Bruges et 
de SainfrOmer ' : après quoi il songea à faire 
l'emplette dont l'avoit chargé son épouse. Mais 
il eut beau demander par toute la halle une 
bourse pleine de sens, personne ne put le satis- 
faire. 

Cependant il se trouva un vieux marchand de 
Galice , venu là avec de l'anis , du gingembre et de 
la cannelle, qui crut entravoir du mystère dans 
cette demande. « Sire, dit-il au bourgeois, êtes- 
« vous marié? a Rénier répondit qu'il avoit une 
femme belle et sage, a iTauriez-vous pas une 
« mie? » reprit l'Espagnol : on le lui avoua, u Oh! 
« je commence à entrevoir ce qu'a voulu de vous 
K votre épouse. Maia , dites-moi , vous emportez 
u sans doute quelque chose de la foire pour votre 
« mie ? D Rénier avoua encore qu'il portoit à 
Mabille (c'étoit le nom de la fille) une robe 
de soie d'Ypres. «Écoutez-moi, ajouta le pru- 
« d'homme, j'ai un conseil à vous donner, c'est, 
« avant de faire un tel présent à cette créature, 
« de vous assurer si elle le onérite. Quand vous 
u serez près d'arriver, quittez votre robe pour 
■ en prendre une vieille et déchirée; entrez le 
« soir chez la donzelle avec cette apparence de 



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4 LA BOUHSË PLEINE DE SENS, 

«misère, dites-lui que vous venez d'être ruiné, 
« et priezJa de vous recevoir. Si elle vous ac- 
« cueille avec les mêmes caresses et la même joie 
« qu'auparavant, donnez-lui la robe, j'y cooseos. 
« Mais&i elle se montre telle que sont ordinaire- 
« ment toutes ces malheureuses, ne perdez plus 
•X là davantage votre temps ni vos deniers. D'après 
« ce que vous m'avez dit de votre femme , je lui 
a crois d'autres sentiments; cependant il ne tien- 
« dra qu'à vous d'MnpIoyer aussi vis-à-vis d'elle 
e la même épreuve : vous saurez après cela qui 
s des deux mérite votre amour, o 

Rénier, trouvant le conseil sensé , résolut de 
le mettre en usage. Il entra donc dans Décise au 
commencement de la nuit afin de n'être pas re- 
connu, et vint frapper chez Mabille. Elle étoit 
au lit et descendit pour lui ouvrir; mais quand 
elle vit ses haillons, elle lui demanda, d'un air 
d'étonnemcnt , où il avoit été ainsi s'accoutrer; 
et sur la réponse préparée qu'il lui fit , elle le 
pria de sortir et lui ferma la porte au nez. 

Fort mécontent de son épreuve , Renier revint 
chez lui dans le dessein néanmoins de l'employer 
encore pour sa femme. A la voix de son mari, 
celle-ci accourut avec empressement et lui té- 
moigna la joie qu'elle avoit de le revoir. Il s'écria 
qu'il étoit perdu, que tout ce qu'il conduisoit à 
Troyes lui avoit été volé. Il parla de ses créan- 



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LA BOURSE PLEINE DE SENS. 5 

ciers qui alloîent fondre sur lui, et donna totis 
les signes du plus grand désespoir, a Quoi! sire, 
voilà ce qui vous afflige, reprît Phélise. Mon 
« bon ami, prends courage, il nous reste encore 
« mon bien et ma dot. Prés, bois, moulins, vignes 
« et maisons, mes robes même et mes joyaux, 
■ vends tout, j'y consens de grand cœur *. » Alors 
elle lui ôta la robe déchirée qu'il avoit, pour lui 
en donner une de menu vair; elle lui servit à 
manger, et l'exhorta surtout à bannir toute idée 
chagrine qui eût pu troubler son sommeil. 

Mabille, dès le point du jour, s'étoit bâtée 
d'aller répandre dans la ville la nouvelle du mal- 
heur prétendu de Rénier. Aussitôt ses créanciers 
étoient accourus; et lui , pour apprendre aussi à 
les connoître, feignit de continuer son jeu. «Mes 
« amis , leur ditil , vos craintes ne sont que trop 
4 bien fondées. Je suis ruiné en effet ; et je me 
« consolerois peut-être , si je ne perdoLs que mon 
R bien : mais je fais tort aussi à d'autres et c'est 
« là ce qui m'afflige. Voyez, je vous prie, à me 
« soulager; convenons ensemble de quelques ar- 
a rangements. » 

A ce discours les créanciers se turent, et'-no 
rompirent le silence que pour murmurer entre 
eux. Enfin tout-à-coup ib virent paroître de 
loin, sur le pont de Décise , le valet de Kénier, 
conduisant son cheval et suivi de dix charrettes 



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6 LA BOUBSE PLEINE DE SENS. 

chargées. Ils demandèrent à qui appartenoient 
toutes ces voitures. A moi , répondit le bour- 
geois ; et alors il conta son aventure de Troycs et 
le conseil que lui avoit donné l'Espagnol. Phélise 
à son tour avoua que son mari avoit deviné et 
rempli son intention. Il lui fit présent de la robe 
destinée i Mabille; et pour célébrer le succès de 
son épreuve, il donna ce jour-là une grande fête. 

Messieurs , si quelqu'un parmi vous avoit le 
cœur inconstant et léger, qu'il Ëissc bieu atten- 
tion à mon fabliau. Défiez-vous de ces miséra- 
bles qui vous aiment pour de l'argent; car leur 
en eussiez-vous donné autant qu'en possède le 
roi, soyez sûrs que si elles vous voyoienl dans 
la misère, elles ne feroient qu'en rire. Tout leur 
talent est de tromper : et bien fou est celui qui, 
possédant une fenune estimable, va se déshono- 
rer avec des coquines incapables de loyauté et 
d'amour. 

Recueil de Barbazan , tome m , page 3S. 



Se trouve dans le NovelUero ùaliaao, tome iv. 

Rimé en fraaçois dans le Mercure galant , octdbre 1664- 



L'abbé Massieu , dans son Histoire de la poésie fraaçoise , 
dôme en ces termes l'analyse du fabliau : Vn marchand fort 
riche , mais qui n'avoil pas beaucoup de conduite ni de raison , 
partant pour une/oirr , promet à sa femme de lui rapporter 



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LA BOURSE PLEINE DE SENS. 7 

lUM grande bourtc, pteioe d'argenL La femme lui répond 
qu'eUe Fen quittera pour une de sens. 

J'aurais un volume entier à faire , si je vonlois relever 
toutes les erreurs de nos auteurs modernes snr nos vieux 
poètes ; mais mon intention n'est pas d'affecter ici une sévé- 
rité que j'ai lieu de craindre pour moi-même : Feniam peli- 
muiqae damutque vicissim. Cependant, en rendant à l'abbé 
Hassîeu , écrivain d'ailleurs agréable et littérateur instruit 
dans plus d'un genre , toute la justice qui lui est due, j'avoue- 
rai que je u'ai pu sans étonnement lire son ouvrage. L'his- 
toire de notre poésie françoise reste encore à faire, et 
j'exhorte i cette laborieuse entreprise ceux de nos gens de 
lettres qui se sentiront du courage et du goAt. Ib ne croi- 
ront pas sans doute remplir un pareil titre, en nous don- 
Haut, comme Massieu, quelques analyses erronées ou tron- 
quées, et quelques noms ou vers, pris au hasard dans Pas~ 
quier, dans Fauchet, etc. Ils voudront apprécier nos poètes 
d'après leurs poésies mêmes, ils compulseront, ils étudieront 
les manuscrits du temps, et ce ne sera point là le travail 
d'un jour. 



NOTES. 



(1. Zajhire de T^vjres.) J'ai déjà dit que c'étoit la plus 
célèbre de France. On y venoit de toute l'Europe. 

(a. Jrrïté à Trojres , acheta draps , étires de soie , écar- 
late, coupes et hanapt, laines de Bruges et de Saint-Omer.) 
Ce passage nous apprend quelles étoient en partie les mar- 
chandbes qui se vendoient alors dans nos grandes foires. Il 
seroit bien autrement satbfaisant pour nous de connoStre 
tontes celles qui entroient dans l'état général du commerce 
de France, et qui étoient vendues par elle à l'étranger, ou 



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8 LA BOURSE PLEINE DE SENS. 

apportées par l'étraDger che« elle, A la vérité , j'ai trouvé 
dans un manDscrit que possédoit autrefois la cathédrale de 
Paris, et qui est acluellement à la Bibliothèque du roi , un 
nHHcean très curienx sur cette matière. L'auteur, faisant 
l'éloge de la foire de Bruges et de celle de Flandre , dé- 
taille & ce propos toutes les marchandises qu'on^portoit à 
ces foires , et il nous a[^rend ainsi , sans le vouloir, quel étoit 
le commerce de l'Europe ; mais il omet l'article qui nous 
intéresseroit davantage : il ne s'occupe point de la France. Je 
vais néanmoins transcrire son état,etjele fais avec d'autant 
plus de confiance , que je ne connois sar cet objet aucnn 
morceau qui soit aossi complet. 

Ce sont II royaume et le» terres , desqaex les marehandltes 
viennent à Bruges, et en la terre de Flandres: c'est à sçavoir 
tes choses qui ensuivent ei-après. 

" Dou royaume d'Angleterre , viennent lainne, ploros , 

• estains , charbons de rocht {de terre ),tTOiaaige. 

' Escoche (Ecosse) , lainne , cuir, fromaige et sui. 
<• Illande (Irlande), cuir et lainnes. 
* Norweghe , gerfaut, merriens [merraiit] , cuir bouli, 
« burre (beurre), sui, oint, et pois; cuir de bouc, dont on 

• fait cordouan. 

Denemarche.palefroy, cuir, oint, sui, cendre , harens , 
' bicoos (cochons). 

1 Suedelen, vairs et gris, oint, sui, sain, cendre, et 

• harpois. 

•• Bossic , cire , vair et gris. 

■ Hongrie , cire , or et aident en plate. 

- Bafaaigne(.5oA^fne),cire, or, argent et estain. 

■ Alemaigne, vins rinois (du Rhin), pois, cendre , mar- 
m tien (merrain), blet (blé), fer et acier. 

ce Polane (Pologne), or et argent en plate, cire, vairs et 
" gris , et coivre ( cuivre ). 



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LA BOURSE PLEINE DE SENS. 9 

■ Evesché de lJ^,to(M (hhu) arrêt (ouvraget) de coivre 

• faites, et de faaterie (de euùine) , et de grant rnameD. 

• Bougerie (Bulgarie) vairs et gris, hermine, sable et 
" lédsse ( sortet de pelleterie ). 

' Navare , lâches dant <hi fait sarges ( setges) , cordouans , 

• hasasa(btuane), tvix>\\ssk( réglisse), amasAra (amandes), 

• péleterie,dr^>s(foi7£j) dont on fait voiles à grant nés. 

H Arragon , tex avoir ( telle marchandise ) comme de Na- 

■ Tare , et sarreiu ( saffran ) , et ris. 

■ Castel(Ûuti/£;), grainaes *, dre, cordonnas, basanne, 
» filache ( chanvre ) , lainae , péleterie , vif-argent , sui , oint , 
" connus, henis, amandres, et fer. 

• Léon , autex avoir comme dessus est dît , sans fer 
^ (excepté le fer). 

• Entelusef^n^^nuie}, sébiles et cordes, miel, oile d'olive, 

• cuirs, péleterie, cire, gTiuis(^nwjfj]6gues, et raisins. 

■ Grenate , cire , soie , figues , raisins , et amandres. 

•■ Galice, sains, vif-argent, vin, cuir, péleterie et lainne. 

■ Portigal , miel , péleterie , cire , cuir, grainne , oint , 

• oile, figues, raisins, valai. 

•■ Fées en ATrique, cire, cuirs et péleterie. 

• Marroc , autele (pareille) marchandise , et commin , et 

• suc crebus. 

■ Ségelmesse qui siet près de la mer des arènes (de saèle , 

• le désert ) , dathes ( dattes ) , et alluns ( alun ) Mans. 

• Bougie, péleterie de aiiigniax( agneaux), cuir, suc, et 

■ alun de plume. 

f> Tunes ( Tunis), autel avoir comme de Bougie. 

■ Hoilorgues (Majorque), alun, ris, cuir, figues. 

■ Sardeingne, péleterie. 

• Constantinople , alun de glace. 



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lo LA BOURSE PLEINE DE SENS. 

> Jérusalem, poivres, et toute espicerie, et bresis(6oû 
. de Brésil). 

• Ëgipt«, de aiéme. 

■ La terre au Soudan, de même. 

<c Hermenie (^nn^jMe], coûtons (coffon) , et toute autre 

• espicerie dessus dite. 

• Thartarie , draps d'or et de soie de moult de menieres 

• (maitKrei), etpé\.hs(peHes), et vaire, et gris. 

■ Et de tous ces royaumes et terres desus dites , viennent 

■ marcheant et marcheandises en la terre de Flandres, sans 
< cex(ceuj:)qui vieimeat dou royaume de France, et de 

• Poitou , et de Gascoigne , et des trois illes oil il a moult 

■ de royaumes que nous ne savons nommer. • 

L'auteur distingue le Poitou et la Gascogne du royaume 
de France, parce que ces provinces étoient possédées par 
les rois d'Angleterre. Il paroït cependant s'être trompé dans 
les derniers articles de sa liste, par exemple, lorsqu'il fait 
venir les perles de Tartaric , et les épiceries de Jérusalem, 
d'Egypte et d'Ar»énie. Ces épiceries étoient une production 
de l'Inde; mais, comme elles arrivoient en Europe par la 
voie d'Alexandrie ou du Levant, et que des Arméniens en 
Taisoient commerce , il a pu croire qu'elles naissoient dans 
ces pays. 

IjC même auteur, ou plutAt le même manuscrit, nous 
donne une autre notice du même genre : c'est celle de l'au- 
nage de toui les draps qai se vendaient aux foires , et celle-ci 
au moins nous intéresse , en ce qu'elle nous apprend quelles 
étoient alors les villes de France qui avoient des manufac- 
tures de draps. Je vais la copier, en supprimant tout ce 
qui regarde les mesures et aunages , détail aujourd'hui fort 
indifférent pour nous. Je remarquerai néanmoins aupara- 
vant qu'elle ne contient que des noms de villes françoi^es ou 
Q aman des. 



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LA BOURSE PLEINE DE SENS. 



• Arras, 

■ Gant, 

• ïpre, 

• Touroay, 

■ LUIe, 

• Douai , 

■ Cambrai, 

< VaUnciennes , 

< Vloaitereid(!HontrtttU), 

Saint-Quentin , 

■ Aubevile ( Jbbeville) , 
« Avesnes , 

■ Aubenton, 
•■ Lonvatn, 

1 Louviers, 
« Soan ( Jtoucn ) , 

■ Biauvès ( BeaioaU ) , 
•t Cbaalnns, 

■ Ouchie ( Orekies), 

■ pTouvins{ProvMT), 

■ Troies, 

• Sens, 

■ Hui, 

(3. Mon boa ami , prends eoumge..... vends tout , j'y consens 
de grand cŒur.)l£s scènes da Malade imaginaire , oh Argan, 
d'après les avis de son frère , éprouve lour^-tour l'attache- 
ment prétendu d'une femme qui n'en veut qu'à son bien , et 
l'amitié réelle d'une fille qui lui reste du premier lit, ne 
seroient-elles pas encore une imitation de ce fabliau ? Ce 
seroit le troisième que Molière aurait transporté sur notre 
théâtre. 



< MaXigaes (Malines), 

■ Haubeuge , 

• Monciax (peut-être Mons), 

• Bruges, 

• Broisselles (Bruxelies), 
( Bemag, 

■ Saint- Denis, 
« Paris , 
«Ligni, 

• IUins(Jtfi'0»), 

■ Vitry. 

< Saint-Dizier, 

■ Poperingues , 

■ Chartres, 
"Sanlis, 

■ Pon toise , 

■ Oiquemude (Birmude), 
« Kaam (peut-être Caen), 
1 Amiens , 

• Estampes , 

• Xié[aiit{Meulim), 
« Diestre {Diesl). 



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LA PATENOTRË DE L'USURIER. 



LA PATENOTRE DE L'USURIER. 



Qui veut connoître la pateoôtre de Fusurit 
Qu'il fasse silence et m'écoute. La voici telle q 
je l'ai entendue dans un sermon à Paris de 
boucbe de Robert de Corson. ' 

L'usurier se lève le premier de son logis. Il 
voir si la nuit ses serrures n'ont pas été forcé* 
il tire les doubles verroux, éveille sa fille et 
feinme,ets'habille.aJe vais à l'église, leur dit-i 
a s'il venoit quelqu'un pour emprunter sur gag( 
tf qu'une de vous deux courre bien vile me cbe 
B cher, je ne tarderai pas; car il ne faut qu'u 
« moment quelquefois pour perdre beaucoup. 

Il sort ensuite, etdp.ns ie chemin commen( 
ainsi sa prière : 

« Notre père. . . . Beau sire Dieu , donncMnc 
o donc du bonheur , et faites-moi la grâce de i 
a bien prospérer que je devienne le plus rich 
« de tous les prêteurs du monde. 

n Qui êtes aux deux. J'ai bien du regret d 
« ne m'ètre pas trouvé au logis le jour que cett 
n bourgeoise vint emprunter. C'eût été biei 
« mieux fait que d'aller à la messe. Je ne sai 



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LA PATENOTRE DE L'USURIER. i3 
« pourquoi le inalbeur m'en veut. Mais il ne 
« m'est pas possible de mettre le pied dans une 
a église sans perdre quelque bonne aventure; il 
« semble que ce soit un sort : je voudrais voir 
« tous les prêtres et toutes les messes au diable. 

c Que votre nom soit sanctifié, ... Il me fâche 
a bien d'avoir cette grande fille qui me ruine, 
a Elle s'entend avec sa mère poiu* me voler , j'en 
« suis sûr; etjegagerotsque ces deux coquines-li 
a se régalent dès que je suis dehors. J'aurois 
« presque envie d'aller les surprendre. 

a Que voire règne arrive. . . . Mais je me rap- 
o pelle que ce chevalier qui me devoit cinquante 
« livres, ne m'en a payé que la moitié. J'ai été 
« un sot de m'en fier à sa parole d'honneur. 
« Toutes ces paroles-là ne valent pas un bon gage. 

B Que votre volonté soit faite. . . . Quand j'ai 
n fait vœu d'aller à la messe deux fois la se- ' 
a maine afin d'attirer la bénédiction du ciel sur 
« mon petit négoce , je n'ai pas réfléchi que pour 
ff mon âge l'église est fort loin. Dieu devroit bien 
un peu m'en récompenser, u 

Notre homme entre alors dans l'église. Il s'a- 
genouille à un endroit où il puisse être remar- 
qué , et se frappant la poitrine avec de grands 
soupirs il continue sa prière qu'il interrompt 
comme auparavant. 

a Donnez nous notre pain quotidien... D'où 



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i4 LA PATENOTRE DE L'USURIER. 
« ma fille peut-elle avoir eu l'argent que je lui 
a ai surpris! Il faut que de son côté elle prèle 
« aussi sous maio sans me le dire. Tout cela pro- 
« bablement est pour ce grand drôle avec lequel 
« je l'ai trouvée un jour , et qui fut si étourdi 
B de me voir, quoiqu'elle prétendît qu'il venoit 
« pour emprunter, 

« Délivrez-nous du mal. Quel est ce Robert de 
« Corson qui va courant de ville en ville pour 
« nous précber? Croit-il de bonne foi que par 
a amour de mon prochain j'irai mendier? Non 
H pardieu. 

« Pardonnez-nous comme nous pardonnons..., 
a Ces maudits juifs ont fait le complot de nous 
« enlever nos pratiques et de nous ruiner, en 
« prêtant à un intérêt plus bas que le nôtre. Mon 
« bon Dieu, souvenez-vous qu'ils vous ont cru- 
u cifié, et maudissez-les. . . Hier , avant de rece- 
« voir les pièces que m'a rapportées la dame 

Hersant, j'ai oublié de les examiner. Aprésent 

1 qu'elles sont mêlées avec les autres, il me fau- 
te dra revoir le sac; mais ma foi tant pis pour 
a elle : s'il s'en trouve quelques-unes de fausses , 
« je les lui reporterai, et je soutiendrai que ce 
1 sont les siennes. Mes voisins ne me font rien 
n gagner et ils sont jaloux de moi parce qu'ils 
« me croient riche , je voudrois bien qu'ils mou- 
« russent et qu'il eu vînt d'autres. 



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LA PATENOTRE DE L'USURIER. i5 

<t Ne nous induisez point en tentation. Quand 
n est-ce que je me verrai un monceau d'or et d'ar- 
« gent! Oui, mon Dieu! je vous promets de n'y 
a point toucher, de me refuser tout, de. . . . 
<c Mais ai-je bien fermé la porte en sortant? Une^ 
a deux, trois; oui, voilà mes trois clefs. 

o jiinsi soit'H. Notre prêtre va sermonner et 
a chercher à nous soutirer de l'argent de nos 
bourses. Serviteur, il n'en aura pas du mien. » 

Recueil de Barbazan, tome iv, page 99. 



J'ai trouvé aussi une Palen&ire du vin, une Palenâtre 
d'amour, un Credo de l'usurier par Fourques, un Crvdo de 
Ribaud; mais la pièce qu'on vient de lire suffit pour donner 
une idée des autres. 



Dans les Faeetîee FrisckUni , page i5i , il y a, de même 
que dans le fabliau, une oraison interrompue d'un oiseleur 
qui prie Dieu en raccommodant son filet, et qui de temps 
en temps , quand le filet s'embrouille , envoie tout au diable. 



NOTE. 



(i) Robert deCoTson,oii Curson, ou Chorçon.ouCtirton, 
Angtois de nation , cardinal et légat apostolique , vint en 
France, l'an laia, tenir à Paris un concile pour le rétablis- 
sement de la discipline ( Labbe , Concil. , tome xi , page 67 ). 
Il y prêcha une croisade, et alla mourir, en iai8, dans la 



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i6 LA PATENOTftE DE L'USURIER. 

Palestine. Il avoit composé une Somme ihéologique, c 
Oudin , qui l'avoit vue en manuscrit, pu-le avec éluges. 
Les papes, pendant tout ce liècle, envoyèrent en Fn 
beaucoup de légats, poar y porter leurs ordres et y dit 
leurs lois. Quoique ces envoyés ne Tussent ordinairem 
que de simples prêtres, cependant , comme dépotés du 
cairede Dieu, ils aflectoient, pour icpréseuter sa puîssam 
un faste supérieur à celui des rois , ce qui leur étoit d'à 
tant plus facile , que , logeant dans les abbayes et les mon 
lères qui se trouvoient sur leur route, ils se faisoient < 
frayer de tout, eux et leur suite, 

Vindreot )i cardoiud {car£iuU-Ufai) en France, 

Et ontragent dcapeni [d^nit) feùoient 

Pot toni les leui (lUiu) où il* aloienl, 

UoBl li prieur et li abbé 

Se tenaient i moult grerè, 

Ckiea orent en Iot conpiingnie 

CSnq cens cheitui, uni leur ■iietnie(iiuf«}- 

En leur pais Mi-je uns doute 

Qn'îl ne meDoient pas lel route,* 

Ainn n'ala pai J3a{Dieu) par terre 

Quand il vint Kslmii requore (lùiW).** 

mamucrit du roi , m. 

* Je Mis bien aOrement que , dans leur pays , ils ne mèoeal point i 
fastueux train. 

** Jésus-Chriit n'aHoit pas ainsi , quand il vint sur la terre lisiter li 
hommes , ses amis. 



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RÊVERIE. 



RÊVERIE. 



Celle pièce, composée altemaliieinent d'u. 
d'un ïera de quatre , est ce que ntMU appelou 



re quelques lignes. 



vers de huit syllabes el 

UD Bmi^iieonri. Je ne U 

genres Je plaisanterie 



Pour être gai, il faut avoir une mie. J'aime 
autant me lever tard qu'au point du jour; et 
quand j'ai bien faim , donnez-moi croûte ou 
mie, cela m'est égal. Le soleil est chaud en été. 
Que m'importe, pourvu que je l'aie; jamais je 
n'en ai vu une aussi belle. Que dites-vous là-bas, 
vous autres? Y aura-t-il paix? Je vous croyois 
plus polis. J'ai eu aujourd'hui Xhâtel de Saint 
Julien ; si cela est nous mangerons des pois di- 
manche. I^ncelot et Lionnel étoient cousins, 
aussi un hareng frais k l'ail est-il une bonne 
chose. Patience, dans un mois vous entendrez 
bien tonner. Mon cheval est-il ferré? Je l'ai mis 
en tire-lire pour le mieux garder. Entre Com- 
piègne et Beauvais il croît de bons vins, et sur- 
tout il ne faut pas oublier d'honorer les dames. 

Mais je ne veux pas en dire davantage sans 
argent. 






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L'HOTEL SAINT-MARTIN. 

L'HOTEL SAINT-MARTIN, 

GOMBERT, 

L'ANNEAU; 

PAR JEAN DE BOTES. 



Ces trois Terùoiu ont cotre elles des dirrérenceB considérables, 
quoique , dans toutes les trois , le fonds dn conte soit le même. 



Martin et Thibaut , deux clercs voisins et 
amis, mais pauvres, se voient, dans un mo- 
ment de disette, réduits tout-à-coup à la der- 
nière nécessité. L'un d'eux heureusement trouve 
quelqu'un qui lui prête un setier de blé; l'au- 
tre emprunte la jument de son frère pour por- 
ter le blé au moulin, et ils y vont ensemble. Le 
moulin , ainsi que la maison du meunier , étoit 
en pleine campagne , éloigné de toute habitation 
et près d'un bois. Les clercs , en arrivant , jettent 
leur sac par terre; et tandis que Martin monte 
au moulin avertir le meunier, Thibaut conduit 



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LHOTEL SAINT-MARTIN. 19 

la jument dans un pré voisin pour la faire paî- 
tre; mais ils avoient affaire à un fripon. Gom- 
bert ( c'étoit le nom du meunier ), les ayant aper- 
çus de loin , avoit formé avec sa femme le com- 
plot de les voler. Dans ce dessein il s'étoit caché ; 
de sorte que quand , après l'avoir cherché inuti- 
lement au moulin , les clercs viennent chez lui 
te demander , la femme leur dit qu'il est sorti , 
et les envoie le chercher, l'un au bois, l'autre 
au village. Le drôle pendant ce temps enlève le 
sac et emmène la jument. 

Lorsqu'ils reviennent , As ne trouvent plus 
rien. La meunière à qui ils se plaignent feint 
de ne savoir ce qu'ils lui veulent dire; mais elle 
leur conseille de courir bien vite au bois , 
parce que, si quelqu'un les a volés, il ne peut 
être allé se cacher que là. Ils emploient inutile- 
ment dans cette pénible recherche le reste du 
jour. Chassés enfin du bois par la nuit et ne sa- 
chant que devenir, ils prennent le parti d'aller 
demander un gîte au meunier. Celui-ci, pour 
écarter le soupçon du vol en se donnant l'air 
d'un homme charitable , les accueille de son 
mieux : il affecte de les plaindre beaucoup , et 
les Élit souper avec lui. 

La famille du villain consistoit eu un enfant 
de quatre ans et une fille de dix-huit extrême- 
ment jolie. Thibaut pendant tout le repas ne fut, 



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ao L'HOTEL SAINT-MARTIN. 

malgré sa faim , occupé que de la pucelle; et il 
résolut de mettre à profit, s'il le pouvoit , cette 
occasion de passer avec elle uuc nuit sous le 
même toit. On se couche. 

Outre le lit des deux époux , au pied duquel 
ils plaçoient le berceau de leur enfant; outre le 
lit de la fille, il y en avoit dans la chambre un 
troisième , qui fut destiné aux deux clercs , et 
qui, ordiuairement vide , ne servoit que quand 
le meunier, étant pressé d'ouvrage, faisoit venir 
un garçon. Mais alors Gombert prenoit une 
précaution pour garder sa fille. Le lit de la pou- 
lette étoit fait en forme de huche, avec un 
couvercle en osier. Le père fermoit le couvercle 
au cadenas, et il en mettoit la clef sous son tra- 
versin. 

Ce cadenas, que Thibaut vit fermer , déran- 
geoit un peu ses projets. Néanmoins il ne déses- 
péra pas de réussir ; et dès qu'il entendit les deux 
époux ronfler, se levant sans bruit après avoir 
prévenu son camarade, il alla au lit de Gom- 
bert escamoter la clef, et vint à celui de la pu- 
celle, qui ne dormoit pas encore, la prier de le 
recevoir. D'abord elle refusa. Mais séduite par 
un prétendu anneau d'or qu'il lui offrit, et qui 
n'étoit qu'un anneau de fer qu'il avoit pris au 
garde-feu de ta cheminée, elle lui permit d'ou- 



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LTÏOTEL SAINT-MARTIN. ai 

Martin, resté seiil^envioit le sort de son com- 
pagnon, lorsqu'un heureux hasard lui fournit le 
moyen de faire, de son côté, tomber la meu- 
nière dans ses filets. Elle se leva pour un besoin 
et sortit ; Martin pendant ce temps va prendre 
le berceau qu'il apporte au pied de son Ut ; et 
quand elle rentre, il tire l'oreille de l'enfant 
pour le faire pleurer. La mère vient droit au 
berceau apaiser et rendormir le bambin; puis , 
croyant entrer dans le lit de son mari , elle se 
couche, sans le savoir, à côté du clerc. 

Au chant du coq, Thibaut crut qu'il étoit 
temps de se retirer. Il revient donc, en tâton- 
nant, gagner son lit. Mais le berceau qu'il trou- 
ve lui fait croire qu'il s'est trompé , et il va se 
coucher près du meunier, que d:ins son trans- 
port il réveille pour lui conter sa bonne for- 
tune. Gombert ne répond à cette confidence 
que par quelques coups de poings qu'on lui 
rend avec usure. La femme que ce bruit réveille 
aussi, dit à son prétendu mari de se lever pour 
aller mettre le hola. Mais celui-ci, qui savoit 
que son camarade étoit le plus fort , reste tran- 
quille. Enfin , le meunier va dans la cheminée 
allumer sa lampe. Il voit alors sa femme couchée 
avec un autre , et d'abord l'apostrophe d'une 
épithète très énergique. Si je suis telle , répond- 
elle, c'est sans le savoir; mais toi, c'est de pro- 



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■J2 L'HOTEL SAINT-MARTIN. 

pos délibéré que tu as volé le sac et la jument 
des deux honnêtes gens que voici. A ces mots 
les deux clercs sortent du lit. Us rossent le meu- 
nier, et se font rendre ce qui leur appartcnoit. 
Et ce/ut ainsi qu'ils eurent à ses dépens i'hâtel 
de Saini Martin. ' 

Recueil de Barbazdti , tome m , page a38. 



Dans Soceace (ix Joiini. noiiv. vi} ; mais l'auteur italien y 
■ fait quelques changements qu'on peut connottre par I.a 
Fontainequi l'a suivi fidèlement. Voyez h coate du Berceau. 

Se trouve aussi dans les Cent Noatielles nouvelles, p. iSi. 

Dans le Parangon den nouvelles, page 4'- 



NOTES. 



(i) Cette expressioD avoir thAtel Saint-Martin, pour dési- 
gner le bonheur de trouver un bon gîte, venoît-elle de ce 
que le saint évéque doimoit charitablement l'hospitalité k 
tous les pauvres et voyageurs qui se prcsentoient chez lui , 
ou de ce que , s'étant présenté devant Maxime , il fut admis 
avec distinctionàla table de l'empereur et servi par l'impéra- 
trice elle-même? Je t'ignore. Mais je ne l'ai trouvée que dans 
ce fabliau , et dans le roman de Flores et de Btatiche Fleur: 

Savent dient par l« bon vin 
QuB il ODt l'oilel Sainl-MartJD. 

Hos poètes ordinairement emploient l'expression de 
l'hôtel Saint-falien. Ce dernier saint , qui , pour expier un 
crime involontaire, s'étoit dévoué à recevoir chez lui tous 



, Google 



L'HOTEL SAINTMARTIN. 23 

les passants , et qui en a mérilé le surnom A'hospitalier, étoit 
devenu le patron des voyageurs. On l'invoquoit afin d'avoir 
un bon ^te ; et le matin , avant de se mettre en route , on 
récitoit en son honneur une oraison. 

Tu aa dite la paleoMire 

Saint Julien à ccsi matin , 

Soit en roumaus, soit ea lalin , 



Un autre poète, ayaat obtenu un rendez-vous de sa maî^ 
tresse, et passé la nuit avec elle, dit en célébrant son 

Saint Julien qui puet bien lanl , 

Ne fist i nul borne mortel 

Si doux , li ban , si noble ojtel. 

Ouauott manuscrilt. 

Qui prend bonne femme , je tien 
Que >on oalel eit laint Julien. 

PoisUt mmtuscritei itEiut. Deickampi. 

L'Oraison de saint Jalien , depuis le conte de Boccace et 
de La Fontaine, qui porte ce titre, est deveoue chez nous 
une plaisanterie. Il paroît par le fabliau et par les passages 
qu'on vient de lire , que rhôtel Saint-Martin ou l'hôtel Saint- 
luUen en étoient déjà une au treizième siècle. 



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34 LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT. 



LE TAILLEUR DU ROÏ 
ET SON SERGENT. 



Um roi avoit un excellent taiUeur, et ce tailleur 
avoit parmi ses compagnons un premier garçon 
fort habile, nommé Nidui. Aux approches d'une 
grande solennité, le monarque manda son tail- 
leur, et lui livra plusieurs riches étoffes dont il 
vouloit se faire faire différents habits, afin d'ho- 
norer dignement la fête. Le maître aussitôt mit 
tout son monde à l'ouvrage ; mais pour qu'il ne 
pût rien voler, il y eut un chambrelan ( valet 
de chambre ) chargé par le priuce de veiller dans 
le lieu où l'on travailloit, et de ne pas perdre les 
ouvriers de vue. 

Un jour le chambrelan voulut à dîner régaler 
de miel le tailleur et ses garçons. Nidui venoit de 
sortir dans ce moment , et le chambrelan proposa 
de l'attendre. « Je l'eusse fait sans en être averti , 
n répondit le maître: mais je sais que Nidui n'aime 
«pas le miel, et qu'il préférera de manger son 



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LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT, aa 
n pain sec. u Le drôle ne disoit cela que par ma- 
lice, et pour avoir, aux dépens de son garçon , 
une portion plus forte. 

Celui-ci, quand il rentra, apprit avec quelque 
dépit le tour qu'on lui avoit joué. Néanmoins 
il dissimula son ressentiment pour pouvoir mieux 
se venger; et ayant trouvé l'occasion de parler 
au chambrelan en particulier : « Je crois devoir 
« vous prévenir d'une chose importante , lui dit- 
o il , c'est que notre maître a le cerveau dérangé , 
« et que de temps en temps , et aux changements 
« de lune surtout, il lui prend des quintes si 
« dangereuses, qu'on est obligé de le lier et de 
« le battre. Ainsi tenez-vous sur vos gardes, car 
« dans ces moments-là il ne connoit plus per- 
« soune; et s'il vous trouvoit sous aa main, ma 
« foi je ne répondrois pas de vos jours. — Vous 
u me faites peur, répondit le chambrelan; mais, 
« dites-moi , y a-t-il quelques signes qui annon- 
« cent quand son accès va commencer? Je le 
o ferois lier alors et coiriger si bien que per- 
« sonne n'auroit à craindre de lui. — A force 
n d'avoir vu de ces sortes de scènes, continua 
« le garçon , nous avons appris à les prévoir. Si 
« vous le voyez chercher çà et là , frapper la terre 
« du pied , se lever, jeter son escabelle , c'est un 
<• signe que sa folie le prend. Sauvez-vous alors, 
■ ou bien employez tout aussitôt le remède dont 



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26 LE TAILLEUR DU ROI ET SON SERGENT. 

« je vous ai parlé. — Eh bien ! nous l'emploierons, 
a dit l'officier, soyez tranquille. » 

Quelques jours après, Nidui trouve le moyen 
d'enlever adroitement, et sans être aperçu de 
persomie , les grands ciseaux du tailleur. Celui-ci 
qui en avoit besoin pour couper, cherche au- 
tour de lui; il se lève, regarde à terre, s'impa- 
tiente, frappe du pied, jure et finit par jeter de 
colère son escabelle au loin. Le chambrelan aus- 
sitôt appelle du monde : on saisit le prétendu 
fou , et on le bàtonne jusqu'à ce que les bras qui 
frappent tombent de lassitude. 

Lorsqu'il fut délié, il s'informa de ce qui lui 
avoit attiré ce traitement : on le lui apprit. Alors 
il appela son garçon, et lui demanda depuis 
quand il savoit qu'il étoit fou : «Sire, répondit 
« Nidui , c'est depuis le jour que je n'aime plus 
a le miel. » 

Cette réponse expliqua l'énigme, et l'aven- 
ture apprêta beaucoup à rire aux dépens du 
tailleur. 

Recueil de Barbazan, tomeii, page t3i. 



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LE LAI DE L'OISELET. 



LE LAI DE L'OISELET. 



Ad temps passé, il y a bien cent ans de cela, 
vivoit lin villain dont je n'ai pu savoir le nom , 
mais qui étoit si puissamment riche qu'il pos- 
sédoit prés, bois et rivières, en un mot, ce que 
peut posséder l'homme le plus noble. Il avoit 
surtout un manoir délicieux et tel que jamais 
bourg, ville ni château n'en ont offert un pareil. 
Je crains, à dire le vrai, de vous en faire la des- 
cription, de peur que vous ne soyez tenté de la 
regarder comme une fable. Aussi je vous pré- 
viens que ce lieu fut fait par art de nécromancie. 
Il appartint d'abord à un chevalier. Après la mort 
de celui-ci, son fils en hérita; mais le fils, ruiné 
par ses débauches, se vit obligé de le vendre, et 
ce fut notre villain qui l'acheta. Vous savez que, 
dans une famille, pour détruire villes et châ- 
teaux, il ne faut souvent qu'un héritier pro- 
digue. 

Ce séjour consistoit en une forte tour avec 
donjon, bâtie au centre d'un vaste terrein qti'en- 
fermoit une rivière. Du courant d'enceinte se 



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a8 LE LAI DE L'OISELET. 

détachoit un bras d'eait qui venoit isoler cir- 
ctdairement dans l'enclos un verger charmant. 
Là se trouvoient des roses , des fleurs et des épiées 
de toute espèce, et en telle abondance, que si 
on y eût apporté un mourant pour lui faire res- 
pirer le baume qu'elles exhaloient, elles l'eussent 
dans l'instant rappelé à la vie '. Le terrein étoit 
uni et sans aspérités. Les arbres, quoique fort 
élevés , avoient tous une hauteur égale, et quel- 
que fruit qu'il vous plût de demander, ils pou- 
voient vous l'offrir. Au milieu du verger s'élevoit, 
en bouillonnant, une fontaine qui alloit perdre 
dans la rivière ses eaux claires et fraîches. Elle 
étoit ombragée par un pin dont les rameaux 
épais et éternellement verts, aux jours les plus 
bnilants de l'année, la défendoient du soleil. ' 

Mais ce qui augraentoit surtout les délices de 
ce lieu incomparable, c'étoît la présence d'un 
oiseau merveilleux. Deux fois le jour, le matin 
et le soir, il venoit sur le pin chanter lais, re- 
frains et chansons amoureuses. Sa voix divine 
et enchanteresse, auprès de laquelle les gigues, 
les violons et les harpes ne sont rien, avoil en 
outre une telle vertu qu'elle eût suffi pour ra- 
mener la joie dans le cœur de l'amant te plus 
désespéré. A son chant et à sa présence étoient 
attachées l'existence et la beauté du verger ; avec 
lui arbres, fleurs, fontaine, tout devoit dispa- 



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LE LAI DE L'OISELET. 29 

ro'itre. Voici quelle éloil sa chanson : « Écoutez 
« mon lai , chevaliers, clercs et laïques, vous tous 
« qui aimez et qu'amour afflige; écoutez-le sur- 
a tout, vous, jeunes pucelles, et mettez à profit 
« les leçons que vous allez entendre » ' 

Mais la première fois qu'il vit approcher le 
villain , il s'écria : « Rivière , remonte vers ta 
n source ; et vous, donjon , tour et château, que 
«la terre vous engloutisse! Fleurs brillantes, 
« ombrages frais, desséchez-vous. Chaque jour 
u sous ces beaux arbres venoient jadis s'ébattre 
« dames aimables et gentils chevaliers. Ils se plai- 
« soient à écouter mon chant, et ne se retiroient 
a qu'en se promettant, les unes d'aimer davan- 
« tage, les autres de mériter encore plus d'amour 
« à force de libéralité, de prouesses et de cour- 
a toisie. Mais à présent quel sort! nous avons 
a pour maître un villain, dont l'unique bonheur 
« est de manger, et qui ne donneroit pas un 
a denier pour entendre mon lai si joli. « 

Après avoir ainsi parlé, l'oiseau indigné s'en- 
vola; et le manant, loin d'être humilié de ses 
reproches, ne songea qu'à trouver les moyens 
de l'attraper, dans l'espoir que s'il pouvoit y 
réussir il le vendroit fort cher. Son projet fut 
heureux. Il tendit sur l'arbre un filet si adroi- 
tement que l'oiseau, quand il revint le soir à 
son ordinaire, se trouva pris. « Quel tort vous 



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3o LE LAI DE L'OISELET. 

«ai-je fait, dit alors le captif, et pourquoi vou- 
« loir m'ôter la vie? — Tu ne mourras pas, ré- 
<t pliqiia le villain, mais je veux que tu chantes. 
— £h ! ne chantois-je pas tous les jours, quand 
« j'avois pour voltiger ces jardins, ces bois et ces 

a prés? — Tu auras désormais une belle cage 

n Je trouvois ici toutes les graines et les fruits 
que pouvoit désirer ma faim. — Tu n'auras plus 
H la peine de chercher à manger, on te nourrira. 
« — J'étois libre et content Croyez-vous que 
dans une prison ce soient des chansons dont 
■ on s'occupe? — Si tu fais le muet, il ; a une 
« ressource, on te mettra à la broche. — Voyez 
«ma taille; petit comme je suis, ce seroit une 
a cruauté à vous de me faire mourir. » Enfin , que 
vous dirai-je ? Le pauvre captif demanda grâce, il 
tâcha de fléchir le vitlain , et lui promit que , s'il 
vouloit le remettre en liberté , il lui apprendroit 
en reconnoissance trois secrets merveilleux, mais 
tellement merveilleux que jamais homme de sa 
race n'avoit ouï rien qui en approchât. 

A ces paroles le villain ouvrit les oreilles. Il 
se laissa séduire et lâcha l'oiseau, qui, s'envolant 
au haut du pin, commença par arranger et rac- 
commoder ses plumes. Il fallut le sommer d'exé- 
cuter sa promesse. « Volontiers, répondit-il. 
«Écoute -moi attentivement, tu vas entendre 
o l'abrégé de la prudence humaine. Et d'abord, 



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LE LAI DE L'OISELET. 3i 

« l'ami, garde-toi de croire trop légèrement tout 
a ce qu'on te dira. — N'as-tii que cela à m'ap- 
n prendre? répliqua le laboureur, tu peux le gar- 
« der pour toi , je le savois déjà. — Il est bon de 
« te le rappeler, tu l'avois oublié, retiens-le bien 
u pour la vie. Mais quoi ? tu fais la grimace, 
a Allons, je vais donc l'enseigner la seconde 
« chose : dresse tes grandes oreilles, et sache 
« qu'il/élut se consoler de ce qu'on n'a plus. » 

Le villain, s'apercevant qu'on se moquoit de 
lui, se tâcha, et reprocha au chanteur de man- 
quer de bonne foi. a Vous m'aviez promis trois 
a merveilles, lui dit-il, et vous me payez là avec 
des niaiseries que tous les enfants savent par 
« cœur. La troisième est-elle de la même force. 
a — Non, la troiMème est un vrai trésor, et si 
« un homme la pratique, il peut s'assurer de ne 
« jamais devenir pauvre. » 

Cette parole ranima le manant. Il crut qu'on 
avoit voulu l'éprouver d'abord , et qu'on alloit 
enfin le récompenser de sa bonne action. Mais 
sa honte fut extrême lorsqu'il entendit : Ce que 
tu tiens dans tes mains ne le jette pas à tes pieds. 
«Je ne l'oublierai pas, répliqua-t-il , et si je te 

n rattrape — Je veux t'en épargner la peine, » 

reprit l'oiseau. En disant ces mots il s'envola , et à 
l'instant la fontaine tarit , le pin se dessécha , les 
fruits tombèrent de leurs branches, et la beauté 



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3a LE LAI DE LOISELET. 

de ce Heu &i vert et sifraisdisparut pour toujours. 

Tel fut le prix de l'avarice du villain, et tel 
est le sort de la cupidité : en voulaut tout avoir 
elle perd tout. 

Recueil de Barbazao, tome m, page ii4- 



Ce conte est imité de fiidpaï. Un paysan, dans l'auteur 
indien , a un rosier qui tous les jours produit un bouton. Un 
rossignol vient plusieurs fois de suite le béqueter et l'empé- 
cherd'éclore. L'oiseaudestructeurest enfin pris au piège;raai$ 
il obtient sa liberté par ses prières , et en reconnotssance , 
il enseii^e au paysan un trésor caché au pied de l'arbre. 



NOTES. 



(i. La se trouiiiient des épices de toute, espèce et en telle 
abondance que , si on y eût apporté un mourant pour lai faire 
respirer le baume qu'elles exhalaient , elles l'eussent dans l'in~ 
stant rappelé à la vie. ) Cette hyperbole sur la vertu efficace 
des épices se trouve déjà dans le fabliau du f^illain Anier, 
et elle marque le cas qu'on faisoit de ces aromates de l'Asie. 

(a) Une rivière, une foutaine,UQ pin, quelques De(irs,un 
verger forme par des arbres fruitiers à haute et basse tige, 
voilà donc ce qui constituoit alors un jardin merveilleux , 
et jusqu'où pouvoit aller en ce genre l'imagination d'un 
poète. Tels sont à' peu-près dans Homère les jardins d'Alci- 
Doùs. C'est la simplicité des temps antiques , ob l'on ne con - 
noissoit encore que les beautés de la nature, où l'on préfé- 
roit l'utilité au faste, et où Tonne cherchott enfin, pour ces 
lieux d'agrément, que de la fiaîcheur, di^ l'ombrage et des 



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LE LAI DE L'OISELET. :13 

fruits. L'auteur du roman manuscrit de Claris a une descrip- 
tion d'un chftteau royal qu'il donne comme le plus beau 
d'Europe, et cette description ressemble à celle qu'on vient 
de lire. Ce sont , ôomme ici , des tours bâties au milieu d'un 
vaste enclos fermé d'une muraille de pierre et arrosé par 
plusieurs fontaines. D'un cAté se trouve un bois toufTu, une 
prairie et une rivière assez large ; de l'autre , des bergeries , 
un veiner et des vignes. Nulle mention de l'orme, du hêtre, 
du platane et de tous ces arbres inutiles cjue le luxe, dans 
la suite , adopta pour leur ombrage*. Point d'allées couvertes ; 
point de bosquets, de terrasses ni de parterres. Les jardins 
ne commencèrent à avoir quelque régularité et à mériter 
ce nom que sous Françob V. Ce prince en retrancha ce qui 
étoit rustique et champêtre , et y plaça des parterres qu'il 
découpa en compartiments , et qu'il remplit de fleurs rares 
plantées avec symétrie. Henri IV eut à Saint-Germain des 
orgues hydrauliques et autres instruments de ce genre ; car 
le siècle du bon goût n'étoil pas encore né. Les eaux clmn~ 
teiu en musique, parlent, contrefont le chant des oiseaux , 
fescopéterie des arquebusades , le son de l'artillerie , comme 
de tels miracles se voient à Saint-Germain-en- Laje , où le 
mi a fait construire telles et autres magnificences , admirées 
de tous ceux qui les contemplent". En6n le cardinal deRiche- 
lieu , dédaignant ces merveilles ridicules, y substitua les 
cascades, les nappes et jets d'eau, usités dans les jardins 
d'Italie. Peut-être, en adoptant ce genre d'ornement et de 
magnificence , le fier vizir ne voulut-il qu'introduire en 
France une décoration nouvelle et qui ne seroit due qu'à 
lui. Quoi qu'il en soit, il l'employa, le premier, dans ses 
jardins de Ruel , et c'est à lui que nous la devons. 

* Etqui,aprè> ua cerlaiu nomhre d'anoéis , Couieal par Jouner uoe 
quantité de bois qui certes n'est pas iuulilc. A. 

" Ue Serres, Tlicdlre d'agrieulmrt, iwgeGeS. 



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34 LE LAI DE L'OISELET. 

On a déjà pu remarquer, dans le fabliau du Paradis 
if amour, une fontaine ombragée par tm pin. Les romans 
en offrent beaucoup d'exemples. Charlemagne , dans ses 
Capitulaires , en ordonnant que ses métairies soient garnies 
d'arbres fruitiers, ordonne en même temps qu'il y ait des 
lauriers et des pins. 

(i. £coate^-Ie sartout , vous jeunes pucetles ) Je sup- 
prime le reste de la chanson. L'oiseau recommande d'aller 
assidûment à l'église, d'assister au service divin; en un mot, 
de servir Dieu avec ferveur. Mais il veut qu'on serve aussi 
l'amour, et , en les comparant ensemble , il trouve la chose 
possible. Dieu hait les cœurs durs et faux, dît-il; Amour les 
bail aussi. Dieu se laisse désarmer par les prières ; les prières 
touchent aussi l'Amour, etc. EoPm il conclut son lai par dire 
que, si on les sert exactement tous deux, on obtiendra le 
bonheur dans ce monde-ci, et le paradis dans l'autre. 

Le chanoine Froîssart, dont il nous reste, outre son 
histoire si connue , un recueil considérable de poésies 
amoureuses, dit de même, à la tète de la préface qu'il y 
a mise, qu'il les entreprend avec l'aide de Dieu et celle de 
l'amour. 

Agnès de Navarre , femme de Phébus , comte-duc de Foix, 
alloit en pèlerinage à Saint-Denis avec sa sceur, une amie et 
Guillaume de Hachaut , auteur dont il nous reste beaucoup 
de poésies manuscrites , et dont elle étoit devenue amou- 
reuse , sur sa réputation, quoiqu'elle n'eût que vingt ans et 
qu'il fût vieux, borgne et goutteux. Une brouillerie étant 
survenue entre les deux amants, la duchesse , qui vouloit se 
raccommoder avec Mâchant, lui envoya un prêtre à qui elle 
s'étoit confessée, et celui-ci assura Guillaume, non-senle- 
ment de l'amour d'Agnès, mais encore de sa fidélité. Le poète 
a consigné ce fait dans une pièce intitulée : Le vrai dit. 



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DU VILLAIN, BTC. 



DU VILLAIN 
QUI VIT SA FEMME AVEC UN AMI. 



Un villain, qui avoit quelques soupçons sur 
sa femme , l'épie un jour, et la voit entrer dans 
le bois avec un sien ami. Quand elle revient à la 
maison , il l'accable d'injures. Instruite du sujet 
de sa colère, la dame afiecte la plus grande con- 
sternation, et s'écrie en pleurant qu'il ne lui 
reste plus long-temps à vivre; qu'on a vu de 
même, avant la mort de son père et de sa mère, 
un homme inconnu promener, plusieurs jours 
de suite, leur ombre sous des arbres, quoique 
pendant ce temps-là Us fussent ailleurs, et que 
c'est dans la famille un signe de mort certain. 
D'après cet avis, elle veut se séparer de son 
mari, et se retirer dans un couvent pour mettre 
ordre à sa conscience. Le bonhomme est telle- 
ment frappé de ce discours, qu'il demande par- 
don à sa femme de s'être ti-ompé. U se flatte 



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36 DU VILLAIN, etc. 

cependant que la vision n'aura pas d'effet cette 
fois-ci; il se propose d'aller au bois le lendemain 
voir si l'ombre paroîtra encore, et en attendant 
il va faire brûler un cierge à l'église, afin de 
détourner le présage. 



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L'OIE. 



Uk curé qui avoit pour maîtresse certaine 
femme de son village, la fait venir chez lui le 
soir pour souper et coucher avec elle. Il avoit 
une oie à la broche, et déjà ils s'apprétoieat à la 
manger, assis près dufeu sur des coussins , quand 
tout-à-coup on entend frapper à la porte. Le 
prêtre alarmé fait cacher la femme, et, pour que 
l'oie ne paroisse pas, il ordonne à son clerc de 
la porter dans l'église, par la porte qui joint le 
presbytère. Alors il va ouvrir : c'étoit le seigneur 
du village qui l'envoyoit chercher. Mais pendant 
ce temps le clerc qui portoit l'oie se laisse tenter 
par le fiimet de Fanimal et le mange. Cependant 
il a soin de barbouiller avec la graisse tes lèvres 
d'un enfant Jésus qui étoit dans l'église, et il 
lui met en main un os de l'oiseau. Quand le curé 
vient pour reprendre son oie, le clerc lui dit 
que le petit Jésus a tout mangé; il se plaint de 
l'appétit de l'enfant, et reproche au pasteur de 
le laisser mourir de faim, tandis qu'il régale si 
bien sa mie. 



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LES PERDRIX. 



Puisque j'ai entrepris le métier de conteur , il 
£aut que je tous conte aujourd'hui , non pas une 
fable, mais une arenture arrivée à un certain 
villain nommé Gombaud. 

Il avoit attrapé derrière sa haie deux perdrix. 
Aussitôt il les apprêta, et les fit rôtir. Mais vou- 
lant profiter de sa bonne fortune pour régaler 
quelqu'un , il alla , pendant que Marie sa femme 
tournoitia broche, inviter son curé. Avant qu'il 
fât de retour les perdrix se trouvèrent cuites ; 
de sorte que Marie, en l'attendant, crut devoir 
les mettre dans un plat. Le hasard fit que, lors- 
qu'elle les tira de la broche, it y resta un mor- 
ceau de peau. Elle l'avala; vous en eussiez fait 
autant; mais malheureusement ce morceau lui 
parut si bon qu'il lui fit naître l'envie de tàter 
aux perdrix. 

Chacun ici-bas a ses plaisirs : l'un aime l'ar- 
gent; l'autre ses aises : Marie aimoit la bonne 
chère; et pour un morceau qui lui eût plu, elle 
vous auroit donné toutes les couronnes du 



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LES PERDRIX. 39 

monde. Elle prit donc un des oiseaux , en déta- 
cha une cuisse, puis une autre; ensuite vinrent 
les ailes ; bref une perdrix tout entière y passa. 
Cependant Gombaud n'arrivoit point, et il en 
restoit encore une. Manger celle-ci , la dame en 
étoit violemment tentée; mais aussi comment 
s'excuser ? Elle se contenta seulementd'en arra- 
cher le cou, qu'elle suça . Ce cou loi par ut délicieux. 
Enfin, pour achever, il en fut de la seconde per^ 
drix comme de la première; tout fut mangé. 

Un instant après, Gombaud rentra, et de- 
manda si tes perdrix étoient cuites. « Ah! sire, 
B répondit la femme d'ua air dolent, ne m'en 
a parlez pas, j'ai bien du chagrin : un maudit 
« chat vient d'entrer qui les a emportées, n A 
ces roots le villain courut sur elle en fureur, et 
il lui eût arraché les deux yeux si elle ne se fut 
écriée :« C'est pour rire, imbécQle, c'est pour 
« rire; est-ce que vous ne voyez pas que je me 
« moque de vous? Je les ai couvertes pour les 
u tenir chaudes. — A la bonne heure, reprit le 
« mari; car ventre-dieu tu tes aurois payées plus 
« cher qu'au marché. Çà, mon hanap de ma- 
« dre ' , ma plus belle nappe ; alerte. Je vais éten- 
« dre ma chape dans le verger, nous mange- 
<■ Fons sous notre treille et sur l'herbe. C'est bien 
«pensé, répartit la femme; mais commence 
« toujours par aiguiser ton couteau, il en a be- 



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4o LES PERDRIX. 

« soin. » Gombaiid se mit en chemise, et alla 
sur une pierre de sa cour repasser le couteau. 
Pendant ce temps arriva le curé, qui voyant 
la femme seule, voulut l'embrasser. « Sauvez- 
u vous, sire, lui dit-elle, sauvez-vou5;iln'yapas 
a de temps à perdre. Gombaud va venir, et vous 
« êtes un homme mort. — Es-tii folle avec ton 
« Gombaud?répondit1e prêtre. — Oui, sansdou- 
a te, il va venir, et je l'espère, puisque nous dé- 
fi vons manger deux perdrix ensemble. C'est un 
« tour qu'il vous joue, sire, il n'y a ici, comme 
a vous voyez , ni perdreaux ni perdrix ; mais 
« il vous en veut, et il, a juré que s'il peut vous 
u tenir, il vous coupera les oreilles. Voyez dans 
a la cour avec quelle action il aiguise son coû- 
te teau * : ne vous avisez pas de l'attendre, en- 
« core une fois. J'aurois du chagrin , moi qui 
« vous aime , de vous voir attrapé. » Le curé 
ne se fit pas répéter l'avis , et il sortit bien vite. 

La femme alors appela Gombaud : « Qu'est-ce 
« qu'il y a? dit le villain. — Ilyaque notre pré- 
« tre emporte les perdrix, et que si vous ne le 
u rattrapez , c'est autant de perdu. » Gombaud à 
l'instant galope après le curé, son couteau en 
main. Celui-ci, qui se voit poursuivi, redouble 
de vitesse. Ils courent ainsi tous deux pendant 
quelque temps , l'un faisant de grandes menaces , 
l'autre mourant de frayeur et à cliaque pas 



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LES PERDRIX. 41 

tournant la tête. Le tonsuré heureusement avoit 
quelque avance. Il eut le temps de gagner sa 
maison , et s'y enferma aussitôt au verrou ; mais 
ni l'un ni l'autre ne tâta des perdrix. 

L'auteur finit par quelques réflexioos triviales sur l'adresse 
et la malice des femaies. 

Recueil de Barbazan, tome m, page 181. 



Se trouve dans le Passa Tempo de' Curîosi, page aa. 
Dans les Nouveaux Contesà rire, page a66. 
Dans les Facétie, moui e burle ila Clir. Zapata , page 36. 
Et dam les Contes du sieur ^Ouville, tome it , page ii5. 
Il a été mis, en vers par M. Imbert, et par M. Pons, dans 
le Journal de Paru, 4 mai 1784. 



NOTES. 



(i. Mon haiiap de madré. ) Je crois que , par le madré, il 
faut entendre la porcelaine. Cependant, comme souvent nos 
poètes , dans leurs descriptions , comptent des vases de 
madré parmi les meubles de taverne, et que d'ailleurs il y 
avoit le grand et \e petit madré , il est probable que, par ce 
dernier, on entendoit la faïence, et que tel étoit le hanap du 
paysan. 

Le hanap étoit une coupe ayant un pied comme nos ca- 
lices, mais moins haute, et portant ordinairemeat une anse 
ou des oreilles. 

(2) J'ai changé le dernier mot de la phrase précédente, 
et je suis sAr d'avance qu'on en approuvera le motif. 



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4a DU VILLAIN QUI AVOIT UN CHEVAL , etc. 



DU VILLAIN 
QUI AVOIT UN CHEVAL A VENDRE. 



UiT paysan vouloit vendre son cheval et il en 
demandoit vingt sous. Un voisin se présente 
pour l'acheter; mais, ne pouvant convenir de 
prix, il propose de conduire l'animal au marché 
et d'en donner ce que le premier acheteur venu 
en oflrira. La condition est acceptée, et le rous- 
sin exposé en vente. Vient un borgne qui en 
oflre dix sous. D'après cette proposition et les 
conventions convenues, le voisin veut l'emmener. 
Le paysan s'y oppose : grande dispute et procès 
enjustice. L'acheteur exposeaux juges ses raisons 
le premier. « Messieurs, répond le villain, je ne 
a disconviens pas des conditions dont parle ma 
a partie adverse ; mais celui qui a estimé ma 
« bête n'avoit qu'un œil, et il n'a pu voir par 
a conséquent que la moitié de ce qu'elle vaut. 
« mon adverse au contraire a deux bons yeux ; 
a je lui en demande donc le double de l'autre , 
n ou sinon je le ramène. » Les juges rirent de sa 
réponse et ils le renvoyèrent avec son cheval. 



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DES DEUX CHEVAUX. 



DES DEUX CHEVAUX; 

PAK lEAN DE BOTES- 



L'autear, d*iu un conrt préambule , nomme les fablitui qu'il ■ faiti. 
Je la ai tout , excepté nu , celai de Morterutl, que je n'ai pu troUTer. 
HaU, dam ce nooibre , il en est un «utt« que l'hoimâteté me dèfand de 



Pbês d'Amiens, au viltage de Longueau, étoit 
un villain qui avoit acheté, selon ses minces 
facultés, un petit roussin pour faire sou oût. 
Pendant tout le temps de la moisson il le fit 
travailler beaucoup, le nourrit fort mal, et quand 
les travaux furent finis et qu'il n'en eut plus be- 
soin, il résolut de s'en défaire. Un samedi donc, 
après l'avoir bien étrillé, bien lavé, bien bou- 
chonné, il lui mit un licou de chanvre, et, sans 
selle ni bride, le conduisit ainsi au marché d'A- 
miens. Assurément il o'étoit pas besoin de mors 
pour le tenir : tout ce que pouvoit faire le pauvre 
animal, c'étoit de marcher ; si vous l'aviez vu, il 
vous eût fait pitié. 

A mhchemin se trouvoit le prieuré de Saint- 
Acheul. Un des moines étant venu par hasard 



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44 DES DEUX CHEVAUX. 

à la porte quand le villain passa, il lui demanda 
si son cheval étoit k vendre, et dit qu'ils ea 
avoient ud au couvent dont ils vouloient se dé- 
faire aussi etqu'onpourroit troquer contre lesien. 
Le manant accepta la proposition. On le conduisit 
à l'écurie, où on lui montra une grande et vieille 
haquenée au dos ensellé, au cou de grue, haute 
du derrière, basse du devant, et si maigre, si 
maigre , qu'on ne pouvoit la regarder saus rire. 

Ce fut là aussi toute la réponse que fit le vil- 
lain. Le moine prétendit qu'il avoit tort de mé- 
priser sa bête; qu'elle étoit en mauvais état à la 
vérité parce qu'elle avoit fatigué beaucoup, mais 
qu'il ne lai falloit qu'un peu de repos pour se 
refaire, et que tous les jours on en voyoit au 
marché de vendues cent sous qui ne la valoient 
pas de moitié. «Oui, elle est bonne à écorcher, 
« reprit le villageois, et c'est sa peau apparem- 
o ment que vous voulez me vendre. Mais, are, 
n voulez-vous voir une bête impayable? regardez 
a mon bidet. Voilà qui est bien troussé et qui a 
« bonne mine : ça laboure, ça herse, ça sert de 
a timonier, ça va sous l'homme comme une bi- 
K rondelle , c'est bon à tout. * 

Enfin le manant vanta si fort son cheval et 
déprisa tant celui du moine, que le religieux 
piqué , pour venger l'honneur du sien et en prou- 
ver la force, proposa de les attacher tous deux 



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DES DEUX CHEVAUX. 45 

par ia queue et de voir qui pourroit emporter 
l'autre. « Nous les placerons au beau milieu de 
la cour, dit-il. Si le vôtre entraîne le mien hors 
«du couvent, ib sont à vous tous deux, mais 
o s'il est entraîné dans l'écurie vous le perdrez. » 
lie défi fiit accepté. On lia fortement les deux 
queues ensemble. Les deux maquignons s'ar- 
mèrent aussitôt d'une houssiue, et chacun com- 
mença, de son côté, à tirer sa haridelle par le 
licou pour la faire avancer. 

L'une ne valant guère mieux que l'autre, tous 
leurs efForts n'aboutirent qu'à serrer les nœuds, 
sans gagner un pouce de terrein. Le moine frap- 
poit et tiroit tellement la sienne qu'il étoit tout 
en sueur. Mais le villain plus habile, quand il 
vit que son roussin ne se trouvoit pas le plus 
fort, s'avisa d'une ruse qui lui réussit, ce fut 
de le laisser reculer pour épuiser la vigueur de 
l'autre. 

En effet, la haquenée ne l'eut pas entraîné 
dix pas, que hors d'haleine et battant des flancs 
elle s'arrêta tout court. I^ manant alors ranima 
son cheval de la voix. « Allons, mon petit gris, 
« du cœur, mon roi, dt, dt, dt. » Le criquet à 
l'instant rassemble son peu de forces, il se cram- 
ponne contre le pavé, et du premier coup de 
reins enlève la jument qui, malgré tous les coups 
du moine, se laisse emporter sans résistance. 



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46 DES DEUX CHEVAUX, 

comme une charogne qu'on traîne à ta voirie. 
Déjà le roussin avait la tête hors du couvent, 
et le moine se voyoit au moment de perdre. Mais 
celui-ci tout-à-coup tirant son couteau lui coupe 
la queue. Les deux chevaux libres ainsi s'élancent 
chacun de leur côté, et il ferme la porte: en vain 
le manant l'appelle et frappe à tout enfoncer, 
personne ne lui répond. Dans sa colère il se 
rendit à la cour de l'évéque pour se plaindre et 
demander justice ; mais le procès traîna en lon- 
gueur, il ne fut pas jugé , et je vous laisse à dé- 
cider comment il devoit l'être. 

Recueil de Barbazao , tome m, page 197. 



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LE CUVIER. 



Use marchande dont le mari étoit allé en 
foire se consoloît de son absence avec un clerc. 
Ils se baignoient un jour ensemble , quand tout- 
à-coup l'époux, qu'on n'attendoit pas, parut à 
cheval dans la cour avec trois autres marchands. 
Les deux amants se rhabillèrent à la hâte; et la 
femme, ayant renversé le cuvier pour faire écou- 
ler l'eau, cacha le clerc par-dessous. Le mar- 
chand, qui ne faisoit que passer et qui comp- 
toit repartir à Tinstant avec ses compagnons de 
voyage , dit à sa femme de leur faire au plutôt 
une soupe au vin, et, pour perdre moins de 
temps, il mit lui-même le couvert sur le cuvier. 
Tandis qu'ils mangeoient, une voisine à laquelle 
le cuvier appartenoit, envoya le redemander. La 
femme répondit qu'elle en avoit encore besoin , 
mais le mari voulut le rendre. Déjà même il se 
levoit pour ôter la nappe, et tout alloit être 
découvert, si l'épouse n'eût imaginé sur4e^hamp 



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48 LE CUVIER. 

uue ruse qui la sauva. Elle court à la porte, et 
apercevant un polisson dans la rue, lui promet 
quelque argent s'il veut crier de toutes ses forces 
au feu : il le fait. A ses cris les quatre voyageurs 
sortent effrayés; ils lui demandent où est le feu 
et courent aussitôt à l'endroit qu'il leur indique. 
Quand ils rentrent, la femme se moque d'eux, 
en disant qu'ils avoient été trompés par un 
ivrogne; mais pendant ce temps le galant s'étoit 
échappé. 

Recueil de Bacbazan , lome m , pa^e 197. 



11 y a dans fioccace (journ. vu , douv. ii) un conle du Cu- 
vier; mais le dénouement n'esl pas le même que celui du fa- 
bliau. Chez l'auteur italien , quand le mari reatreà la mabon , 
c'est pour livrer sonciivier ({u'il a vendu. La femme demacde 
ce qu'on en a donné. Elle se récrie sur le trop bon marché , 
et dit qu'elle a trouvé quelqu'un qui en offre davantage , et 
qui , dans le moment, est occupé à l'examiner. Ce prétendu 
marchand est son amant, qu'elle avoit caché sous le cuvier. 
Elle le fait sortir ainsi , et il eu est quitte pour payer le prix 
qu'on prétend qu'il a offert. 

Boccace, qui a prb ce conte dans Apulée (L. i\. ) a été, 
à son tour, imité par La Fontaine. Les trois contes sont à- 
peu-près les mêmes, sauf l'extrême différence d'exécution 
qui me paroit tout à l'avantage de La Fontaine. Boccace , 
avec son interminable manière , a trouvé le moyen de faire 
prononcer par la femme une sorte de harangue à sou mari ; 
LaFontaine,sucontraii-e,ne dit tout juste que ce qu'il faut 



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LE CUVIER. 4q 

ei lorsque la femme invective son mari, c'est avec la vivacité 
et la malice que comporte la circonstance. 

Tout eD eotrant, l'époui dit: • J'ai vendii 

Notre cuviv . — Combien ? dit madame Anne. 

— Quinze beaoi francs. — Ta I tu n'es qu'un gros lue, 

Bipiitît-dl«; et je t'ai d'un écu 

Fait aujourd'hui profil par mon adresse, 

L'ajmnl vendu six icus avant toi * 

Que fenns-lu, malheureux, sans ta femme? 
Honsieui s'aii vacbopineT;oepedduit 
Qu'on le tonimCnte ici le corp* et l'IiQe ; 
Il faut agir sans cesse ea l'attendant 
Je n'ai goâté jusqu'ici Dulk joie; 
J'en goûtenù désormai» , attends-i';. 
Toycs un peu , le galant a bon foie. 
Je sub d'ans qu'on laisse à tel mari 
Telle moitié 

Je ne crois pas aécessaire (fénumérer ici les diverses iniï- 
taUoDs qui, ont été faites de ce conte. Je ne mentionnerai 
que la suivante , parce qu'elle paroit due au fabliau. 

Dans les Délices de rerboqitet , pugç 83, une femme, dont 
le mari vient de rentrer au moment qu'elle ne l'atlendoit 
pas, se voit sur le point d'être trahie par un petit chien qui 
aboie fortement vers l'endroit oft elle a caché son amant. Elle 
va à la porte de la rue , et rentre l'instant d'après la coiffe 
arrachée, en se plaignant qu'elle vient d'être maltraitée par 
deux drôles qui passoient. Le mari court après eux pour la 
venger, et pendant ce temps le galant s'échappe. 



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DE LA VIEILLE, etc. 

DE LA VIEILLE 
QUI SÉDUISIT LA JEUNE FEMME. 



Uir prud'homme vouloit aller en pèlerinage. 
Il est vrai qu'en s'éloignant il alloit abandonner 
à elle-même une femme jeune et jolie , mais cette 
femme étoit si honnête et ù raisonnable, elle 
avoit tenu jusqu'alors une conduite si réglée, 
que le pèlerin partit sans la plus petite inquié- 
tude sur son compte. L'épouse répondit k sa 
confiance et continua de se comporter toujours 
avec là même sagesse. Peut-être même n'eût-elle 
jamais manqué à ses devoirs, si, par ^ne ruse 
maudite que je vais vous conter, on ne l'eût fait 
tomber dans un piège auquel l'innocente fut 
prise. 

Certain jouvenceau beau et aimable la vit 
passer un jour. Elle avoit une taille charmante, 
un teint de rose, il en devint amoureux, et à 
force d'y penser cet amour chez lui devint uae 
rage. Pour en instruire la beUe, il employa d'a- 
bord lettres et messages, mais ils furent rebutés. 



,,C^ogIc 



DE LA VIEILLE, btc. 5i 

Sans se déconcerter, il revint à la charge , pro- 
mit, pria et n'obtint pas davantage. Cette rigueur 
désespérante l'affecta si fort que peu s'en fallut 
qu'il ne perdît la raison. Sa seule consolation 
étoit de passer et de repasser souvent par la rue 
qu'habitoit la dame. Si le hasard lui procuroit 
le bonheur de la voir, il s'arrêtoit devant elle 
pour la contempler; s'il ne la voyoit pas, il se 
retiroit en pleurant. 

Une vieille de sa connoissance le rencontra 
UQ jour dans une de ces tristes promenades, et 
lui demanda quel étoit le sujet de ses larmes. 
Lui, qui avoit honte de le découvrir, n'osa l'a- 
vouer. « Bel ami, lui dit-elle, tu as tort; plus on 
« garde sa maladie, plus elle empire. Peut-être 
a que si je connoissois la tienne je la guérirois 
« aisément, n Quand le damoiseau l'entendit par- 
ler ainsi , il lui confia son secret; et l'autre ayant 
écouté le pria de se calmer, et l'assura qu'avant 
peu elle termineroit ses peines. 

La jeune dame étoit simple et naïve; la vieille 
au contraire fine et rusée. Celle-ci avoit une 
chienne qu'elle fit jeûner rigoureusement pen- 
dant trois jours, et le troisième elle lui donna à 
manger des choses fortement saupoudrées de 
sénevé. Malgré la répugnance que devoit donner 
à l'animal ce ragoût brûlant, sa faim étoit telle 
qu'il le dévora; mais le sénevé lui picotoit le pa- 



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Sa DE LA VIEILLE, ne. 

lais et les narines, et il larmoyoit beaucoup. 
Dans cet état la vieille le porta chez la jeune per- 
sonne, qui, ne soupçonnant rieu delà ruse, par 
un sentiment de bon naturel demanda pourquoi 
la chienne pleUroit si fort A cette question la 
vieille se mit à larmoyer aussi de son côté, et 
avec un profond soupir elle répondit : « Dame, 
m au nom de Dieu , ne me faites jamais cett« 
■ question-là , je vous prie ; elle renouvelle tous 
a mes chagrins. Hélas! il faut que vous les igno- 
« riez , puisque vous ne pleurez pas avec moi. » 
Une pareille réponse étoit faite pour piquer 
la curiosité de t'épouse; et c'étoit bien l'inten- 
tion de la vieille. On la pressa de dire ce se- 
cret si douloureux. Elle s'en défendit quelque 
temps , et enfin parla ainsi : « Cette chienne 
« que vous voyez fondre en larmes dans mes 
o bras, le croiriez-vous jamais, douce damelelle 
a a été ma fille; mais une fiUe, belle, sage, et 
« faite en un mot pour être l'honneur de sa fa- 
« mille. Son malheur fut d'avoir le cœur dur. Un 
<c jeune homme l'aimoit, elle le rebuta. Le mal- 
« heureux après avoir tout tenté pour l'atten- 
« drir, désespéré de sa dureté, en prit tant de 
u chagrin qu'il tomba malade et mourut. Dieu 
« l'a bien vengé. Voyez en quel état , pour la pu- 
« nir il a réduit ma pauvre fille , et comment 
« elle pleure sa faute. » 



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DE LA VIEILLE, ktc. 53 

A ce discours la jeune femme fut saisie de 
frayeur, a Et moi aussi, s'écria-t-elle, je sais un 
« jeune homme qui m'aime tendrement , et dont 
« jusqu'ici je n'ai jamais voulu écouter les vœu?. 
n Hélas! s'il alloit mourir aussi, quel seroit mon 
« sort! — Je vous plains, reprit la vieille, s'il y a 
a quelqu'un que par votre rigueur vous ayez 
« réduit à cette extrémité ' ; mais peut-être est-il 
« encore possible de le sauver. Quel service m'au- 
« roit rendu celui qui m'eût avertie à temps de 
« la faute de ma filtel J'eusse racheté deux âmes 
n à-la-fois. » 

I^ dame de plus en plus effrayée cria miséri- 
corde. On eût dit que d'un instant à l'autre elle 
s'attendoit à être métamorphosée en chienne. 
Elle supplia la vieille d'avoir pitié de sa situation. 
L'adroite coquine, feignant d'y compatir , alla 
aussitôt chercher le damoiseau; et ce fut ainsi 
que tous deux vinrent à bout de rendre mal-> 
honnête une femme qui ne l'étoit pas. 
Recueil de Barbazan , tome ii , page 9a. 



Se trouve dans le Doctrinal de Sapience, 
Dans le Grand Caton en vers. 



NOTE. 



(i. Je VOUS plains , reprit la vieille , sHly a quelqu'un que , 
par voire rigueur vous a/ea réduit à cette extrémité. ) Toute 



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54 DE LA VIEILLE, sm 

ridicule que nous parcrftra cette fiction , je la crois digne de 
remarque , en ce qu'elle représente les moeurs. La religion , 
qu'on allioit si grotevjuenient avec la galanterie , avoit com- 
muniqué à celle-ci ses principes. On crojoit ou l'on feignoit 
de croire qu'une femme qui, par ses rigueurs, faisoit mou- 
rir un amant étoit, devant Dieu , coupable de sa mort. Je 
pourrois dter vingt exemples, tirés des romans, oil une 
belle ne cède que pour ne pas être homicide , et beaucoup 
de chansons , dans lesquelles le poète annonce à sa maîtresse 
qu'il ne tardera guère i mourir et que Dieu la ponira. 



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, DU PAUVRE CLERC 



DU PAUVRE CLERa 



Je ne veux pas, messieurs, vous tenir ici en 
suspens; et, sans moralité ni préambule, je vous 
dirai tout uniment qu'un jeune clerc de pro- 
vince étoit venu à Paris, dans le dessein d'étu- 
dier aux écoles ' ; mais qu'après y avoir demeuré 
quelque temps et avoir vendu pièce à pièce, 
pour subsister, le peu d'effets qu'il avoit, il s'é- 
toit vu enfin , par la nécessité, forcé d'en sortir 
et de retourner chez lui. Il alloit à grands pas, 
comme un homme pressé d'arriver, et marcha 
ainsi tout le jour sans prendre aucune nourri- 
ture, car il ne possédoit pas une maille. 

Le soir cependant, quand la nuit approcha, 
il lui fallut songer à chercher un asile. Heureu- 
sement s'offrît à lui une maison écartée. Il s'y 
présenta et pria au nom de Dieu qu'on voulût 
bien le recevoir. Le maître du logis, honnête 
homme et bon laboureur, étoit allé au moulin; 
il ne se trouvoit à la maison dans le moment que 
sa servante et sa femme. Celle-ci répondit sèche- 
ment qu'elle ne l'ecevoît personne en l'absence 



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56 DU PAUVKE CLERC: . 

de son seigneur. Le pauvre clerc redoubla d'in- 
stances. I) représenta le malheur de sa situation 
et demanda, pour toute grâce, une place dans 
retable avec un morceau de pain ; mais il ne reçut 
qu'une réponse plus dure encore que la pre- 
mière, et on lui ordonna de se retirer. 

Comme il sortoit, il vit entrer un valet, char- 
gé d'un panier dans lequel étoient deux barils 
de vin que la femme prit et rangea dans un coin. 
La servante en même temps plaç» dans une ar- 
moire un gâteau qu'elle avoit fait , et un mor- 
ceau de porc frais qu'elle tira du pot. Enfin , le 
moment d'après, parut un prêtre qui , enveloppé 
de sa chape noire, passa près du dere sans dire 
mot, et entra dans la maison. 

Tout cela ne fit qu'augmenter le chagrin du 
voyageur. Fort triste comme vous l'imaginez , 
accablé de fatigue, mourant de Ëiim et ne sa- 
chant que devenir, il alla s'asseoir à quelques 
pas de là sur le bord du chemin pour déplorer 
son sort. Un paysan qui vint à passer avec un 
cheval chargé , et qui l'entendit se plaindre , lui 
demanda ce qu'il avoit. « Vous voyez , répondit 
« le clerc, un homme au désespoir et réduit, 
« faute d'asile, à passer ici la nuit. — Faute 
« d'asile , reprit le paysan ! et pourquoi n'allez- 
« vous pas frapper à la porte de cette maison 
« vis-à-vis? — Hélas! sire, je l'ai fait, mais on m'a 



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DU PAUVRE CLERC, 5y 

«renvoyé. — Renvoyé, corbleu I eh bien! ap- 
« prenez que cette maisoo-Ià c'est la mienne. 
« Suivez-moi, vous verrez si l'on peut y loger. » 
Le paysan le prit par ta main , et frappant en 
maître à la porte il appela sa femme. Celle-ci, 
qui ne l'attendoit pas, fut fort surprise. oSire, 
« dit-elle au curé , cachez-vous dans cette étable ; 
«je le ferai coucher de bonne heure, et quand il 
« seraendormi, vous pourrez vous esquiver.sTan- 
dis que le prêtre se cachoit , elle alla ouvrir. Le 
paysan fit entrer le clerc, n Notre ami , lui dit-il, 
« prenez un siège, quittez votre chaperon; met- 
« tez-vous à votre aise. Moi, voyez-vous, je suis 
« uu bon vivant, sans façon, qui aime les hon- 
« nètes gens et la joie. Çà , notre ménagère , 
« qu'est-ce que vous nous donnerez pour régaler 
« notre hôte ? — Rien , sire. Vous savez que 
et quand vous êtes parti pour aller au moulin 
o vous comptiez y passer la nuit; je n'ai rien 
« préparé. — C'est vrai , Us m'ont expédié plus tôt 
« que je ne croyois, parce qu'ils n'avoient pas 
« d'ouvrage; et j'en suis bien aise, puisque cela 
« m'a fait rencontrer ce hrave homme. Mais par 
« saint Clément ! rien aussi c'est trop peu. — Il 
a restoit un morceau de pain, Catherine et moi 
« nous l'avons mangé. — Après tout , ce que 
« j'en dis n'est pas pour moi ; c'est pour ce pau- 
« vrc piéton qui doit avoir faim. — Eh bien! 



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58 DU PAUVRE CLERC. 

a sire , puisque vous avez apporté de la farine , 
« Catherine n'a qu'à en passer ud peu et vous 
a faire quelque chose. A la guerre comme à la 
« guerre. Un mauvais repas est bientôt oublié. » 

Le mari jura beaucoup , mais il fallut en passer 
par là. Quant au clerc, qui savoit à quoi s'en 
tenir sur tous les propos de la femme, et qui 
avoit vu les préparatifs d'un bon souper , il en^ 
rageoit intérieurement, et il eut été très aise de 
trouver l'occasion de se venger. 

£n attendant que Catherine eût fini, le paysan 
proposa au voyageur de chanter ou de conter 
quelque histoire. «- Moi , lui dit-il , je ne. suis 
« qu'un sot , mais j'aime tes gens d'esprit et qui 
« savent lire. Allons , camarade , dites-nous-en 
« une johe. — Je ne sais ni chanson ni iabliau,ré- 
a pondit le clerc, et je ne suis pas homme à vous 
« mentir en contant des fagots sans vérité ni rai- 
K son. Mais je vous dirai, si vous voulez, une 
o aventure qui m'est arrivée en route ce matin , 
n et qui m'a causé une belle peur. — Eh bien ! 
« sire, contez-uous donc votre peurj et je vous 
« tiendrai quitte ' : car je sais bien que vous 
« n'êtes pas ménétrier. >• Alors le clerc commen- 
ça ainsi : 

« Sire, je venois de traverser un bois, et il 
« étoit environ tierce (la troisième heure du jour) , 
« quand j'aperçus dans la campagne un nom- 



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DU PAUVRE CLERC. 59 

« brcux troupeau de cochoos. Il y en avoit de 
« grands, de petits, des blancs, des noirs, en 
« un mot de toutes les tailles et de toutes les 
a couleurs; mais j'admirai surtout celui qui me- 
« noit la bande. Il étoît gras, luisant, rebondi, 
« en un mot tel qu'a dû être celui dont Cathe- 
« rine tout-à-l'heure a tiré un morceau du pot. — 
a Quoi ! ipa femme, tu as du bacon, interrompit 
a le mari, et tu ne nous le disois pas!» La femme 
rougit ; et comme elle n'eût rien gagné à nier le 
fait, elle en convint. «Notre ami, ajouta le paysan, 
« nous ne mourrons pas de faim à ce que je 
« vois, et vous avez bien fait de voir des co- 
« chons. Allons, achevez votre histoire. — Je di- 
« sois donc, sire, qu'il y avoit dans la bande un 
« beau cochon. Il s'écarta un peu. Un loup étoit 
« là aux aguets; il saute dessus, l'emporte ets'en- 
%fuit, à-peu-près comme le valet qui vient de ve- 
o nirici, quand il y a eu déposé son vin. — Com- 
« ment, par les saints dieux, nous avons du vin! 
a s'écria le laboureur. Nous voilà trop heureux, 
a Mon camarade, grand merci , ça fera passer le 
« bacon; mais dites-moi, est-ce qu'il n*y avoit 
a pas là quelques chiens pour courir après votre 
« loup? — Non; le porcher apparemment étoit 
« resté dans le bois ; je ne le vis point. Moi j'eusse 
a très, fort désiré d'arrêter le voleur; mais com- 
a ment m'y prendre? Par bonheur j'aperçois à 



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6o DU PAUVRE CLERC, 

a mes pieds une grosse pierre. Oh! ma foi, die 
« étoit bien sans exagérer aussi grosse que le gâ- 
(t teau qu'a fait Catherine. » Â ces mots la femme 
resta confondue. « Oui, sire, dit-elle en balbu- 
« liant, je lui ai Êiit faire un gâteau, je voulois 
« vous surprendre. ... Il est aux œufs. . . . Vous 
« voyez que j'ai songé k vous. — Dieu soit béni, 
a notre femme; il n*y pas là de quoi me fôcher. 
« Mais entre nous, vive notre hôte, avec ses 
«c peurs, pour faire bonne chère. Si bien donc , 
a sire, que vous jetâtes une pierre au loup. — 
ce Je la lui jette , comme vous dites , et je l'attra- 
« pe. Mais voici le terrible de l'aventure; et c'est 
« alors que j'ai eu vraiment peur. Il lâche le ba- 
a con et se retourne vers moi en grinçant des 
a dents et me regardant avec des yeux furieux , 
« comme fait en ce moment le curé qui est là- 
«r bas au fond de l'étable. — Un prêtre dans mtr 
a maison , s'écria le paysan ! Ah! coquine , tu fais 
o donc venir des amoureux quand je suis de- 
« hors! et c'est pour cela apparemment que tu 
« avois un si bon souper ? d Mon homme aussitôt 
de saisirun bâton, etde tombera bras raccourci 
sur sa femme. Le prêtre, qui prévoit que son 
tour va venir, veut s'échapper. Il est arrêté î 
battu à outrance, dépouillé presque tout nu, et 
dans cet état mis à la porte. Pour te pauvre clerc,^ 
il mangea le souper du curé, il but son vin; et 



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DU PAUVRE CLERC. 6i 

te lendemain quand il partit, on lui donna en- 
core toutes ses hardes. 

Il y a un proverbe de villain qui dit : Ne refu- 
seî du pain à personne, pas même à celui que 
vous ne devez jamais revoir. Ce proverbe est 
bien sage; car tel homme qui ne vous paroit pas 
à craindre peut vous causer souvent beaucoup 
de chagrin. C'est ce qui arriva en effet à la 
femme. Si elle avoit donné asile au clerc quand 
il le lui demanda , il n'eût rien révélé; le ren- 
dez-vous n'eût pas été su du mari, et elle se fût 
épargné bien des coups. 

Recueil de Héon, tome f^page 104. 



Cest prol)ablement de ce conte qu'a été imité celui du 
Soldat mapcien , qu'on trouve dans tous les recueils, et dont 
on a fait un opéra- comique. Dans le fabliau, le clerc mé- 
content fait battre la femme. Dam l'imitation moderne, le 
soldat galant ne se venge qu'en la tirant d'embarras , et fai- 
sant esquiver l'amant. Voilà encore une de ces différences 
tranchantesquiiudiijuënt, d'une manière sensible, les chau' 
gements de mœurs arrivés dans une nation. 



(1. Etmîvenuà Paris demi le dessein d'étadier aux éeolet.) 
L'université établie, à ce qu'on croit, sous Philippe-Au- 
guste ou sous Louis-le-Jeune , jouissoit de la plus grande 



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6i DU PAUVRE CLERC. 

cèlébrilé. On accouroit à ses écoles, non-seuleinf nt de toutes 
les parties du royaume, mais encore des principaux élaLi 
de ["Enrope. Elle compta long-temps jusqu'à vingt ou trente 
mille écoliers; et il y eut même des professeurs obligés, 
faute d'espace suffisant , de donner leurs leçons dans des 
places publiques. 

(a. Conlez-noas wtre pciir, et Je vous tiendrai quitte.) VoUT 
égayer la table, surtout quand il y avoit des étrangers, il 
étoit d'usage que chacun contât son histoire. Il sera encore 
question de cette coutume dans le fabliau du Sacristain. Le 
poème des Déduits de fa Chasse dit que ceux qui vouloïent 
s'en défendre étoient forcés de commencer les premiers. 



Voici l'imitation ou tradnction en vers par Imberl. 



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DU PAUVBE CLEEC. 



DU PAUVRE CLERC. 



Ub ptawe derc Toyageoil lesiemeai , 
Mais tristemeoi , 
Car il aïoil vidé sa bourse. 
Li nuit vient, et point de ressource 
Pour se giter jusqu'au jour seoleiiKiit. 

Haper^l heureusemeni 
Une nwiion. Heureusement! Sottise 1 
L* dame, en tout fart mal apprise, 
Le refuse très durement ; 
Kle lui dit d'une \uiii aigre et fière 
Qu'en l'absence de son seigneur, 
( Elle entend son mari ) l'honuenr 
Lui défend d'être hospitalière. 
Le ptuvre diable, tout cbagrin. 
Demande, pour grlce denuà«, 
L'élable pour tout lit, pour son souper du pain; 

Mais un pniiez - votn-chemia , 
Avec la porte au nei, répond k sa prière. 

Pour combler son dépit soudain 
Entre un lalet chargé de deux grandi pots de Tin ; 
La tervante «ussitM range dans une armoire 
Un gileau bien doré, des morceaux de porc frais; 
£t sans qu'on Tiper^iTe , il voit l'instaut d'après , 

Enfermé dam m cliape noire , 
Un prêtre i[ue la dame accueille avec douceur, 

Blalgré l'absence du seigneur. 
Tandis que notre clerc gémit , se désespère , 
Un villageois sument, demande ce ipi'il a , 

Apprend ses aflroiits , sa misère. 
■ Quoil l'on vous a chassé de cette maLion-U! 



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DU PAUVRE CLERC. 

Elle «M il mol , di[-i1 ; corbleu 1 laiuei-iDoi tein ; 
Tenez et voua Teirei ai Ton noua reccm. - 
Il était CD effet le mari de la dame : 
C^oit un lalmurenr Irinc , tout rond, bon humain , 
Haii qui, ftappant en maitre , effraj* fort u femme; 
Lai OD ne l'attoidoit qu'an toir du lendemain. 
• Sire taré, dit-elle, entrez dam cette étable: 
Je l'endormirai vite, et tous fnirei soudain. - 
Pnit elle vient ouvrir au mari charitable, 

Qui conduit le clerc par U maio : 
■ AMej'eZ'Vous , l'ami ; je nuis tout rand, sincère 

Et bon liTant , dit-il. Eh bien 1 

Qu'a>ei>iaus , notre ménagère : 

Pour régaler notre hâte f ' — Rien: 
Tons saTei bien que vous aiiei affaire 
Jusqn'l demain ; el pour moi d'ordinaire , 
Quand je suis sans mari , ma cuisine est «an» feu. 
— Mail, parsainl Je*n, rien auui, c'est trop peu; 

Rien , c'eii pis que mauialse chère. 

— D'accord , dire ; maia en tout CM, 

Pour souper mal , on n'en meurt pas ; 

Tous «lez U de la làrîne; 

Faites pétrir par Catherine 

De quoi faire un mauvais repas. » 
Le mari \uTe un peu de cette négligence. 
Ajrant iu de quoi faire et noces et festin , 
Le derc jurait bien mieux. Le drâle étoil mallui 

Et , malgré sa longue abstinence , 
II ue sentoit pai plus le besoin de la faim 

Que le besoin de la vengeauce. 
En attendant le pain que l'on pétrit. 
Le bonhomme l'^aie el dit au clerc: "Beau sire, 
Moi qui ne suis qu'on sot , j'aime les gens d'esprit 

Et lei savants qui saveut lire- 
Chantei ou contez-nous, soit moulé, soit écrit, 
Quelque bon fabliau , M , qui nous fasse rire. 



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DU PAUVRE CLERC. 

— Ce que je aùi de mieux ou de plus amuUDt , 
C'eit une belle peur que l'on m'a faite en route. 

— Bon! coDlei voue peur: cela lera plaisant ■ 

Allons, paiiei: on vous écoute. 

— SoTlaat de la forit, j'ai rencontré ls-ba> 

Un troupeaude cochons , grands .petiti, maigres , f;rfs , 
Noirs, blancs, enfin divers de couleur, de figure. 
L'un d'eux le diitinguoit par sa belle encolure : 
Il éloit rebondi , bien arrondi ; sa peau 
Eloit,par l'emboopoinl , tisse , luisante e( fine. 
Tel que dut être enfin celui dont Catherine 
A, ce matin, fait cuire un bon morceau. 
— Oh ! oh ! l'ami , que dites-vous ? Ha femme , 
tnleiTompt le mari , nous avons du cocboa , 
Et tu n'en parlais pas i' - La dame 
Roogii et n'ose dire non. 
«Bon, dit en fouillaot dans l'armoire. 
Le laboureur; cela laul mieux qua riai. 
Par saint Clément, tous faites bien 
D'avoir m des cochons. Arhevei votre hislnire. 

— Le beau cochon s'écarte; un loup qui teijuclloit 

5'ea aper^ii , s'approche vite. 
Saute dessus , l'emporte et prend la fuile, 

A-peu-près comme le valet 
Qiii vient de déposer son vin dans ce bulTet 

— Coanmeiit 1 coouneal diable 1 s'écrie 

Le laboureur d'un ton joyeux ; 

Du vin ! votre histoire est jolie ; 
Noire cochon avec ce vin passera mieux. 

Mab, notre ami, dîte»-moi,je vous prie, 
K'avoil-on point de cbieu pour llcher au voleur P 

— Non, je l'aurois moi-même arrêté de bon cteur) 
Mais sans armes , c'était nne folie extrême. 

Par bonheur, i nés pieds je vois à l'inslant même 
Un gros pavé, ma foi '. gros comme le {(ileau 
Que Catherine a fail dans son fourneau. • 



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DU PAUVRE CLERC. 

AcediMoun,MehaniiiuJ MdéfendTei 
La femme en Usajantiipondi' Oui, c'eit cela. 
J'ai fût faire un f^tMu ; je touIoU vout lurpreodre. 
Ileitauxœub; omongeB Touijet leioUi. 

— Haii, parbleu ! notre ménagère. 
Je a'j Toi> p*i injei 1 ae mettre eo eolire. 
Ehl vive, avec Kl peurs, cet hAle que voilà , 

Pour avoir bon vin, bonne chère I 

Si bien donc qu'à ce loup glouton 

La pinre ett i riiuUcit jetée. 
— EfaI oui, vraiment 1 et )i bien ajustée, 
Que j'attrape le loup. Il Uehe le cochon ; 
Uaù voici le moment terrible. Oh ! tout de bon 

J'en ai tremblé. L'animal formidable 
Se retoome ven otai , mail d'un air furieux: 

n me regarde avec dei jeax lea jeux 

Que me tût le curé caché dans cette étable. - 
Pour le coup, le mari, tout bouillaul d'un couiroui 

Que bien aiiément on devine , 
Se lève et crie :-Ain>i, quand je m'en VB>, coquine. 

Un bilan ! un biton 1 ■ L'effet luit la menace ; 
Etlecnrélui-méBie,bienhatlu, 

Dépouillé , presque mil à mi. 
S'en alla tout honteux , fusant laide gri mace. 

Le clerc eusnile but ion vin , 
Mangea son bon souper, et puis le lendemain 
De sei babils eut encor l'héritage. 

Ainsi, ponnnivuit son vidage. 

Il le trouva vélu,paré 
El restauré 

Aux dépeiu du galant curé. 

Pour la femme poi débonnaire. 

Elle eut à coup sAr du regret 
D'avoir un enoenii dont elle aurait pu faire 
A peu de ffait sans donle un coulident discret. 



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DE HONTE Eï DE PUÏERIE. 67 



DE HONTE ET DE PUTERIE; 



PAR RICHART DE LILLE. 



PAUCBST BN r/LlT HBKTIOH. 



PnxEBiE avoit choisi Paris pour son séjour; 
mais , chagrine de se voir toujours seule, et vou- 
lant se donner une compagne, elle propose à 
Honte de vivre ensemble. Celle-ci rejette avec 
horreur une pareille proposition : l'autre l'acca- 
ble d'injures. Après beaucoup d'invectives de 
part et d'autre, les deux femelles se battent, 
mais Puterie plus forte jette son ennemie daus 
la Seine et la noie- Depuis ce jour, dît l'auteur, 
Honte est morte , et Puterie marche dans Paris 
tête levée. 



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AUBERÉE. 



Qui veut m'écouter? je lui conterai une jolie 
aventure arrivée dernièrement à Compiègne, et 
que j'ai entrepris de rimer. 

Un bourgeois de Compiègne, respecté de tout 
le monde et fort à son aise , avoit un fils pro- 
digue et qui aimoit le plaisir. Près d'eux habitoit 
un pauvre homme, père d'une fille extrêmement 
jolie. Le jouvenceau, devenu amoureux de la 
belle, se lia d'amitié avec le voisin pour attra- 
per sa fille. Il la courtisa long-temps et la pria 
d'amour; mais elle étoit sage, et à toutes ses 
instances elle répondit toujours : « Sire, je n'ai- 
V merai jamais que mon mari : il ne tient qu'à 
« vous de l'être, et ce sera bien volontiers, je 
K vous le jure, que je vous préférerai à tout 
a autre. » Noire amoureux ne demandoit pas 
mieux. Toute sa crainte étoit que son pw-e n'y 
voulût pas consentir, et cette crainte étoit fondée. 
Le bonhomme, en effet, ne trouvant pas ce parti 
sortable, défendit à son fils d'y penser. 

Dans ces circonstances un marchand de la 



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AUBEBÉE. 69 

ville, devenu veuf, vint faire la demande de la 
pucelle et l'épousa. Je vous laisse à imaginer 
tout le chagrin qu'en eut le damoiseau. Il pleura, 
chercha à faire rompre le mariage, maudit mille 
fois la fortune de son père; enfin, quand il vit 
la chose conclue, il prit son parti et ne songea 
plus qu'à tâcher d'obtenir de la femme ce qu'il 
n'avoit pu avoir de ta fille. Il mit donc son sur- 
cot fourré d'écureuil et sa belle robe d'estan- 
fort ' teinte en vert, et alla ainsi faire une visite 
à la nouvelle mariée; mais elle le reçut si mal 
et le pria d'un Ion si secde ne plus revenir, qu'elle 
lui interdit pour jamais toute espérance. 

Troublé d'une pareille réception au point que 
vous pouvez croire, il entra pour s'asseoir dans 
ime maison voisine, chez une vieille couturière 
de sa connoissance , nommée dame Auberée. 
Auberée, qui le vit pâle et tremblant, lui de- 
manda ce qu'il avoit. Il raconta à la voisine 
l'histoire de ses amours , et ajouta qu'il mourroit 
s'il ne possédoit sa belle maîtresse. 

L'intrigante la plus adroite qui exista jamais, 
c'étoit dame Auberée. Il n'y a point d'homme, 
quelque habile qu'il fût, qu'elle n'eût mené avec 
sacordesi elle l'avoit entrepris, n Quoi! c'est pour 
« si peu que vous vous désolez? dit-elle au jeune 
n homme. Mon pauvre ami, prenez courage : je 
« vouspromets, moi, incessamment un entretien 



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« secret avec elle, et ce sera même son jaloux qui 
« vous en procurera le plaisir ; mais que me don- 

« nerez>vous?»Le damoiseau, dans la joieque lui 
inspira cette assurance, promit cinquante livres. 
« Allez les chercher, » reprit Auberée. Il y alla, 
(c i>onnez-moi maintenant votre surcot, ajouta- 
« t-elle, et retirez-vous, mais tenez-vous prêt 
a pour cette nuit ou pour l'autre, si j'ai à vous 
B appeler. ■ 

Le projet arrangé dans sa tète, Auberée se 
mit à la fenêtre pour épier le moment où le 
marchand iroit à ses affaires. Dès qu'elle l'eut 
vu sortir, elle prit son manteau court, roula le 
surcot du jeune homme en forme de paquet 
sous son bras, et alla ainsi chez la nouvelle ma- 
riée. « Que Dieu soit avec vous, ma belle dame, 
a lui dit-elle, et qu'il regarde en pitié la pauvre 
« défunte. Le bon cœur de femme que c'étoit ! 
« Aussi tout le monde l'aimoit dans le quartier. 
« Je n'aurois point passé une fois devant sa porte 
a qu'elle n'eût crié ; — Entrez donc, dame Aube- 
a rée, entrez donc. Elle me donnoit une chaise, 
a et puis nous causions ensemble. Si j'avois be- 
« soin de quelque chose, je venois hardiment 
« le lui demander. Son sang, ma bonne dame, 
« elle me l'eût donné tout de même. Ah! j'ai fait 
a une bien grande perte en la perdant. — Ne 
a pleurez point pour cela, voisine, répondit la 



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AUBERÉE. 71 

« mariée. £h bien! vous faut-il quelque chose? 
« parlez. — Je vous demande pardon de la liberté 
« que je prends, ma bonne dame; mais puisque 
a vous êtes si généreuse, je vous dirai que vous 
« pouvez me rendre la vie. Depuis quelque temps 
« ma fille est malade. £Ue a entendu parler de 
a votre bon vin blanc et de vos petits pains, et 
a voilà deux jours qu'elle me persécute pour en 
a avoir. ]*ai toujours jusqu'à présent différé de 
« venir, parce que je ne suis pas accoutumée à 
a importuner ceux que je ne connois point. Mais 
« que ne fait-on pas pour son enfant? Vous sen- 
te tirez un jour cela comme moi, ma voisine. — 
« Vous avez eu tort de ne pas venir plus tôt, 
« dame Auberée. Il n'y a rien que messire et moi 
« nous n'eussions donné à votre fille. Mais as- 
« seyez-vous donc. — Que vous méritez bien 
« d'être heureuse , reprit Auberée en s'asseyant , 
« et que je prierai Dieu de bon cœur pour que 
n vous le soyez toujours! Certes, la défunte n'a 
« jamais eu qu'à se louer de votre mari. Il ne 
a lui refusoit rien, ni joyaux ni robes. Je sais 
« tout cela savamment, moi qui vous parle. Par 
« exemple , c'est là-bas qu'étoit son lit. » 

En disant ces paroles, Auberée entre dans le 
fond de la maison. Elle examine l'appartement, 
visite les meubles et demande à voir les habille- 
ments de la femme. Une jeune mariée, en pareil 



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73 AUBEREE. 

cas, ne se fait pas beaucoup prier. Celle-ci étale 
tout ce qu'elle a; elle fait voir ensuite son lit : 
a Voilà, dit-elle, où roessire et moi nous cou- 
n chons. » Auberée n'attendoit que ce moment. 
£n tâtant le lit pour en examiner la bonté, elle 
foutre adroitement et sans être aperçue, par- 
dessous le matelas, le paquet. roulé que cachoit 
son manteau. Ou babille , on jase encore quelque 
temps; enfin la couturière feint de se rappeler 
que sa fille se désole peut-être en l'attendant. 
On lui donne un pot de vin , un pain et une 
galette, et eUe sort. 

Le soir rentra le mari, après avoir bien couru 
pour ses affaires; et, comme il se trouvoit Ëttî- 
gué, il demanda aussitôt à souper, afin de se 
coucher de bonne heure. Mais à peine est-il entré 
au lit, qu'il est surpris de sentir sous ses reins 
quelque chose qui le blesse. Il se relève , il tâte, 
et tire le paquet qu'y avoit caché la vieille. A 
cette vue il pâlit d'effroi. Un poignard qu'en ce 
moment vous lui auriez enfoncé dans le coeur 
ne lui eût pas tiré une goutte de sang. Il met le 
verrou pour mieux examiner le paquet, et trouve 
que c'est un surcot d'homme, a Je suis donc 
« trahi! s'écrie-t-il avec douleur. Elle en aime un 
« autre et ne m'a épousé que par complaisance. » 
Alors il se jette sur son lit en soupirant : l'instant 
d'après il se relève et se promène à grands pas , 



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AUBERÉE. 73 

puis il s'arrête pour songer au parti qu'il doit 
prendre. Mais plus il réfléchit, plus il se trouve 
embarrassé. Un million d'idées, plus désespé- 
rantes les unes que les autres, viennent assiéger 
à-la-fois son esprit troublé. Enfin sa fureur aug- 
mente à un tel point qu'il descend, prend sa 
femme par le bras et la met dehors, en l'acca- 
blant d'injures. 

L'épouse étonnée se trouve tout-à-coup, avant 
d'avoir eu le temps de dire un mot, en pleine 
nuit au milieu de la rue. Elle n'a pas la force 
de &ire un pas tant elle est étourdie. Auherée , 
qui avoit prévu l'aventure, se tenoit aux aguets 
pour en épier l'événement. Elle accourt : « Quoi ! 
K c'est vous, ma belle dame? eh! que cherchez- 
a vous dans la rue à une pareille heure? Vous 
« est-il arrivé quelque chose? — Ah! ma bonne 
« Auberée, que je vous trouve à propos! Quel 
« chagrin! Mon mari vient d'entrer tout-à-coup 
o en fnreur, et il m'a chassée sans me dire poui*- 
« quoi. Je suis hors de moi-même. De grâce, 
« faites-moi l'amitié de m'accompagner jusque 
« chez mon père. — Gardez-vous-en bien, répli- 
« qua la fine vieille, on le sauroit dans le quar- 
n tier, et votre aventure feroit une esclandre. 
B Voulez - vous d'ailleurs vous exposer à être 
a grondée? c'est par où commenceroit le bon- 
« homme. Il supposeroit quelque intrigue, et. 



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74 AUBEREE. 

« sans vouloir vous écouter, il vous renverroît. 
o Croyez-moi, il y a probablement du vin dans 
o tout ceci; venez chez moi tandis que votre 
« mari dormira. Demain , quand sa tête sera ras- 
(c sise, nous retournerons chez vous ensemble^ 
a et vous verrez qu'il ne saura pas seulement ce 
« qu'on voudra lui dire. Puisque vous m'avez 
« obligée, il est bien juste que je vous oblige à 
« mon tour, d 

En disant cela, et sans attendre de réponse, 
Auberéc emmène la dame et la conduit dans une 
chambre tout au fond de son logis, a Vous voici 
a maintenant en sûreté, lui dit-elle , reprenez vos 
a sens. Je vais vous apporter à souper. — Non! 
«répond l'autre, le chagrin m'étouffe, il me 
o seroit impossible d'avaler la moindre chose. » 
Auberée, voyant que la dame ne vouloit rien 
prendre, lui conseille au moins de se coucher. 
Celle-ci s'en défend; mars enfin, à force de rai- 
sons et d'importunités, elle se déshabille et se 
met au lit. 

A peine y esl-«lle que la vieille court avertir 
le jouvenceau. D'après l'espérance qu'on lui avoit 
donnée, il ne songeoit guère à dormir, comme 
vous pouvez croire, et attendoit assis à sa fe- 
nêtre. « Quelles nouvelles? s'écria-t-il. — Très 
« bonnes : la biche est dans mes filets. « Il saute 
alors les escaliers quatre à quatre, il accourt 



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ADBEREE. 78 

Ce qui suit ne se devine que trop. La femme résbte d'abord 
et veut crier, le damoiseau lui représente que, si quelqu'un 
venoit, dans l'état et le lieu où elle se trouve, on croiroit 
dirficilement qu'elle n'est pas coupable. Il proBte de sa sur- 
prise et de son tronble. La nouvelle Lucrèce succombe; 
mats, moins sévère que l'autre, celle-ci enfin pardonne à 
son vainqueur, et l'embrasse. 

Le matin , quand on sonna les matines à l'ab- 
baye de Saint-Corneille, Aubcrée entra dans la 
chambre des deux amaqts : Levez-vous, ditelle 
« au jeune homme, et sortez d'ici. — Eh ! pourquoi 
« donc sortir? demanda-t-il , il n'est pas encore 
« jour. — Allons, obéissez , et point de réplique , 
n si vous voulez que je vous serve encore tme 
« autre fois. Et vous, dame, il faut songer à votre 
a mari maintenant; c'est mon affaire, habiUez- 
a vous et suivez-moi. » 

Auberée sortit alors avec la jeune mariée qu'elle 
conduisit à l'église de l'abbaye. Là , l'ayant placée 
à genoux dans un coin, et allumant un cierge 
auprès d'elle, elle lui mit en main un gros livre, 
et lui dit de rester dans cette posture jusqu'à ce 
qu'elle revînt. La vieille, après cela, courut chez 
l'époux. Il avoit passé la nuit tout entière k se 
promener dans sa chambre en rêvant à son maU 
heur, qui l'attristoit beaucoup. Cependant il se 
repentoit d'avoir chassé sa femme , et sans cesse 
il avait eu l'oreille aux écoutes, dans l'espoir 
que peut-être elle reviendroit au logis. Dès qu'il 



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j6 AUBERÉE. 

entendit frapper, il courut à la porte, et vit 
Auberée qui lui conta qu'ayant eu la nuit un 
songe terrible , et étant allée à l'abbaye afin de 
prier Dieu d'en détourner les effets, elle avoit 
été fort surprise d'y trouver sa femme en pleurs. 

II faut que vous soyez bien dur, ajouta-t-elle , 
« d'envoyer à l'église à une pareille heure un 
a tendron de cet âge, si aimable et si j<di, que 
a vous devriez tous les jours laisser dormir la 
« grasse matinée pour se rafraîchir le teint. — 

1 A Téglise! s'écria le mari étonné, mais en même 
a temps fort joyeux, dame Auberée, vous m'en 
a faites accroire. — Oui, sire , à l'église , et si vous 
« ne me croyez pas , venez-y avec moi. ■> 

Il y alla et trouva sa femme dans la posture 
où Auberée l'avoit mise, ayant l'air de prier 
Dieu fort dévotement. Ce spectacle édifiant le 
calma si bien sur son compte, qu'après lui avoir 
fait des excuses et avoué que la veille il avoit bu 
quelques coups de trop , il la ramena lui-même 
au logis. Cependant l'histoire de ce surcot, qu'il 
ne pouvoit expliquer, lui restoit encore sur le 
cœur, et durant toute la matinée, il ne fit qu'y 
réfléchir et se tourmenter. 

C'étoit là la dernière victoire que se proposoit 
de remporter Auberée. Elle se mit comme la 
veille aux aguets à sa fenêtre, pour attendre 
que le prud'homme sortit; et lorsqu'elle le vit 



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AUBERÉE. 77 

passer, elle commença à crier de toutes ses forces, 
avec un ton de désespoir :« Trente sous, mon 
« doux Jésus! trente sous! il faut donc que je 
« meure-, » et en parlant ainsi, elle se frappoit la 
poitrine et pleuroit à vous fendre le cœur. 

Aux cris qu'elle poussoit, le marchand s'ar- 
rêta pour lui demander ce qu'elle avoit. La fine 
vieille, sans faire semblant de le voir, et comme 
une jEemme hors d'elle-même, continua de crier 
toujours : « Trente sous, mon bon Dieu! et où 
n veut-on que je les trouve! Je suis ruinée, ils 
te vont venir ici tout prendre, tout saisir. Ah! 
a voici le malheur que m'annonçoit mon rêve. » 

Ces lamentations, qui avoient l'air et le ton 
de la vérité , excitèrent la compassion et la cu- 
riosité du marchand. Il entra, et tirant la coutu- 
rière par la manche, il lui demanda une seconde 
fois ce qui l'affligeoit ainsi. « Sire, répondit-elle, 
u voyez si je ne suis pas bien malheureuse. Hier il 
« est venu chez moi un jeune homme m'appor- 
« ter un siircot : il y avoit quelques peaux à 
o recoudre, et il le vouloit pour ce matin. J'ai 
a commencé tout de suite à y travailler; mais 
« comme j'avois à sortir, je l'ai porté avec moi 
a pour ne pas perdre de temps, dans le cas où 
u l'on me fei-oit attendre, et l'ai laissé quelque 
« part, sans pouvoir me rappeler où. I* jeune 
« homme vient de venir me le redemander, je 



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7» AUBEBËE. 

a n'ai pu le lui rendre, il a fait du tapage et m'a 
« mCDacée de me poursuivre en justice, si je ne 
a lui payois trente sous qu'il lui coûte. Trente 
« sous, mon voisin : songez donc quelle somme 
« ça fait. Ah! si je ne le retrouve pas, je n'ai plus 
o qu'à m'aller jeter à l'eau. — Dites-moi, bonne 
« Auberée, reprit le marchand, ne sertez-vous 
« pas venue hier au logis? — Oui, sire, et à telles 
« enseignes que votre femme faisoit son lit, et 
u qu'elle m'a même fait asseoir à côté d'elle pour 
« causer un moment. Au reste, le surcot est vert 
a et fourré d'écureuil. Il y a de plus une cou- 
« ture commencée quelque part, et vous y trou- 
« verez mon aiguille et mon dé. » 

Jamais joie n'égala celle que ressentît le mar- 
chand quand il entendit cette nouvelle. Il se 
rappeloit bien que le surcot qu'il avoit trouvé 
étoit vert et doublé d'écureuil. II ne loi falloit 
pour devenir le plus heureux des hommes, qu'y 
trouver encore l'aiguille et le dé; c'est ce qu'il 
alla vérifier, et ce qui acheva de combler son 
bonheur. Ainsi tous quatre furent contents ; 
mais je vous laisse à décider qui des quatre le 
fut davantage. 

L'auteur Unit par ceUe réflexion que rarement une femme 
fera une sottise , si une autre femme ne l'y encourage. Telle 
est honnête, sage et pure, dit' il, qui bientdt cessera de 
l'être, si elle voit une amie ou une voisine. 



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NOTE. 

{i. Sa belle robe d'esianfort.) Il esi beaucoup parlé d'es- 
tanfbrt dans les écrivains de ce temps : c'étoit un drap de 
première qualité et fort cher: aussi un concile de Cognac, 
en ia38, et un autre de Béziers, en 1346, le défendirent 
aux moines et aux chanoines réguliers. (HardouJn, Concîl., 
tome Tii. ) 

H. Imbert a mis ce conte en vers. 



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AMMELOT; 



PAR AUDEFROl LE BATARO. 



Lettii pièco tuiTanles, dtKitles ciuq preaiière] ont pour auteur l'un 
ds noi cluiuanDien du Iretiième siècle, sont ce qu'nujoiu^d'hui nous 
■ppelons romante, c'cat-à-dire un petit poème composé île slances régU' 
Mena et conleuaal le récit d'mie aveolure amoureuse, et ordinairement 
tragique. Le nom que doui lui rtooi donné annonce une origine an- 
cienne, l^elle dénoml nation cependant ne se troure point dans tes ma- 
Duicrits. L«s romances qu'on va lire y portenlletitredei^, oubien y sont 
Hns lilre comme l«s chaoson!i. Je serais fort porté à croire que l'inven- 
tioD de ce genre de poésie est due k Auile&vi : au moins, des six romances 
que j'ai découvertes, il ^ en a cinq qui lui appartiennent. Ilestélonnant 
qu'il ait Irouïè aussi peu d'imilateurs, et qu'un poème où. tvee le 
charme du chant . se trouvoieul réunis à-la-rois la uarralion auimée et 
l'inlérSt dramatique des fabliauii, n'ait pas élé accueilli par la nation , 
surtout dans un lemps où elle n'avoit que de trilles et monotones chan- 
sons. J'ai déjà fait la même remarque au sujet du drame pastoral d'Adam- 
le-Bossu , qui ne fut pas imité davantage. Mais , au reste , quel qu'ait été 
le succès de ces dilTérentes compositions, elles n'en sont pas moins uu 
titre pour la gloire de nos provinces septentrionales, auxquelles la pro- 
priété en appartient iacoateslablement. 

Les romances du treiiième siècle diflerentdes noires, eu ce que, dans 
toutes , les couplets sont toujours terminés par un relrain , et que ce re 
fnita sert mente dans celles d'Audefroi a la romance entière. D'ailleurs 
elles se chanloicnt comme les nûtres; et Ton en peut voir la musique 
daus le manuscrit de la Bibliothèque du roi , n" 7113. 

Ammtlot a neuf couplets , cliacun de six .vei's , dout les tt^Lt premiers 



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saut de dix ijUabes , et Jes trois demieri de quatre. Le mus du huitième 
yen , qui sert de refrain à toua les couplets , en que Gui aime Anaielal. 



La princesse Ammelot aimoit te comte Gui. 
. Le roi son père la force d'épouser un mari qu'elle 
déteste. Séparée ainsi de son amant, elle n'a plus 
d'autre consolation que de s'enfermer chaque 
jour pour le pleurer; mais l'époux, qui surprend 
ses plaintes, la maltraite cruellement et l*enferme 
dans une prison. Heureusement pour elle, Gui, 
en revenant d'un tournoi , apprend le traitement 
odieux qu'éprouve sa maîtresse; il va attaquer 
le mari , le tue et emmène la veuve dans ses 
terre,s, où il l'épouse. 



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LAÏ DIDOINE; 



PAR AUDEFHOI LE BATARD. 



Le lujet de cette rommce difTère fort peu de celui de U précédeale. 
Elle ■ nngt-ciiiq coupleU , chacun de cinq verg aleiandriiu aur ime seale 
rine ftminilK. Le leat da refraiu eit que ttlui ijm prouve Ut ckagrim 
J'anuur tioit biattôl iprowier ta pUûtin. 



Idoine est surprise par la reine, sa mère, avec 
le comte Garsile, son amant. Le roi, instruit de 
l'aventure, enferme sa fille dans une tour. £lle 
y passe trois années malheureuses. Enfin le mo- 
narque fait publier un tournoi dont le prix doit 
être la main de sa fille : Garsile accourt. Idoine 
trouve le moyen de lui jeter, par la fenêtre de 
sa prison, une de ses manches pour porter dans 
le combat. Animé par ce gage de l'amour, Gar- 
sile est vainqueur, et i) obtient son amante. 



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LAI D'ISABËAU. 



LAI D'ISABËAU; 



FAR AUDEFHOI LK BATARD. 



[ecoupkttibcuiq yi:n,akiet:e«Tttma:CérardatitndlaJiiii 



Gérard aimoit Isabeau , Isabeau aimoit Gé- 
rard, mais leur amour étoit, ainsi que l'amour 
doit toujours être , pur et décent, Une si belle 
union est troublée tout-à-coup : les parents de 
la puc^e l'accordent en mariage à un vavasseur. 
Gérard vient comme auparavant lui parler de 
sa tendresse, mais elle répond que, ne pouvant 
désormais le voir sans crime, elle renonce à lui 
pour toujours, et le prie même de ne jamais se. 
présenter devant elle. De désespoir, Gérard se 
croise pour la Terre-Sainte. Il veut cependant, 
avant de partir, voir encore une fois sa chère 
Isabeau. Il se rend chez elle et la trouve dans 
son verger. Ses adieux sont si touchants qu'ils 
réveilleut tout l'amour que la dame avoit pour 



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84 LAI D'JSABEAU. 

lui ; eUe fond en larmes , etle Fembrasse pour la 
dernière fois et tombe, ainsi que lui, sans con- 
noissance. Le mari, qui de sa fenêtre voit ce 
spectacle, en meurt de douleur, et cette mort 
procure à Gérard le bonheur d'épouser sa maî- 



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LAI DE BEATRIX. 



LAI DE BÉATRIX: 



FAR Al.'DEFROE LE BATARD. 



Les couplets de cène romance sont de wpt ven, dont cinq aleiaa- 
driiM «uriute même rime.el deux de huit syllBbei.ierTun de refrain. Le 
sens du refrain est que ki maux cauiétpar un amour exiréwe «mt hltn 



Retirée dans sa chambre pour pleurer plus 
librement, la belle Béatrix s'y livroit au déses- 
poir. Son père venoit de la promettre en mariage 
au duc Henri, son suzerain , et elle se trouvoit 
enceinte du comte Hugues, u Dans l'état où je 
« suis, comment oserai-je me présenter aux ca- 
a resses d'un époux? s'écria-t-elle. Non, fallût-il 
« mourir, jamais nul autre que Hugues ne rece- 
tfvra tes miennes. Mais pourquoi ne vient -il 
«donc pas demander ma main à mon père? 
« Peut-il oublier la situation où il m'a laissée? 
« Il va m'en coûter pour lui l'honneur et la vie. 
« Hélas! combien sont amers tes maux que cause 
« un amour extrême! » 



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86 LAI DE BEATBIX. 

Un vieil écuyer, attaché à la maison de la de- 
moiselle, l'entendant gémir, vient la consoler. 
Elle lui con6e ses douleurs , et l'envoie à l'instant 
vers Hugues, auquel elle fait dire qu'elle l'atten- 
dra tel jour dans le verger de son père. Le comte 
eslàpeineavertidudangerde son amante, qu'il 
vole à son secours avec quelques-uns de ses 
chevaliers: il la trouve au veiner. uJe n*ai plus 
«d'espoir qu'en vous, lui di^elle, sauvez-moi 
<i de la colère de mon père. » Hugues l'embrasse 
en l'assurant d'un amour éternel. Il la fait mon- 
ter sur son cheval et l'enlève. 

A cette nouvelle, le duc Henri furieux accourt 
chez le père, son vassal, pour le menacer de 
toute sa colère. Celui-ci proteste qu'il a été trompé 
lui-m«ne le premier par sa fille. La mère, dans 
l'espérance de consoler plus promptement le 
duc, lui apprend que depuis long-temps Béatrix 
aimoit Hugues. Mais ce cruel aveu devient un 
arrêt de mort pour le jaloux Henri : il y suc- 
combe. Béatrix, pendant ce temps, étoit arrivée 
sans danger chez le comte Hugues. Les deux 
amants s'étoient épousés tout aussitôt, et ils fu- 
rent toute leur vie un modèle de constance et 
d'amour. 



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ARGENTINE. 87 
-j 

ARGENTINE; 

PAS ADDEFROI LE BATARD. 



A dix-sept couiilels, cocapusé» chkcun de wpt vers , dont cinq aleiaa- 
drioB wr aDï Mule rime féminine, et deui de huit sjlkbcs nir ime 
muculine. Ceui-d forment le refraio, et vgniGent ijaefimnu qui a 
mauvau mari a umveal tien du chagrin. 



Le comte Gni étoit l'époux d'Argentine; elle 
lui aToit donné six enfant* mâles , et pendant 
plusieurs années il lui fut fidèle; mais s'étant 
amouraché de Sabine, suivante de sa femme, il 
piit l'épouse en haine et la rendit malheureuse. 
Femme qui a mauvais mari a souvent bien du 
chagrin. Gui néanmoins lut long-temps à réussir 
auprès de la demoiselle : elle se rehisoit opiniâ- 
trement à ses désirs; enfin, à force de promesses 
et de présents, il vint à bout de la séduire, et 
lui fit perdre le doux nom de pucelle. 

Bientôt Argentine sut l'infidélité de son mari. 
Elle ne put s'empêcher de lui en faire des re- 



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88 ARGENTII^ 

proches; mais Gui, alors ne gardant plus ni dé- 
cence nùmesures» la répudia indignement. Elle 
embrasse ses en&nts qu'elle recommande en 
pleurant aux domestiques, et part sans savoir 
où aller. Après bien des courses et des traverses, 
elle arrive en Allemagne, et se met au service 
de l'empereur. Peu de temps après, les enfants, 
devenus comme elle odieux au père et à la nou- 
velle bvorite, sont chassés à leur tour. Ils de- 
viennent de braves chevaliers , et sont accueillis 
par l'empereur, qui les prend à sa solde. C'est à 
sa cour qu'ils reconnoissent leur mère; mais 
alors, formant le projet de réparer ses malheurs, 
ils partent tous six avec elle, et viennent au 
cliàteau du comte. Argentine es't rétablie dans 
ses droits. Gui est obligé de £aire sa paix, et 
Sabine chassée avec la honte et le mépris qu'elle 
mérite. 



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LA CHATEIAIHE DE SAINT-GILLES. 89 



LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 



Cette pièœa été publiée [MrB«baz*n,etl* même aiméc.pirH. de 
SÛDtaAilaye qui , eomme au tàiA'wai'^ucauin, y a hitqnelquMclwui- 
gementi. Elle a Irenle-cinq couplets , le« couplets neuf vere , et les vers 
huit syllabes, excepta le huitième «t le nenvièmc qui , n'étant que des 
proverbe) ou des refrains tirés d'autres chansons du temps, o'ont point 
de mesure fixe. Le dernier mot d'un couplet sert toujours de commen- 
cement an couplet suivant. 



A Saint Gilleft autrefois étoit un châtelain fort 
pauvre qui avoit une fille à marier. Elle lui fut 
demandée par un villaln nche en terres , et il 
la lui accorda. « Non, mon père , s'écria la pu- 
te celle, moi qui ai pour ami le fîls d'un comte, 
« jamaisje n'épouserai ce villain,i'enmourrois. — 
« Il faut vous y résoudre , répondit le père. Cet 
K homme est riche, vous aurez avec lui de l'ar- 
« gent en abondance, ceinture d'or et habits dé 
« soie. — Mon père, que Dieu punisse celle qui 
« aimera quelqu'un pour son argent. Moi, mon 
« cœur s'y refuse; il me dit que toutes les ri- 
« chesses de ce monde ne valent pas le plaisir 
n d'aimer. 



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go LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 

Et j'aim' mieK morir pucele 
Qu'avoir mauves mari. 

K Au reste, si j'ai cette délicatesse, qui pourra 
« m'en blâmer? — Tout te monde, ma fille. Sa- 
a chez qu'un méprise ceUe qui désobéit à son 
« père, et que Dieu lui-même tôt ou tard la pu- 
u nit. — £h bien, mon père, je vous obéirai 
« quoi qu'il m'en coûte ; mais quelles craintes 
« mortelles m'inspire cette chanson ! 

Nus ne se marie 
Qui ne s'en repente. 

Comme elle parloit encore, arriva le villain. 
Il s'étoit décrassé pour venir la fiancer, et dans 
la joie que lui inspiroit son bonheur, il avoit 
chanté tout le long de la route, a Argent fait 
<c épouser à villain fille de gentilhomme, se di- 
« soit-il. Bien n'égale en beauté celle que je vais 
« avoir. La rose la plus fraîche n'approche pas 
« de son teint. Ses yeux bleus ressemblent au pa- 
a radis ouvert; ils brûlent quand ils regardent : 
« oui,ils mebrûlent. Jenepuiséloignerd'ellemes 
a pensées, ni attendre plus long-temps. Vite , gen- 
« til prêtre Nicolas, mariez-nous. — Volontiers , 
« dit le curé; où est la future? — La voici. Mais 
« sachez d'elle auparavant si mon amour lui plaît. 
« — Consentez-vous à épouser ce viUain pour 
« son argent? demanda le prêtre à la pucelle. 



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LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 91 
« — Mon père l'ordonne, répondit-elle; je n'ose 
« lui désobéir. Hélas! faut-il donc que j'aie un 
« mari malgré moi. Oui , c'est malgré moi , et ja- 
« mais je ne pourrai lui être fidèle. — Peu m'im- 
a porte , reprît te curé , ce sont vos afiaires et les 
a siennes : moi je vous marie. » 

La châtelaine s'en revint , en chantant triste- 
ment ces paroles : Je n'ai point amour à mon gré, 
j'en vivrai moins heureuse. Lorsqu'il lui fallut 
entrer chezson mari, elle ajouta : « Cen est donc 
« fait, voici le lieu où je ne pourrai plus, aucun 
« jour de ma vie, me trouver seule sans pleurer. 
<t Ah! mon ami a tardé trop long-temps. Dans un 
« moment il sera trop tard; je lui serai enlevée 
« pour jamais, a 

EUe avoit à peine achevé que soudain voici 
l'ami qui entre. Aussitôt elle chante à haute 
voix ces paroles : a Doux amant, c'est pour vous 
« qu'on m'affUge; mais jamais Je ne vous ou~ 
a blierai. Non , ajouta-t-elle, je ne vous oublierai 
a jamais. Tant que Dieu me laissera des jours , 
« je n'en passerai aucun sans vous aimer. Mon 
« cœur, pendant votre absence, étoit comme 
« une fleur que ta gelée a flétrie. C'est au villain 
o à sécher maintenant; moi je renais : et dût-il 
• en crever de jalousie , je chanterai : 

Acolez-moi et haisicz doucrnient r 

Qiiarli muiis d'amer(rf'fl«(OHr}me tient jolie mon t. 



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92 LA CHATELAINE DE SAINTGILLES. 
« Mais, ami , tandis qu'il en est temps encore , 
« et avant qu'on ne nous surprenne, songeons à 
N nous échapper d'ici. Il ne nous faut que tra- 
rt verser ce vallon pour atteindre vos terres. Là, 
a nous pourrons en sûreté braver nos ennemis. » 
L'ami n'hésita pas. 11 prit lapucelle sur son che- 
val , et l'enleva aussitôt en chantant cet air ; 

Nus ne doit lez le bo$ aler 
Saim sa compaigoete. 

Et cet autre encore : 

Aîusi doit aler 

Fins cuers ( tendre cœur \ qui bien aime. 

En ce moment arrivoit le châtelain. Le vil- 
lain, accourant pour lui tenir letrier, aperçoit 
le damoiseau qui enlevoit sa femme. « Au nom 
« de Dieu, rendez-moi ma mie, crie-t>ilau ravis- 
« seur, et prenez tout mon bien. C'est ma mie, 
u c'est ma femme, celle pour laquelle j'ai tout 
« donné. — Oui, vous m'avez achetée comme on 
<f achète un animal , répondit la demoiselle ; 
« mais on me livroit malgré moi, et je tiens le 
H marché nul. » A ces mots elle disparut. Eu 
même temps entrèrent dans la cour les gens de 
la noce. Ils chantoient cet air i Sautez et dansez , 
vous qui aimez îojaiement. Mais le villain, hon- 
teux de âon aventure, s'enfuit sans vouloir leur 
parler. 



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LA CHATELAINE DE SAINT-GILLES. 93 
Cependant il assembla ses parents, pour les 
consulter sur le parti qu'il avoit à prendre. 
« Laissez là votre maîtresse, lui dirent ceux-ci, 
« et reprenez votre labourage. — Ehbienllabou- 
« rons donc, répondit-il. Si j'ai fait la sottise de 
« cboisir une femme bien au-dessus de moi, on 
n ne doit pas me le reprocher; j'en suis assez pu- 
« ni, J'avois trouvé le nid de la pie, mais lespe- 
a tits m'ont échappé. » 

Déjà la demoiselle avoit gagné la terre que 
lui avoit donnée en douaire son ami. «Mes maux 
sont terminés, s'écria-l-elle; je dois bien chanter 
à présent : 

J'ai amoretes à mon gré, 

S'en sui plus joliette [joyeuse) assez.-. 

Les dames et demoiselles du lieu vinrent la sa- 
luer, et elles chantèrent à sa noce des chansons 
nouvelles '. Pour le damoiseau, il disoit en re- 
gardant sa mie: «Me voilà heureux, j'ai bien placé 
.mon cœur. 

J'ai a m jet te 

Sade te [gracieuse) , 
Blondete , 
Tele com je voloie. 

Recueil de Burbuzaii, tome m, page 369. 
Mis en vers par Imbert. 



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94 LA CHATELAINE DE SAINT^ILLES. 
NOTE. 

(i. CluMtèreM à sa noce des chansons /ioi»>c/W.)!Cétoi( 
encore là no des joyeux usages du temps. Quand un homme 
se matioit, les jeunes gens venotent, le soir, chanter cbez 
lui de ces couplets gaillards <]ue semblait autoriser la céré- 
monie, c'est ce qu'en Konnandieon appeloit clianter le hast. 
Le marié, pour s'acquitter, étoit obligé de régaler les chan- 
teurs , et ce régal , dans certains endroits , se nommuit dnit 
de ban , et dans d'autres, droits de callage , de coiUage, de 
coulage. La nature An régal varioit de même selon les pro- 
vinces. Ici le marié en étoit quitte pour du vin, ailleurs 
pour quelque bronet ou chaudel , c'est-à-dire pour une bois- 
son chaude; ailleurs enfin il lui en coAtoit un plat, et on 
nommoit ce plat le déchaussage de la mariée ou son cauchel. 



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MARIAN. 



Ce hblian est tiré du CàtloUnunt. tl oe se I 
de ce castoiemeDt que Barbazon a imprimée. 



Uw roi turbulent et ambitieux inquiétoit tous 
ses voisina, et sans cesse étoit en guerre avec 
eux. Ses sujets épuisés murmurèrent enfin si 
hautement, qu'il s'alarma et convoqua un par- 
lement des principaux clercs et laïques de son 
royaume '. Quand ils furent assemblés, il se 
plaignit à eux de son malheur qui le forçoit à des 
guerres étemelles. Ilcraignoit, disoit-il , qu'elles 
ne fussent une punition de ses péchés, et les 
pria de lui dire par quelle faute il avoit attiré 
sur sa tête la colère du Tout-Puissant. 

Les ecclésiastiques parlèrent les premiers. Loin 
de rien trouver de répréhensible dans la con- 
duite du tyran, il ne leur parut au contraire 
qu'un prince juste et humain. Ils louèrent sur- 
tout sa foi et sa dévotion, et ne voyant rien en 



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96 MARIAN. 

lui que d'agréable au Seigneur , ils ne pouvoient 
le croire l'objet de la vengeance cé(este *. L'as- 
semblée se sépara ainsi. 

Cependant, soit que le monarque essayât d'en 
imposer, soit que sa conscience ne l'eût pas 
disculpé aussi aisément que le clergé , il voulut 
consulter encore, et députa quelques officiers 
vers un de ses sujets, nommé Marian, homme 
renommé pour son savoir et sa prudence. Lassé 
d'un gouvernement tyraonique, le philosophe 
s'étoit retiré dans un bois où il vivoit seul, sans 
crainte et sans désirs. Dès qu'il aperçut les dé- 
putés, avant même qu'ils lui eussent expliqué le 
sujet de leur mission , il s'écria : « Dieu avoit con- 
H fié ce royaume à votre maître ; il en a abusé 
« et Dieu l'a puni. Retournez sur vos pas. Au 
a moment où je vous parle , il n'est plus. » Les 
envoyés s'en revinrent, et ils trouvèrent à leur 
retour que Termite philosophe n'avoit dit que 
iropvrai. Pendant leur absence, les sujetss'étoient 
révoltés contre le tyran, ils Tavoient assassiné et 
venoient de se choisir un autre maître. 

Ban mi amende le pays , ajoute le poète dans son vieux 
lungage;«i(/e rni fait du mal , <^ est la terre qai en iouffiv : 
l'f qui est lu pensée d'Horace: 

Qaidquid délirant reges , phctoBlur Aclih'i. 

Ik'ciicil de Barbaz;in, tome ii , page iSi. 



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MARIAN. 97 

NOTES. 

(i. Convoqua an parlement composé des principaux clercs 
et laïques de son nyaume.) On ne connoissott , au temps des 
Tabliers, qne deux ordres dans l'état, le clergé et la no- 
blesse. Ce fot postérieurement à nos poètes, que la politique 
de Philippe-le-Bel introduisit dans l'assemblée de la nation 
le f7vûi<?fnf, celui du peuple, qui s'appela pour cette raison 



{a. Ils ne pouvoieni le croire l'objet de la vengeance cé- 
hsie.) 

Kre, dit t« reiurd, tous êtes trop bon roi; 

Tos scnipuki foDl voir trop de délicatesse 

Vous leur files , seigneur, 

Ed les croquant > beaucoup d'honneur. 

Cette réponse adulatrice du renard c 
fable de La Fontaine, et le discours du lioi 
assemblés, ont une ressemblance marquée avec cet endroit 
de notre fabliau. 



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LA CHATELAINE DE VERGY. 



LA CHATELAINE DE VERGY. 



L'auteur dédtBt dmi laa dtbut «mire cca tnllra* et parfidca ■loii 
qui , gagBuit iMre conCance par dca caiifidenccs adroites et par une 
«ppaieace de lojtauti, en abuseDi pour tout arracher votre UEret A 
imu lÎTTcr ewHile à la ruée poUique. Il ûiiile les ananti au mjjtère 
eliUdi«crétioa,el te*aiborte à criler urtoat ce* inprudeuces trop 
coaunoDci , dimt le frait eal loujoan la perte du cnur qu'on moit bu 
gagner, ai même elle) n'amèoeoi pai quelquefoii dei malheun plui 
grand* oKore , comme il arriva, dit-il. k la nièce du duc de Boutjr^ne, 
la dame de Tergj. 



Un chevalier beau et vaillant, nommé Agolane, 
étoit devenu éperilument amotireux de la dame 
de Vergy , et il l'aima tant qu'enfin elle ne put 
s'empêcher de céder à son amour. Mais ce fut à 
cette condition expresse que jamais il ne laisse- 
roitrien soupçonner de leur intelligence, et que, 
si par sa faute un secret aussi important pour 
elle venoit à être découvert, dès l'heure même il 
éprouveroit autant de haine qu'il auroît jusque- 
là éprouvé de tendresse. 

D'après de tels sentiments, la belle et pru- 
dente châtelaine avoit pris, pour voir son amant, 
les précautions les plus scrupuleuses. Elle oc- 



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LA CHATELAINE DE VERGY. 99 

cupoit dans son château un appartement qui 
donnoit sur le verger. Agolane, lorsqu'elle per- 
mettoît qu'il vint lui témoigner son amour, se 
rendoît seul au verger la nuit; et là, caché der- 
rière quelque arbre, il attendoit en silence un 
signal convenu : ce signal étoit un petit chien 
que lâchoit Vergy, dès qu'elle se trouvoit libre. 
L'animal, par ses jappements et ses caresses, 
venoit avertir le chevalier, qui alors se glissoit 
doucement dans la chambre où il étoit sûr de 
trouver la châtelaine seule. Le lendemain il sor- 
toit avant le jour, et c'étoit ainsi que vivoit ce 
couple charmant, occupé uniquement du plaisir 
de s'aimer, et d'autant plus heureux que son 
' bonheur étoit ignoré. 

Agolane, que sa valeur attiroit souvent à la 
cour du duc son souverain , en étoit devenu le 
confident et l'ami, mais il étoit devenu aussi, 
sans le savoir, bien plus cher encore à la du- 
chesse. Elle n'avoit pu voir sans amour tant de 
grâces et de beauté, et plus d'une fois, s'il n'eût 
point aimé ailleurs, elle le mit à portée de la 
deviner. Ce langage néanmoins n'ayant pas été 
entendu, il fallut se résoudre à en parler un 
autre. 

Un jour donc elle prit à part le beau che- 
valier, et lui témoigna quelque surprise de ce 
qu'avec de la réputation et tous les avantages 



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loo LA CHATELAINE DE VEBGY. 

extérieurs, il n'avoît pas encore, parmi tant de 
beautés qu'ofiroit la cour de Bourgogne , fait te 
choix d'une amie. Il répondit que la crainte de 
voir rejeter l'hommage de son cœur l'avoit jus- 
que-là empêché de l'offrir. Elle le trouva trop 
modeste, l'exhorta à compter un peu plus sur 
ses forces, et l'assura qu'avec uti mérite reconnu 
on trouvoit sans peine des cœurs qui ne deman- 
doient qu'à se rendre. Mais elle vouloit qu'il se 
déterminât au plus tôt, et surtout qu'il ne fît 
son choix que dans les premiers rangs, princi- 
palement si on daignoit lui faire seutir qu'il 
étoît aimé. Il se retrancha toujours à dire que, 
n'étant ni comte ni souverain, il tlevoit apprécier 
assez ses foibles prétentions pour ne pas ambi- 
tionner ridiculement le bonheur des rois. 

Abusée de plus en plus par ces paroles dont 
la circonspection sembloit faire présumer qu'A- 
golane jusqu'à ce jour n'avoit pas aimé, la du- 
chesse crut qu'il ne falloit plus que l'encourager 
en faisant disparoître la distance des rangs qui 
pouvoit l'effaroucher encore. Elle lui demanda 
ce que répondroit sa modestie, si elle alloit le 
choisir pour son chevalier et lui avouer qu'elle 
se sentoit depuis long -temps de l'amitié pour 
lui. Il répartit avec une naïveté respectueuse : 
ic Madame, je l'ignorois, et je remercie Dieu de 
« la grâce qu'il m'a faite d'obtenir vos bontés et 



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LA CHATELAINE DE VEBGY. loi 

m celles de monseigneur. J'espère qu'il me fera 
« encore celle de les mériter toujours, et de 
o s'oublier jamais la foi et la loyauté que je vous 
d dois à tous deux. — Eh! qui tous prie de trahir 
a votre seigneur? » reprit-elle aussitôt d'un ton 
très aigre. Puis avec un regard furieux qu'elle 
accompagna de quelques injures, elle sortît pour 
aller dans sou appartement cacher sa honte et 
méditer sa vengeance. 

La nuit en effet, quand le duc fut à ses côtés, 
elle commença à soupirer et à gémir. Celuirci , 
qui aimoit tendrement son épouse, fiit inquiet, 
et voulut savoir quels étoient ses chagrins, a Je 
« gémis sur vous, beau doux sire, répondit-elle, 
o Qu'on ne sait guère, hélas! dans votre rang, 
> sur la foi et l'honneur de qui l'on peut comp- 
« ter! Souvent même c'est de ceux qu'on a le 
a plus comblés de biens que s'éprouvent les plus 
grandes perfidies. — J'ignore où tend ce dis- 
« cours, reprit le duc étonné, et crois être sûr 
V de la fidélité de ceux qui m'entourent. Mais si 
a parmi eux on me dénonçoit un traître, vous 
a me verriez bientôt employer pour le punir un 
«châtiment exemplaire. — Eh bien! sire, pu- 
te nissez donc Agolane. Vous savez tout ce que 
a vous avez fait pour le perfide; apprenez qpe, 
« par reconnoissance, il cherche à vous désho-' 
a norer, et qu'hier j'ai eu à rougir tout le jour 



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loa LA CHATELAINE DE VERGY. 

« de ses sollicitations crimioetles. Ce n'est point 
« à tort que les daines de votre cour s'étonnoient, 
a ainsi que moi , de n'avoir découvert à l'hypo- 
H crite aucune amie, en voici la cause, et notre 
a. surprise maintenant doit cesser. » 

Le duc fut si profondément affecté de ce re- 
proche de trahison dans un homme qu'il avoit 
aimé lendrement, que de toute la nuit il ne put 
reposer. Le lendemain, dès qu'il fut levé, il le 
manda, et, après lui avoir reproché avec amer- 
tume son in^titude et sa perfidie, il lui or- 
donna de sortir dès le jour même de ses terres, 
s'il ne vouloit, le lendemain, y périr à un gibet. 

Ces menaces imprévues, ces reproches si durs 
et si peu mérités interdirent le chevalier au point 
qu'il fut quelque temps sans pouvoir répondre. 
L'idée seule qu'il alloit pour jamais être séparé 
de Vergy le glaçoit d'efi&oi. Enfin , revenu de son 
premier trouble, il pria le duc de se rappeler sa 
fidélité, et de ne pas condamner sans preuves 
et sur la simple délation peut-être de quelque 
méchant , un brave homme connu par plusieurs 
années d'une conduite irréprochable. « Ce n'est 
«point un ennemi, c'est la duchesse elleméme 
« qui vous a accusé , répondit le duc : oserez-vous 
« rejeter son témoignage? » Cette atrocité de la 
duchesse saiàt d'horreur le chevalier. Il ne vou- 
lut pourtant pas l'accuser pour se défendre, et, 



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LA CHATELAINE DE VEBGY. io3 

d'un ton pénétré, il se contenta de répondre : 
« Sire, puisque madame s'est plainte de moi, elle 
« a cru pouvoir se plaindre sans doute , et je dois 
« me taire. D'ailleurs, maintenant que vos oreilles 
« ont été prévenues par elle , réussirois-je à vous 
« prouver mon innocence? » 

Le ton dont fut prononcé ce peu de mots fit 
impression sur le duc. L'attachement et l'estime 
lui parloient déjà en faveur de l'accusé; mais 
une chose ctHubattoit dans son âme ces senti- 
ments fevorables : c'étoit la réflexion maligne de 
la duchesse sur l'indiiTérence apparente du che- 
valier. Cette remarqueavoit singulièrementfi-appé 
le prince, et il ne doutoit nullement que celui 
qu'on n'avoit vu jusqu'alors aimer aucune femme 
de sa cour, n'aimât véritablement la sienne. Pour 
lever ce scrupule , il exigea qu'Agolane jurât sur 
son honneur de lui répondre avec vérité à une 
question qu'il alloit lui faire. I^e chevalier, qui n'y 
vitqu'un moyen facile de conserver à-la-fois l'ami- 
tié de son souverain et le cœur de Vei^, jura sans 
hésiter. « Eh bien! reprit le duc, l'on ne vous a 
a connu jusqu'ici, ni à ma cour ni ailleurs, l'ap* 
«> parence même d'un attachement , et tant que 
■ j'aurai cette incertitude, je vous croinii cou- 
« pable. Répondez-moi sans détour : aimez-vous 
a secrètement? Qui aimez-vous? voilà ce que je 
« veux savoir, et ce qui seul peut dissiper mes 



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io4 LA CHATELAINE DE VERGY. 
« soupçons. Confiez à mon amitié ce secret que 
a je crois mériter; elle tous est rendue à ce prix. 
« Si TOUS refusez , tous n'êtes plus à mes yeux 
■ qu'un traître et un perfide, digne de toute ma 
« colère. Choisissez, n 

Ce fut alors qu'Agolane sentit et l'imprudence 
du serment qu'il venoit de faire el l'embarras 
cruel de sa situation. Osera-t-it avouer au duc 
qu'il aime sa nièce? Manquera-t-il au secret in- 
violable qu'a exigé Vergy ? S'il se tait , il est banni ; 
s'il parle, il trahit son amante, et quelque parti 
qu'il prenne, il est sûr de la perdre. Encore s'il 
pouvoit la voir dans son exil! que seroit un ban- 
nissement à ce prix! Mais elle ne peut le suivre, 
et pourra-t-il vivre sans elle? 

Combattu et déchiré tour-à-tour par ces pen- 
sées désespérantes, il ne peut plus cacher sa 
douleur. Des larmes s'échappent malgré lui et 
coulent sur ses joues : le duc attendri cherche à 
le rassurer. Il lui jure à son tour, sur la foi qu'il 
lui doit comme suzerain , de ne jamais révéla' 
à qui que ce soit dans l'univers le secret qu'il 
attend; et il le demande de nouveau, moins 
comme l'engagement d'une parole donnée que 
comme un témoignage précieux de confiance et 
d'estime, h Ah; sire, s'écrie le chevalier, par- 
« donnez ces combats à un cœur rempli d'ailleurs 
a de reconnoissance pour vous; mais il s'agit de 



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LA CHATELAINE DE VERGY. io5 

« mon bonheur, je vais tout perdre et j'en mour- 
« rai. — Agolane! il est donc des choses que vous 
u craignez de confier à votre ami! et voilà le 
« prix que re^-oit de vous sa tendresse! Ah! c'en 
« est fait, vous voulez que je vous haïsse, n 

Ce reproche si doux et si touchant alla au 
cœur du chevalier. II ne put y résister, et il 
avoua enfin ce mystère terrible, le secret de sa 
vie. Le duc d'abord n'en voulut rien croire; sa 
nièce vivoit dans une retraite si profonde, que 
l'aveu d'une intrigue avec elle ne lui parut qu'un 
mensonge adroit. En vain on lui conta la nais- 
sance de cet amour, ses détails, les rendez-vous 
dans le verger et le signal du petit chien, il 
s'obstina toujours à nier tout ce qu'il ne verroit 
pas, et exigea absolument de l'amant heureux 
qu'il le menât avec lui au rendez-vous. Agolane 
ne pouvoit plus refuser cette demande, après 
avoir accordé la première : il convint donc avec 
le duc de certaines précautions. Tous deux se 
rendirent te soir séparément à un lieu désigné, 
et de là ils partirent ensemble pour aller au ver- 
ger. 

A peine y fiirent-ib arrivés qu'ils entendirent 
le petit chien qui, à son ordinaire, accourut en 
jappant vers Agolane pour le caresser. Le duc 
alors, feignant d'être convaincu, dit adieu au 
chevalier, et le quitta comme si ce premier té- 



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io6 LA CHATELAINE DE VERGY. 
moîgnage lui eût suffi; mais l'instant d'après il 
revint sur ses pas, et le suivit doucement et sans 
bruit, résolu de voir où se termineroit cette 
mystérieuse aventure, à laquelle il ne croyoit 
pas encore. La porte étoit entr'ouverte ; il vit 
entrer l'heureux Agolane. Il vit sa oièce au pre- 
mier bruit se lever avec transport, accourir hors 
d'elle^nême vers son amant et le serrer dans 
ses beaux bras en le baisant mille fois, a Mon 
a doux ami, ma seule joie et tout ce qui m'est 
ote plus cher au monde, qu'il y a long-temps 
u que je ne t'ai vu ! et que loin de toi les jours 
a ici m'ont paru longs! Mais tous mes chagrins 
« sont oubliés, et me voilà heureuse puisque je 
u t'ai retrouvé, s Et à ces mots elle le pressoit 
de nouveau contre son cœur, et l'embrassoit en- 
core sans lui donner le temps de répondre. Elle 
le fit entrer enfin dans sa chambre, où la nuit 
s'écoula pour eux dans des ravissements qu'il me 
seroit impossible de vous décrire. Ceux-là seuls 
peuvent les comprendre à qui amour les a dé- 
partis : encore amour ne les accorde-t-il pas à 
tous ceux qui aiment. 

L'approche du jour força cependant Agolane 
de se retirer. Vergy, après lui avoir fixé le terme 
du prochain rendez-vous, le reconduisit k la 
porte, en le couvrant de baisers et lui repro- 
chant, tout en larmes, son empressement à par- 



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LA CHATELAINE DE VERGY. 107 

tir. Mais à peine eut-il ikit quatre pas qu'elle le 
rappela aussitôt pour l'accabler de nouvelles 
caresses, et le retint étroitement serré dans ses 
bras sans plus vouloir lui permettre de la quitter. 
II fallut qu'il s'en arrachât avec une sorte de 
violence. Elle resta quelque temps sur le seuil 
de la porte, afin de jouir malgré lui du plaisir 
de le voir. Ses yeux à travers l'obscurité cher- 
clioient encore à le suivre; enfin elle ne rentra 
que pour maudire le jour et la lumière. 

Le duc, qui avott été témoin des premiers 
transports des deux amants, le fut aussi de leurs 
tendres adieur. Il avoit eu le courage de passer 
la nuit dans le verger, et il y attendoit le départ 
du chevalier, moins pour acquérir une nouvelle 
preuve de son innocence, à la fin trop bien re- 
connue, que pour lui rendre sur le lieu même 
la justice qu'il lui devoil. Dès qu'il le vit sor- 
tir , il courut après lui, l'embrassa tendrement, 
lui demanda pardon de ses soupçons injurieux , 
et l'assura pour toujours d'une amitié inaltéra- 
ble. Agolaue, surpris de le voir, le conjura une 
seconde fois par tout ce qui est te plus sacré de 
cacher à jamais cesecretde son cœur. «Jernour- 
« rois de douleur, dit-il, si dans tout l'univers 
« un autre que vous pouvoit le soupçonner. — Ne 
a m'en parlez plus vous-même, répondit le duc; 
u car dès ce moment je l'ai oublié. » Et aussitôt 



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io8 LA CHATELAINE DE VERGY. 
TentretenaDt d'autre chose , il le ramena au pa- 
lais. 

A dinar il le fit asseoir à ses côtés. Il affecta de 
le traiter avec plus de distinction encore qu'au- 
paravant, et lui fit tant de caresses, lui montra 
tant d'amitié , que la duchesse n'y put tenir. Elle 
feignit de se trouver mal , et de dépit quittant la 
table alla se mettre au lit. Le duc , qui ne soup- 
çonna pas d'abord la cause de cette brusque re- 
traite , accourut alarmé : et comme il interro- 
geoit son épouse sur cette indisposition subite 
et surprenante : k Eh! ne devrois-je pas mourir 
« de chagrin , dit-elle , quand vous me méprisez 
« assez pour accueillir encore celui que vous et 
a moi nous avons tant de raisons de haïr; quand, 
a après les plaintes qu'hier je vous ai feites de 
« lui , je vous vois , pour m'insulter sans doute , 
o l'accablerdevantmoide voscaresses? — Mada- 
« me, reprit le duc, cessez de m'en dire du mal. Je 
« sais ce que je dois croire sur l'état de son 
f cœur. Me m'en demandez pas davantage; mais 
a ni TOUS ni personne au monde ne réussiriez 
« maintenant à lui ôter mon amitié, v Et sans 
attendre de réponse , il sortit aussitôt. 

La duchesse resta consternée. Après avoir es- 
suyé des rebuts, elle se voyoit une rivale; et 
pour comble de désespoir il lui étoit défendu de 
la connoître et impossible de s'en venger. Sa ja- 



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LA CHATELAINE DE VERGY. 109 

louse fureur se le promit bien cependant, et 
trop sûre de la foiblesse qu'avoit pour elle son 
mari, elle résolut de lui arracher dès le jour 
même ce secret funeste, la cause de son mal- 
heur. La nuit donc, quand le duc vint se placer 
à ses côtés, elle feignit de vouloir se retirer, 
comme si eUe eût renoncé pour jamais à parta- 
ger sa couche. Il l'arrêta, et l'embrassant avec 
tendresse , la pria de rester, a Que vous êtes faux 
K et trompeur, lui dit-elle! Vous affectez ici le 
a langage de l'amour; et vous ne m'aimâtes ja- 
« mais. Long-temps , hélas! vos protestations 
a m'ont séduite : il m'étoit si doux de les croire ! 
« Mais qu'aujourd'hui me voilà cruellement dés- 
a abusée ! — Eh! comment ? lui demanda le- duc. 
« — Le chevalier vous a trompé par des men- 
te songes, et vous l'avez cru. Je ne demande 
« point à les connoîlre, puisque vous êtes résolu 
a de me les cacher. Mais ce qui me pénètre , c'est 
a de voir ma tendresse payée d'un pareil retour, 
a Jamais, vous le savez, mon cœur n'a eu aii- 
« cune pensée, jamais il n'a eu un secret qu'il 
A ne vous l'ait confié aussitôt. Mon seul plaisir 
« étoit d'aller le déposer dans votre sein ; et 
« vous, en retour, vous ne m'annoncez les vô- 
v très que pour m'avertir qu'il m'est interdit de 
<r les connoitre. » 

A ces mots, elle éclata en soupirs et en san- 



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I lo LA CHATELAINE DE VERGY. 

glots, avec une vérité si surprenante que le duc 
en fut attendri. < Belle amie, lui dit-il, je sens 
a qu'il ne m'est pas possible de vivre haï de vous; 
a mais sachez aussi que je ne puis, sans me dés- 
« honorer , vous révéler ce que vous exigez de 
n moi. — Ne me l'avouez donc pas , cher sire ; 
a maischerchez au moins, pour me tromper, des 
n prétextes plus plausibles. Votre tendresse m'a 
a confié souvent des secrets bien autrement im- 
■ portantsjet vous savez sijamaîsjevousai causé 
« un repentir. Non encore une fois , ce n'est pas 
a mon indiscrétion que vous craignez; niais vo- 
H tre cœur est changé , et vous ne m'aimez plus. » 

Les sanglots alors lui coupèrent la voix , et 
les larmes inondèrent son visage. Le duc, par 
ses caresses , chercha en vain à la consoler; il ne 
parut qu'augmenter ses douleurs. « Non , s'écria- 
« t-il, je ne puis résister à vos chagrins ni rien 
M avoir de caché pour votre amour. Vous allez 
« voir jusqu'où va pour vous l'excès du mien : 
« mais aussi gardez-vous de le trahir jamais; ma 
« vengeance seroit ter^ibIe , et je vous préviens 
o qu'il y va pour vous de la vie. Voilà mes condi- 
n tions; voussentez-vouscapabledelesaccepler? 
« — Oui, je m'y soumets, ingrat, puisque vous 
« croyez la crainte de la mort plus puissante sur 
« moi que la peur de vous déplaire. » 

Ce langage acheva de sé<luire le trop foible 



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LA CHATELAINE DE VERGY. m 

duc. Amour l'aveugloit; il oublia sa promesse , 
et conta imprudemment à la perfide tous les 
aveux que lui avoit faits Agolane. 11 n'oublia , ni 
les rendez-vous dans le verger dont il venoit 
d'être témoin lui-même, ni le moyen adroit du pe- 
tit chien , ni surtout l'amour tendre de sa nièce 
pour le beau chevalier. 

Chacune de ses paroles étoit un coup de poi- 
gnard qu'il enfonçoit dans le cœur de la duchesse. 
Elle eut la force de dissimuler cependant, et re- 
nouvela même plusieurs fois les serments de dis- 
crétion qu'elle lui avoit faits : mais dans son âme 
irritée elle en faisoit d'autres bien différents, et 
y juroit de mourir ou de se venger de sa rivale. 
Dès ce moment elle ne s'occupa plus que de ce 
projet cruel. Jour et nuit elle y rêva, et chaque 
instant de retard fut pour elle un siècle. 

L'occasion de la vengeance ne se présenta 
pourtant qu'à la Pentecôte. Le duc alors tint 
une cour plénière, à laquelle furent invités les 
grands seigneurs et les femmes qualifiées de ses 
états. Vergy ne manqua pas de s'y rendre. A sa 
vue la duchesse pâlit de rage , tout son corps 
frémit. Elle se contint cependant, et se rendit 
même assez maîtresse de sa colère pour faire à sa 
nièce plus de caresses encore qu'à son ordinaire. 
Mais après le diner, quand les dames passèrent 
dans son appartement pour faire ou pour répa- 



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lia LA CHATELAINE DE VERGY. 

rer leur toilette avant la danse , elle les exhorta 
beaucoup à la gaîté. Puis s'adressant k Vergy : 
«Pour vous, belle nièce, je ne vous y invite 
« pas, et m'en repose sur votre bel ami. — Ma- 
s dame, répondit la châtelaine avec douceur , j'i- 
« gnore de qui vous voulez me parler; mais je 
« n'ai point d'amis que je ne puisse avouer, et 
« qui ne doivent faire honneur à monseigneur 
u et à moi. — Je le crois bien , belle nièce ; quand 
a on est si adroite et qu'on sait si bien dresser 
a depetits chiens, on peut n'avouer quece qu'on 
a veut. » Les dames ne firent pas d'attention à ce 
discours, parce qu'elles n'y comprirent rien; cl 
elles se rendirent dans les salles pour commen- 
cer les danses. 

Pour Vergy, qui étouffoit de douleur et de 
honte, elle passa dans une garde-robe voisine, 
se jeta sur un Ht, et s'abandonna à son déses- 
poir, sans apercevoir même une servante qui s'y 
trouvoit assise. Ses premières plaintes furent des 
reproches à son amant, qu'elle soupçonna d'avoir 
acheté par une perfidie le cœur de la duchesse. 
« Eh! seroit-elle instruite de mon secret, s'écria- 
u t-elle, s'il ne l'eût aimée plus que moi qu'il a 
a trahiePIl me trompoit donc, quand iLmepar- 
R loit d'amour? Et moi , ô mon Dieu , vous savez 
a comme je l'aimois! Doux arai, que vous ai-je 
«fait pour m'abandonner et me trahir ainsi? 



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LA CHATELAINE DE VERGY. ii3 

K Depuis que je vous ai aimé , avîUit même de 
« TOUS aîmer^ ai-je jamais rien dit ou rien pensé 
« qui méritât une cruauté pareille? Dieu m'eût 
<e offert et sa gloire et son paradis, que je les 
« eusse refusés s'il eût &Uu tous perdre. Vous 
K étiez toute ma richesse, mon bonheur et ma 
« joie. Mon umque plaisir sur la terre-, quand je 
H ne pouvois vous voir, étoit de penser à vous; 
a et si mon cœur eût pu toujours être assuré du 
a vôtre, je n'eusse plus vu ici-bas aucun malheur 
« à craindre. Amour, le pouvois-je croire qu'il 
« m'abandonneroitaïnsi, lorsque, assbàmes cô- 
te tés,etmetenantserréedanssesbras,ilniejuroit 
« qu'il étoit tout entier à moi; lorsqu'il m'appe- 
> loit la dfune, la maîtresse de son âme et de ses 
« jours, et me le disoit d'un ton si doux, que j» 
a mourois de plaisir à l'entendre? Je ne croyois 
« pas alors que son cœur pût admettre haine ou 
« courroux pour moi. J'espérois qu'il m'aimeroit 
« toutesavie,commej'étois sûre de l'aimer toute 
« la mienne. Si la mort fut venue l'enlever avant 
■ moi, je l'eusse bientôt suivi dans ta tombe,. 
« et j'eusse préféré le bonheur d'être ensevelie 
a auprès de lui à la doideur de vivre pour ne 
« plus le voir. Mourons donc, puisqu'il ne vit 
« plus pour moi : le ciel, toscbé de la loyauté 
m de mon amour, me prendra en pitié sans doute. 
« Puisse-t-il pour toute punition combler de ses 



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ii4 LA CHATELAINE DE VERGY. 
« biens l'ingrat qui me cause la.mort! Moi! je 
« la lui pardonne, die m'est douce de sa main , 
« et je meurs sans regret quand je songe que je 
« l'ai aimé. » A ses mots les jeux de Vergy se 
f<Mrment, sa chaleur s'éteint. Elle veut n^pder 
un instant ses forces pour dire adieu à son amant, 
et, lui tendant les bras oumme si elle eût voulu 
le serrer une fois encore, elle tombe sur le Ut, 
soupi^ et meurt. 

Agolane ignoroit entièrement ce qui se passoit 
aus» près de IuL II étoit dans la salle avec les 
dames, obligé par complaisance de se prêter aux 
plaisirs de la fête; mais il ne voyott pas celle 
qu'aimoit uniquement son cœur,et ses yeux in- 
quiets la cberchoient partout. Enfin, surprisde sa 
k>ngue absence, il en demande des nouvdies au 
duc qui, le prenant par la main, et lui montrant 
le cabinet, lui dit d'aller la chercher. Il y entre 
avec l'empressement de l'amour, et voit (quel 
spectacle! ) un corps pâle et sans vie. Il cherche 
en vain à le ranimer par ses baisers, ses lèvres 
ne rendontrent que des lèvres glacées par la 
mort. Ia suivante qu'il aperçoit et qu'il inter- 
roge, lui répète naïvement ce qu'elle vient d'en- 
tendre. Trop éclairé par cet aveu , il s'écrie : « O 
« la plus tendre* la plus loyale et la meilleure 
■ des femmes, pour récompense de tant d'amour 
a je vous ai donc trahie: et vous seule en avez 



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LA CHATELAINE DE VERGY. ii5 

« voulu porter la peine. Mais je vous ferai jus- 
« ttce et vous serez vengée. » Alors il saisit une 
épée qu'il voit suspendue à la muraiUo, il se 
l'enfonce dans le cœur, et tombe aux pieds de 
son amante. 

La suivante e£&ayée court dans la salle avertir 
le duc du double malheur dont die vient d'être 
témoin. Il va considérer ce triste spectacle, de- 
vant lequel il reste immobile. Puis tottt>4k-coup 
arrachant en fureur Fépée qui perçoit le cœur 
de aoa malheureux ami, il retourne vers la du- 
chesse : « Je t'avois promis la mort si tu me tra- 
ct hisaois, lui dit-il, meurs, tu ne mérites plus de 
< vivre. » A c«a paroles, il la poignarde et lft.Ëiit 
tomber à ses pieds. De toutes parts s'élève un 
cri perçant, les danses cessent, on approche, on 
est effrayé. Le duc alors raconte la triste et dé- 
plorable aventure de ces deux fidèles amants. 
£n la contant ses larmes couJoient en abondance , 
et tout le monde pleuroit avec lui. Mais quand 
on vit apporter les deux corps, on n'entendit 
fins que des sanglots. 

TjC lendemain il leur fit rendre tous les hon- 
neurs funèbres qu'on rend aux souverains, et 
leur éleva un riche mausolée dans lequel il 1m 
renferma tous deux, réunis sous une même 
tombe. Dès qu'il eut satisfait à ce devoir, il ne 
songea plus qu'à expier sa faute. Dans ce dessein 



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ji6 LA CHATELAINE DE VERGY. 

il prit la croix, se rendit à la Terre-Sainte, et 
entra dans Tordre du Temi^e. Mais sans cesse 
l'idée du malheur dont il avoit été la cause resta 
présente à sa mémoire. Tant qu'il vécut, tout 
son extérieur annonça un chagrin [m>fond; et 
jamais, depuis la mort de son ami, on ne vit 
une seule fois ses lèvres sourire. 

Quelle fut la source de tant de maux? une 
seule imprudence. Soyons donc discrets, puis- 
qu'une indiscrétion peut avoir de si terribles 
suites; et par compassion pour nos deux amants, 
prions Dieu qu'au jour du Jugement il les place 
à sa droite. 

Recueil de Barbuan , tome it, page 396. 



Se trouve copié dans les Coatei de la rtùie Marguerite de 
Naporre. 

Et dans les Histoirei tragiques de Belleforet, d'après l'ita- 
lien de Sandello. 

On en a Tait aussi , sous le titre de la Comtesse de yergy, 
un ronunin-iaquiaeudeux éditions. Pour pouvoir donner 
à son conte une certaine étendue , l'auteur, qu'on dit être le 
commandeur de Vignacourt , y a inséré beaucoup de faits 
hbtoriques du régne de Philippe-Auguste, et plusieurs noms 
Ulustres d'anciennes familles de Bourgogne. Hais il est des 
histoires qui ne comportent qu'une certaine longueur; et 
souvent , en délayant ainsi une aventure touchante , on luî 
Ate une partie de l'intérêt dont elle est susceptible. 

lie roman de U Comtesse de fergy est inséré dans In Bi- 
bliothèque de Campagne, tome xiv. 

Ce conte a été versifié par M. Imbert. 



n,g,t7cdb/G00gIc 



LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. 



LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE, 



LA HOUSSE COUPEE EN DEUX; 

PAR BE&NIER. 



Ceux à qui la nature a départi quelque e^rit 
(levroient bien, pour amuser leur seigneur, 
s'exercer à mettre en romane toutes le^ aven- 
tures jolies qu'ils apprennent. Dans un grand 
château où chaque jour il entre et sort une mul- 
titude de gens de tous pays, on entend conter 
mille historiettes agréables, dont on pourroit 
aisément tirer parti. C'est ce que faisoient nos 
prédécesseurs; aussi ont-ils laissé après eux une 
réputation. Si nous voulons en avoir une à notre 
tour, suivons leur exemple et ne craignons point 
la peine , car il en coûte pour foire de jolies choses. 
Mais malheureusement on devient paresseux. 
Nos ménétriers se contentent de leurs vieux 
contes, et ne se piquent plus, comme autrefois, 
de réveiller leurs auditeurs par des nouveautés. 
Je vais, moi, messieurs, vous en donner une 



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ii8 L£ BOURGEOIS D'ABB£V1LI£. 

c'est une aventure airîvée , il y a dix-neuf à vingt 

ans, k un ridie boui^eois d'Abberille. 

Il jouissoit d'une fortune assez considérable. 
Mais étant entré en guerre avec une Emilie puis- 
sante, la crainte qu'il eut d'en être écrasé lui fit 
prendre le parti de renoncer à sa ville et de 
venir s'établn- à Paris avec sa femme et son fils. 
Là il fit hommage au roi et devint son homme. 
Quelque connoissance qu'il avoit en fait de né- 
goce, et dont il profita pour établir un petit 
commerce, lui aidèrent encore à augmenter son 
pécule. On l'aima bientôt dans le quartier, parce 
qu'ilétoitofficieuxethonnéte. llestsiùséquand 
on le veut de se faire chérir! on n'a besoin pour 
cela que de bonne volonté; souvent il n'en coûte 
pas une obole. 

Le prud'homme passa ainsi sq>t années, au 
bout desquelles Dieu retira à lui sa femme. Il y 
en avoit trente qu'ils étoient unis, sans jamais 
avoir eu ensemble le moindre différend. I^ jeune 
homme, pendant pluùeursjours, parut si a£Qigé 
de cette perte, que le père se vit obligé de le 
consoler. « Ta mère est morte , lui dit-il, c'est 
o un malheur sans remède; prions IMeu seule- 
« meut qu'il lui fasse miséricorde : nos pleurs ne 
« nous la rendront pas. Moi-même j'irai bientôt 
« la rejoindre, il faut s'y attendre : à mon âge, 
« on ne doit plus se flatter de vivre long-temps. 



byCOOglC 



LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. 119 

a C'estéle toi maiateQanf:, b«au fiU, que d^>«id 
<t ma coosolation. Tous mes parents et amis sont 
K restés en Ponthleu, je n'ai plus personne ici} 
« tâche de devenir un joli sujet; et si je trouve 
« une fille sage et bien née , dont la famille puisse 
« me fournir une société agréable, quelque dot 
« qu'on me demande, je te la donnerai en ma- 
« riage, et je finirai près de vous deux mes vieux 
<t jours. « 

Or, dans la même nw que le bourgeois, et 
tout vis-à-vis de lui logeoient trois frères-, che- 
valiers, g^itilshommes de père et de mère, et 
tous trois estimés pour leur valeur. L'aîné étoit 
veuf et avoit une fille. Toute cette Camille étoit 
pauvre, non qu'elle fût née sans fortune; mais 
dans un moment de détresse ayant été obligée 
de recourir à des usuriers, et l'emprunt par l'ao» 
croissement rapide des intérêts étant monté k 
trcHs mille livrai, ^s biens se trouvoient engagés 
ou saiùK '. Il ne restoit guère au père que la mai* 
son qu'il babitoit. Elle étoit si bonne qu'il eût 
pu aisément la louer vingt livres; il auroit nûeuz 
aimé la vendre , mais il ne le pouvoit, parce que 
c'étoit un bien de sa femme, qui de droit reve- 
noit à ta pucelle. 

Le bourgeois alla faire aux trois frères la de- 
mande de la demoisdle. Ceux-ci, avant de lui 
répoodre , voulurent savoir quelle étoit sa for- 



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130 LE BOURGEOIS CABBEVILLE. 
tune. « Tant en aident qu'en effets, rép«idit-il, 
a je possède quinze cents livres : tout cela a été 
« acquis très loyalement. J'en donnerai dès à pré- 
« sent la moitié à mon fils , et il aura l'autre moi- 
« tié après ma mort.^ — Beau sire, reprirent les 
« frères, ce n'est pas Ut ce qu'il nous faut. Vous 
« promettez aujourd'hui de laisser à votre fils , 
« après vous, une moitié de vos biens, et vous 
« le promettez de bonne foi, nbua'n'eu doutons 
« pas. Mais d'ici à ce temps-là, l'envie n'a qu'à 
« vousprendre de vbus faire moine ou templier*, 
> vous donnerez alors tout au couvent, et vos 
« petits«nfants n'auront rien. » 

Les trois fibres exigèrent donc que le bour- 
geois fit, avant de conclure, une donation en- 
tière de tout ce qu'il possédoit, ou sinon ils se 
refusoient au mariage. Le bonhomme, de son 
côté, ne vouloit point de pareilles conditions; 
mais l'ambur paternel l'empfirAnt enfin, il y 
consentit, et, en présence de quelqties témoins 
qui furent convoqués dans la maison ', il renonça 
solennellement à tout, sans se réserver seule- 
ment une maille pour déjeuner. Ce fut ainsi qu'il 
se mit dans la dépendance de ses enfants, et 
qu'il se donna lui-même le coup mortel. Hélas! 
s'il avoit su quel sort lui étoit destiné , il n'eût 
eu garde vraiment de s'y dévouer. 

Lés deux époux eurent un fils qui crût en âge, 



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LE BOURGEOIS D'ABfiEVUXE. lai 

et qui annonça beaucoup d'esprit et de bonnes 
qualités. Le vieillard, pendant ce temps, vécut 
tant bien que mal à la maison. On l'y souffroit, 
parce qu'il gagnoit encore quelque chose par 
son industrie. Mais avec les années les infirmités 
s'accrurent; il devint hors d'état de travailler, 
et alors on le trouva incommode. La dame sur- 
tout, qui étoit orgueilleuse et fière, ne pouvoit 
le soufirir; chaque jour elle menaçoit de se re- 
tirer si on ne le renvoyoit, et elle persécuta si 
fort son mari que l'ingrat, oubliant ce qu'il de- 
voit à la reconnoissance et à la nature» vint 
signi6er à son malheureux père de chercher ail- 
leurs un asile. 

« Beau fils, que me dis-tu? s'écria le vieillard, 
u Quoi! je t'ai donné le fruit de soixante apnées 
o de sueurs, tu jouis par moi de toutes tes aises, 
«et pour récompense tu me chasses! Veux-tu 
« donc me punir de t'avoir trop aimé? Au nom 
•X de Dieu , cher fils , ne m'expose pas à mourir de 
« &im. Tn sais que je ne peux plus marcher, ac- 
« corde-moi dans ta maison quelque coin inutile. 
« Je ne te demande ni un lit ni les mets de ta 
« table : un peu de paille jetée sous cet appentis, 
« du pain et de l'eau me suffiront. A mon âge 
«il faut si peu pour vivre! et d'ailleurs, avec 
« mes infirmités et mes chagrins, je ne te serai 
«I pas long-temps à chaîne. K tu veux faire l'au- 



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laa L£ BOURGEOIS D'ABBËVILLË. 
amône en expiation de tes péchés, eh bien! 
■ bàaAa. k ton père, en est-il une plus juste? Cher 
fils, rappelle-toi tout ce qu'il m'en a coûté de 
« soins pendant trente ans pour t'élever; songe 
a à la bénédiction que Dieu promet à ceux qui 
a honoreront ici-bas leurs parents, et crains qu'il 
« ne te maudisse à jamais , si tu oses devenir ttâ- 
« même le meurtrier de ton père. » 

Ce discours touchant émut le fils; mais il al- 
légua l'aversion de sa femme, et, pour le bien 
de la paix, il exigea que le vieillard sortît, o Eh! 
K où veux-tu que j'aille? répondit le prud'homme. 
« Des étrangers me recevront- ils, quand mon 
a propre fib me rejette? Sans argent et sans res- 
« sources, il iaut donc que je mendie le pain 
« dont j'ai besoin aujourd'hui pour ne pas mou- 
a rir. » En parlant ainsi, la face du vieillard étoit 
toute baignée de larmes. Il prit néanmoins le 
bâton qui l'aidoit à se soutenir, et se leva en 
priant Dieu de pardonner à son fils. Mais avant 
de sortir il demanda une dernière grâce. « L'hi- 
K ver approche, dit-il, et si Dieu me condamne 
<r à vivre encore jusqu'à ce temps, je n'ai rien 
« pour me défendre du froid. La robe que je 
a porte est en lambeaux; en reconnoissance de 
a toutes celles qu'il m'a ËiUu te fournir pendant 
te ta vie, beau fils, accorde-m'en une des tiennes. 
« Je ne te demande que la plus mauvaise, celle 



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LE BOURGEOIS ITABBEVILLE, ia3 

« que tu ne veux plus porter. » Cette l^ère fa- 
veur lui fut encore refusée : la femme répondit 
qu'il n'y avoit point à la maison de robe pour 
lui. Il demanda au moins l'une des deux cou- 
VM^res qui seryoieat pour le cheval, et le fîU, 
voyant alors qu'il ne pouvoit s'en .défendre, fît 
signe au jeune enfant d'en apporter une. 

Celui-ci n'avoit pu voir sans attendrissement 
les adieux de son respectable aïeul. Il avoit dix 
ans, et je vous ai déjà dit qu'il étoit plein de 
bonnes qualités. Il alla prendre à l'écurie la 
meilleure des housses, la coupa en deux, et 
vint en apporter la moitié au vieillard. «Tout le 
« monde veut donc ma mort? s'écria l'aïeul en 
K sanglotant. J'avois obtenu ce foible soulage- 
« ment pour ma misère, et on me l'envie! » Le 
fils ne put s'empêcher de gronder l'enfant d'avoir 
outr^assé ses ordres, a Pardon, sire, répliqua 
« le jouvenceau, mais j'ai soupçonné que vous 
o vouliez foire bientôt mourir votre père, et j'ai 
« voulu seconder vos intentions. L'autre moitié 
« de couverture, au reste, ne sera pas perdue, 
« je la garde pour vous la donner quand vous 
« serez devenu vieux. » 

Ce reproche si adroit frappa le fils coupable, 
n sentit ses torts, et, se prosternant aux pieds de 
son père en lui demandant par-don, il le fit ren- 
trer dans la maison, lui mit en main tous ses 



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ia4 LE BOURGEOIS DABBEVILLE. 

biens, et se conduisit à son égard dans la suite 

avec le respect et les soins qu'il lui devoit. 

Retenez bien cette histoire, vous autres pères 
qui avez des enÊmts à marier. Soyez plus sages 
que celui-ci, et n'allez pas comme lui vous jeter 
en un goufGre dont tous ne pourriez plus sortir. 
Vos enfants auront pour vous de l'amitié sans 
doute, et vous devez le croire; mais le plus sûr 
cependant est de ne pas vous y Ber. Qui s'espose 
à dépendre des autres s'expose nécessairement 
à bien des brmes. 

Recueil de Barbazan, tome iv, page ^173. 



Se trouve dans le HofelUero italiano, totne 111- 
Chez M. Cabbé Le Monmer ( FaMei , page 68 ) , le fils met 
■on père à l'hôpital, et il lui envoie un peu de soupe de 
temps en temps dans un pot d'étain. Le vieillard mort, on 
veut se défaire du pot; maïs l'enfant veut le garder pour le 
temps oà il mettra aussi son père à l'hôpital. CeUe réponse 
du bambin, dure et peu respectueuse, choque ici, parce 
qu'il n'en résulte aucun bien , au lieu que , dans le fabliau, 
c'est un trait d'esprit et de sentiment, qui enchante, parce 
qu'il empêche de faire une mauvaise acliou. 

Dans les Histoiret plaisantes et ingénieuses , page 146, 'e 
père , quand il s'aperçoit qu'on n'a plus d'égards pour lui , 
fait venir un coffre qu'il prétend contenir de l'argent dont 
jusqu'aloTsiln'avoitpas voulu parler(Piron, dans sa comé- 
die Ad Fils Ingrats , &\mnè ce dénoAment).On change de 
conduite envers le vieillard ; mais , à sa mort , on ne trouve 
dans le cofire qu'une massue , avec une inscription qui la 



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LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. laS 

desdne à aasommer tout père atses peu sensé pour se met- 
tre à la merci de ses enfants. 

Il y aune historiette de Légende, intitulée le ^ooere/ (le 
Crapaud), dont le sujet est le même que celui-ci. Un la- 
boureur, en mariant son fils, lui a donné tout son bien, et 
il ne s'est réservé , pour sa subsistance et celle de sa 
femme, qu'un pedt champ qu'il continue à cultiver lui-mê- 
me. Mais l'âge le mettant hors d'état de travailler, il a re- 
cours à la compassion de ce fils , te prie de le nourrir lui 
et sa femme , et en retour lui offre son champ. Un joui 
les deux vieux parents mourant de faim vont chez l'ingrat 
demander k dîner. Dès qu'il les aperçoit il fait enlever les 
plats, et leur présente de gros pain bb. Ils se retirent en 
pleurant. Lui aussitôt recommence son dtner. Mais tout- 
à-coup un gros crapaud s'élance miraculeusement d'un des 
plats, et s'attache à sa lèvre qu'il mord avec fureur. On 
veut en vain arracher l'aDimal, on ne fait qu'augmenter les 
douleurs du coupable. Il reconnoit sa faute, va à Rome pour 
en demander l'absolution, et vient la réparer. Alors le cra- 
paud tombe de lui-même. 

Ce conte , plus digne d'indulgence que beaucoup d'autres 
pane qu'au moins la morale en est bonne, est donué comme 
vrai dans le livre des Abeilles de Thomas Cantimpré, do- 
minicain qui viroit vers le milieu du treizième siècle. L'au- 
teur prétend même en avoir appris les détails d'un de ses 
conlirères, lequel avoitvu, dit-il, & Paris le malheureux 
arec son crapaud. Peut-être est-ce de ce moine Thomas que 
le Tablier, auteur du Botterel, a tiré son conte. 

On fil en iSilo une pièce de théâtre, sous le nom du Jl£i~ 
rouer et exemple des enfimu ingrats. ' 

* Mtloiredii7%i!étn-Franp>u, tome m, page tSii^Biiliolkè^m 
</u TbMrt-FraapHt , tome i , page 3. 



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ia6 LE BOURGEOIS D'AB^TILLE. 

Le conte du Crapaud se trouve aussi dans le Ihetniiai dt 
sapience, fui. xxt. 

Et dans le Trésor de VAme, ouvrage imprimé vers la fin 
dn qoinEième siècle. 

Madame de Sévigné avoit en vue ce conte , lorsqu'elle 
écrivoit: ■ Je pâme de rire des folies et des visions de Cou- 
langes; mais je n'y réponds point, parce que je craindrois 
qu'un crapaud ne viat me sauter sur le visage pour me 
punir de mon ingratitude. » 

Le fabliau de la housse coupée en deux a été mb en vers 
par H. Imbert. * 



NOTES. 



(i. Ajant été obligée de recourir à des usuriers , et Fem- 
pruntpar l'accroissement rapide des intér^s étant monté à 
trois miOe livres , tes biens se trouvèrent saisis. ) Il a déjà été 
plusieurs fob mention des usuriers dans les fabliaux , et 
rhîstoire est d'accord avec les poésies du temps sur cette 
épidémie destnictive qu'avoit fait naître et qu'autorisoit un 
mauvais gouvernement. Ce furent les Italiens qui l'appor- 
tèrent en France. Exercés au commerce, dont ils avoient sa 
tirer parti pour s'enrichir avant les autres nations de l'Eu- 
rope, ils vinrent s'établir dans le royaume, où la politique 
aveugle de nos rob , au tieu d'animer l'industrie de leurs 
sujets, vendit à ces étrangers le droit de les rançonner. Les 
villes de leur première résidence furent Montpdiier , Nîmes 
et Cabors; et le nom que le peuple leur donna, celui de 
Lombards ou de Cahoarsirts. L'amour désordonné du gain 

*II oouiB viluauui la jolie cooédis AeiDeax Geadra, et la pièce 
plosaneieinMdn^etvrVe, ilnquelonpeut direqite.s'ilaélévolé, ilaélÉ 
tué par son voleur. B. 



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LE BOURGEOIS ITABBEVILLE. 127 

quImpÎTC natarellement le commerce, quand U probité ne 
vient pas lui servir de frein , porta les Lombards i l'usure , 
comme ao moyen le plus prompt pour gagner. Us ne pré- 
toient que sur gage, à vingt pour cent d'intérêt; et, si au 
bout de six mois, on ne retiroit point son gage, ii étoît 
perdu. En Angleterre, ils s'étoient tellement mDltipliés,f|u'il 
n'y avoit personne, à ce que dit Math. Paris *, qui ne leur 
dût, sans même en excepter le roi. Partout on les excom- 
niunioît, on les chassoit; mais, avec quelques sommes dis- 
tribuées à propos aux souverains, ils trouvoient bientôt le 
moyen de se faire rappeler. La cour de Rome même , qui se 
servoit de leur ministère pour faire parvenir en Italie l'ar- 
gent qu'elle tiroit des royaumes chrétiens, les soutenoit 
tacitement **. Plusieurs de nos villes ne rougirent pas d'ap- 
prendre d'eux, et d'exercer à leur imitation ce métier in- 
fime. Philippe-Auguste accorda, en laao, aux habitants de 
Caen une charte par laquelle il s'engageoit à ne les pour- 
suivre , pour fait d'usure, ni eux, ni leurs enfants, ni leurs 
héritiers à leur mort. 

Mais les usuriers les plus nombreux et les plus habiles de 
tous, les plus dangereux en même temps, parce que leur 
religion les autorise à l'être , ce furent les Juifs; et de là 
vint cette haine incroyable qu'on leur portoit , ces massacres 
qu'on en fit plusieurs fois dans certains mouvements popu- 
laires, ces arrêts de proscription rendus si souvent contre 
eux, et ces préventions enfin , accompagnées d'exécration 
et de mépris , qui se sont perpétuées en partie jusqu'à nous. 

Dès le temps de la domination romaine , ils s'étoient ré- 
pandus dans la Gaule , et ils y étoient ce qu'ils ont été depuis 
chez toutes les nations et dans tous les siècles , c'est-à-dire 

** tSantar'i , Jati^. mtJ.tevi, ton. ii,pag. 8gi. 



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138 LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. 

des usuriers. Aussi Rutilius , auteur aquitain qui , au cin- 
quième siècle, publia en vers un Voyage de Gaule, dont il 
nous reste quelque chose, dUoit-il en parlant d'eux, qu'il 
eAt été à souhaiter que Pompée et Titus n'eussent jamais 
subjugué ces peuples, qui, comme une peste contagieuse, 
se sont répandus au loin. 

AtifUt uliaam minquam Jodœa luiactafiàiiet 

Pom/ieii btlUi imperioque Tili, 
Laliu exciia padi contagia ierpunt. 

Malgré toutes les persécutions qu'éprouvèrent presque 
sans relâche tes Juifs, rien ne put les dégoûter de leur abo- 
minable proression; et ils la poussèrent jusqu'à un excès 
d'avidité et d'audace qu'aujourd'hui nous avons peine à 
croire. En i388, un Juif obtint du roi un privilège pour 
prêter à quatre deniers parisis pour livre d'intérêt par se- 
maine. Le procureur du roi s'opposa à l'eutérinement de 
cette concession, ne voulant accorder que quatre detiiers 
tournois au lieu de quatre deniers parisis , ce qui eût fait 
un quart de difTéreuce. La cause fut plaîdée en plein par- 
lement , et l'usurier confirmé par arrêt dans son privilège *. 
Au reste , cet étrange arrêt n'étahlissoit point une jurispru- 
dence nouvelle. En i36o, une ordonnance du roi Jean 
(renouvelée dix ans après par Charles V) avoit défendu 
aux Lombards d'exiger par semaine plus que ces quatre 
deniers **. Sous Charles VI, les Juifs obtinrent de pouvoir 
exiger pendant dix ans l'intérêt de l'intérêt "*. Enfin , pour 
montrer jusqu'oà alloit l'avidité de tous ces loups étran- 
gers qui se partageoient le royaume , afin d'en dévorer les 
habitants, il suffira de dire que, les Juifs -ayant prêté à 

• Qmui , ru Je amrlai fl, page i lo. 

" Ordonnances dtsroudt France, lune m, page i^o. 

•" TiUlTct, HUtoire de France, 



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LE BOURGEOIS DABBEVILLE. lag 

Philippe-de-Valois une soibinede 400,000 francsyles intérêts 
étoient montés en assez peu de teaps à deux millions. Au^si 
qu'anÎTa-t-il ? Le prince , pour se libérer, chassa les Juifs. 
. De tous DOS rois , celui qui le» persécuta le plus fut Phi- 
lippe-Auguste. Après leur avoir vendu le privilège de faire 
l'usure et d'acquérir des biens , il s'empara de leurs acqui- 
sitioDS et de leur mobilier, les 6t emprisonner, exigea d'eux , 
pour leur rendre la liberté, i5,ooo marcs d'argent, puis 
les chassa du royaume , dispensant ses sujets de leur payer 
les sommes immenses qu'ils leur dévoient, pourvu qu'ils 
lui en payassent à lui-même la cinquième partie. On les 
accusoit d'avoir envahi , par leurs usures , une infinité de 
terres et plus de la moitié des maisons de Paris. Bientôt , 
parce même esprit d'intérêt et d'avidité qui l'avoit porté 
à les chasser, le roi les rappela ; puis 11 les chassa une se- 
conde fois; pais il les rappela encore. Saint Louis les ban- 
nit ainsi que son aïeul; mais, plus juste que lui, il laissa 
en France ceux qui avoient un métier; et, pour leur ôter 
la tentation de L'usure, il exigea qu'ils pussent gagner leur 
vie par une profession ou un commerce honnêtes ; cepen- 
dant il les déclara sertis A les obligea à porter sur la poi- 
trine une marque infamante. Cette marque, sous Philippe- 
le-Hardi , son fils , fui une corne , et celui-ci voulut ntéme 
qu'ils la portassent sur la tête. Pbilippe-le-Bel les chassa 
de nouveau, et non-seulement il saisit tous leurs biens, 
mais il en fit encore mourir un -grand nombre. Louis-le- 
Uutin leur vendit et la permission de revenir et le privilège 
de prêter k usure, à douze deniers pour liv%par semaine; 
mais ce fut pour les piller, comme ses prédécesseurs. Ce 
pillage étoit pour nos rois une ^culation de finances : ils 
comptoient parmi leurs revenus les taxes qu'ils leur im- 
posoient. 

Malgré toutes ces persécutions , les Juifs n'étoient occupés 



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i3o LE BOURGEOIS D'ABBEVILLE. 

qu'à soilictter, au poids de TtH*, ta pemisûon de rentrer on 
de rester dans le royaume. A peine l'orage étoit-il calmé , 
qu'ils revenoient sans bruit, tantôt sous le titre de mar- 
chands, tantôt sous la dénpnimation de X^xn^nfe, etc., pub 
se faisoient réintégrer dans leurs droits d'usurier, pnis 
se faisoient bannir. Dans Paris, ils avoient obtenu, à prix 
d'argent, une synagogne et un cimetière. Mais ce n'étoit 
guère là pour eux qu'une source continuelle d'avanies. Tan- 
tôt on les accusoit d'avoir chanté trop haut dans leur syna- 
gogue, tantôt d'avoir manqué à telle on telle loi, à leurs 
enterrements , et alors ils étoient condamnés à une amende 
arbitraire. 

En laiS, un concile de Latran les avoit astreints à porter 
sur la poitrine une roue en Teutre, Saint Louis , comme je 
l'ai dit ci-dessus, adopta, en laSg, l'ordonnance du con- 
cile *, et la sienne fut confirmée par plusieurs de ses Succes- 
seurs ". Un marchand qui acfaetoit d'eux étoit excommunié. 
On les accabloit d'impôts; on les oblige«it d'habiter cer- 
taines rues , et c'étoient toujours les plus sales. Quelquefois 
on saisissoit leurs livres de dévotion et on les brAloit pu- 
bliquement. Dans l'espoir de les invertir eux-mêmes , on 
les forçoit d'assister aux exhortations des ecclésiastiques. Il 
leur étoit défendu de se baigner dans les mêmes rivières 
qn'im chrétien , de toucher aux choses d'aliment qu'un chré- 
tien pouVoit acheter, d'avoir des nourrices et des iiervantes 
clwétiennes. Philippe- Auguste rendit même une ordonnance 
pour permettre au clergé d'excommunier celle de ces nour- 
rices qui allaitA'oit un enfant juif.Dès l'année 538, un concile 
d'Orléans leur avoit défendu , et pour quelque raison que ce 
fAt, de se trouver, les trois derniers jours de la semaine 

" Ordonnaaeet dei rois de France, rame i", page ï94- 

" Ibid., piges 3ii et SyS ; tome III , pase« 6o3, 6ii el 648. 



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LE BOURGECMS D'ABBEVILLE. i3i 

saiaie, dans un lieu où sevoit ub chréden *. A BéEÎers, on 
pouvoit pendant la quinzaine de Pâques venir jeter des pierres 
contre leurs portes , et ce ne fut qu'à prix d'argent qu'ils ob- 
tinrent , en 1 1 S9 , l'abolition de cette coutume. Le jour de 
Pâques, l'usage étoît,daiis cette ville, ainsi que dans celle de 
Toulouse , de donner solennellement un soufflet à un Juif. La 
chronique d'Adhémar de CSiabanois, publiée par 1 e F. Labbe **, 
fait même mention d'un certain chapelain qui appuya telle- 
ment ce soufflet , qu'il tua le Juif. Dans beaucoup de villes du 
royaume, et à Paris surtout, un Juif avoit-il mérité la 
mort , il étoit pendu entre deux chiens. Enfin tout ce que la 
superstition et l'ignorance du temps avoit pu imaginer d'hu- 
miliations et d'opprobres , on s'étoitplu à l'accumuler sur 
cette malheureuse nation. Après l'avoir ainsi avilie et dé- 
gradée, devoit-on s'étonner qu'elle eAt tous les vices qt^on 
lui reprochoit. ' 

(a. L'envie n'a qu'à voufprendre de vousfairv moine oH 
templier. ) La vénération du temps pour la profession mo- 
nastique faisoit que beancoup de particuliers, et même des 
princes , venoient finir leurs jours dans des couvents. Saint 
Loub lui-même voulut quitter la couronne pour se faire re- 
ligieux , et ce ne fut que le courage et l'adresse de la râm 
qui le firent renoncer à son projet. 

(3. £n présence de quelques témoins qui furent connoqués 
dans la maison, il renonça solennellement à tout.) Autre 
usage qui, ainsi que le précédent, s'étoit établi dans des 
temps antérieurs,quand,presquepersonne ne sachant lire, 
on étoit obligé d'appeler des témoins pour constater les 
marchés et les contrats. 

* Hardouin, Concila, tome v, page 3o3. 

" Nova BiilioAeca maamcriptarum , tom. 11. 



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DU CHEVALIER 



DU CHEVALIER 
QUI CONFESSA SA FEMME. 



FBÈsde Vire, dans le Bessin, étoit un ménage 
qu'on proposoit à la ronde comme un modèle 
d'union. I^ mari, bon chevalier, aimoit telle- 
ment sa femme , et il avoit en die une si grande 
confiance, que noh-seulemeat il la laissent en 
tout maîtresse absolue, mais qu'il n'eût pas même 
voulu entreprendre la plus petite chose sans la 
consulter. La dame jouissoit dans le pays de la 
meilleure réputation. £lle passa ainsi, près de 
son tourtereau , plusieurs années heureuses. Mais 
tout-à-coup elle tomba malade assez sérieusement 
pour être alarmée. Elle fit alors venir son curé 
à qui elle se confessa, et entre les mains duquel 
die disposa, en legs pieux, de tout ce qui lui 
appartenoit. Néanmoins, ne croyant pas appa- 
remment une seule absolution suffisante, elle 
appela son mari: « Cher sire, lui dit-elle, ren- 
te dez-moi un service. J'ai souvent entendu par- 
o 1er d'un religieux du couvent voisin , que tout 



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QUI CONi^SA SA FamtË. |33 

•t le monde (te être un saint homme. Dans l'état 
« où je suis, je serois charmée d'être réconciliée 
« -psÊc lui avec Dieu; envoyez, je vous prie, cjuel- 
fi qu'un de vos gens le chercher. — Je n'y eo- 
« verrai point, répondit l'époux com[^isaBl, 
« j'iraîmoi-mênie;net aussitôtilmontaàcheva), 
et se rendit au monastère. Mais en chemin il- fit 
quelques réflexions sur cette mante d'un second 
confesseur. Tant d'empressement lui inspira le 
désir d'en eonnoltre le motif; et , afin de le savoir 
bien sûrement , il résolut de revenir se présenter 
à la place du moine. 

Arri^ au couvent, il alla descendis chez le 
prieur. Celui-ci, qui le connoissoit particulier 
rement, accourut au-devant de lui pour le rece- 
voir, et fit prendre son cheval par un valet, 
a le vous at une véritable obligation, lui dit4l, 
«d'être venu ainsi me surprendre, entrez; et, 
« puisque je vous tiens enfin, je vous annonce 
« qu'on ne vous laissera pas partir de^ sitôt. — 
a Beau sire, répondit le chevalier, je suis on ne 
« peut pas plus sensible à votre amitié, mais il 
a ne m'est pas possible d'en profiter, te repars 

■ dans l'instant , et viens seulement vous de- 

■ mander un service. J'ai besoin pour qudques 
a moments d'une de vos robes , prêtez-la-moi , je 
•X vous prie, avec vos bottes et votre cheval, le 
n reviendrai avant minuit vous rendre le tout. » 



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i34 ' -MI CHEVALIER 

Le prieur y consentit, et le chevalier, se rêvé- ' 
tant de l'attirail monastique, retourna sous ce 
déguisement au château. 

Afin de n'être pas reconnu, il eut soin de 
n'arriver qu'à la nuit, et d'abaisser son chaperon 
sur ses yeux , de manière à se cacher le visage. 
Un valet vint l'aider à desc^idre de cheval ^ le 
mit entre les mains d'une des suivantes, qui 
aussitôt le conduisit à l'appartement de la ma- 
lade. Il n'y avoit dans la chamJn-e d'autre clarté 
que celle d'une petite lampe allumée dans un 
coin de la cheminée. « Madame, dit la suivante, 
« voiâ le religieux que vous avez mandé.^ — Qu'il 
« entre , répondit la femme , et qu'on nous l^sse... . 
a Ah! sire, ajouta-t-^e en s'adressant au faux 
u moine, qu'il y a long-temps que je desirois de 
a vous voir ! j'ai grand besoin de consolation. 
« Asseyez-vous, je vous en si:q>plie. — Ma douce 
«dame, répartit celui-ci d'une voixc<»itr^aite, 
« c'est être sage que de chercher à rentrer en 
«grâce avec Dieu. Il est le maître de notre vie, 
a et peut nous Fôter à son ^é. Ayez conâsutce 
«en sa miséricorde, et avpuezt-luî humblement 
« vos fautes; mais n'en celez aucune, car il est 
«écrit, vous le savez, qu'un seul péché caché 
« suffit pour tuer J'âme. — J'en ai beaucoup à 
«me reprodier, reprit la malade, je jouis d'une 
«bonne réputation et n'en suis guère d^e. 



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QUI œNFËSSA SA FEMME. i35 

H Hélas! quelquefois pour nne simple étourderie, 
o telle femme est déshonorée qui »e le mérite 
«pas autant que moi. J'ai souvent manqué de 
vlîdé^té à mon mari, .et je prie Dieu de me le 
« pardoKao*. » 

A ce discours vous pouvez vous figurer la 
grÎEOaoe que 6t le chevalier sous son diaperon. 
K XhyBoe, ditàl, vous avez feit un grand péché. 
K Ignorez-vous quels sont vos devoirs? Avie&- 
o vous À vous plaindre de votre mari? — Tfon, 
<c sire; mais tous trouverez peu de fenunes plus 
« fidèles au leur. Qu^ue beau et quelque jeune 
a qu'il soit, on a plus de désirs qu'il n'a d'amour, 
u Souvent même il est si froid et si indifférent 
«qu'il oublie ses devoirs. L'épouse, dans la 
« crainte de perdre son estime et de lui inspirer 
« un soupçon dangereux , n'ose les lui rappeler; 
« et, en d^»t de toutes les résolutions qu'elle 
« peut faire, bientôt la nécesûté la force à un 
« autre choix. — £t avec qui avez-vous péché? 
« demanda le mari. — Ah! sire, voilà ce qui 
« aggrave ma faute , et ce qui dans ce mo- 
« lœnt me feit trembler pour mon salut. C'est 
«avec 'le neveu de mon s^gneur. Je l'aimois 
« éperdument et serois morte de douleur si je 
« n'avois réussi à m'en faire aizeer : j'en suis enfin 
M venue à bout; voilà cinq ans entiers que nous 
« vivons ensemble. — Avec le neveu de votre 



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i36 DU CHEVALIER 

« mari ! Quoi ! dame, vous ignoriez donc que cet 
■ amour est presque incestueux? ~- Je le savois, 
« sir«; mais telle est l'extrémité où nous sommes 
« réduites, nous autres femmes de qualité. Ën- 
« tourées sans cesse de valets qui espionnent nos 
«actions, nous sommes obligées, si nous vou- 
• Ions les tromper, de choisir pour ami l'homme 
« dont ils doivent se défier le moins. Mon neveu 
« étoit dans ce cas : cent fois le jour il pouvoit 
entrer et sortir de mon appartement , sans que 
(I personne pût y trouver à redire, et j'ai profité 
u de cet avantage. Souvent même je lui ai fait 
« part de la fortune de mon mari, oar je me 
u suis randue maîtresse du château et j'y dispose 
« de tout. Vient-il des étrangers? c'est moi seule 
o qu'ils demandent : ils ne s'informent seulement 
n pas du seigneur, qui n'est rien , et que j'ai to- 
it talement anéanti. Telles sont les femmes : elles 
a veulent toutes dominer, et c'est un mal, parce 
« qu'étant naturellement avares, jamais elles ne 
« peuvent bien tenir une maison. » 

T^e chevalier n'en voulut pas savoir davantage. 
Il prescrivit à la malade une pénitence telle quelle, 
et retourna porter l'habit au prieur, après quoi 
il revint chez hii , où d'abord il commença par 
chasser son neveu. 

Une crise heureuse sauva la dame. £d peu 
de jours elle fut guérie; mais un certain matin 



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QUI CONFESSA SA FEMME. l'iy 

qu'elle -venoit de donner des ordres à ses gens 
avec le ton absolu' qu'elle prenoit d'ordinaire, 
l'époux choqué , se levant en fureur, lui dit : 
o Qui vous autorise à tant d'insolence , madame? 
« Je sais, il est vrai, que telle est la coutume des 
« femmes et qu'elles veulent dominer;mais quand 
«ce sont des coquines, elles devroient rougir 
« devant tout le monde et être modestes. » 

L'épouse ne fit que rire de ce discours; et de 
l'air le plus trancfuille elle répondit : « Esprit 
« tentateur que vous êtes, vous croyez qu'oui 
« n'a pas devibé vos ruses? La belle finesse d'a- 
ir voir pris un habit de moine! Il falloit donc en 
a même temps changer aussi de voix et de vi- 
« sage. Avouez au moins que je m'en suis pas- 
« sablement vengée. Une autre à ma place , en 
« vous voyant sous ce déguisement venir sur- 
it prendre l'aveu de ses folblesses, vous eût peut- 
« être arraché les deux yeux; moi j'ai voulu d'une 
« autre manière «)us punir de votre trahison. 
«Cependant, sire, en m'égayant à vos dépens, 
« j'ai trouvé l'occasion de vous donner quelques 
« avis. Votre neveu , par exemple , nous coûtoit 
« beaucoup. Si je vous eusse proposé de le ren- 
a voyer, vous eussiez lui et vous bataillé long- 
« temps. Je me suis servi d'un -moyen plus simple, 
a et dans un instant il a reçu son congé. Vous 
« oubliez quelquefois, cher Mre, que j'ai certains 



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i38 DU GHEYALIER 

« droits; et quoique , entre nous, je ne sois pas , 
H comme vous le savez, extrêmement exigeante 
a sur l'article, encore est-il bon cependant de 
« vous les ra,ppeler de temps en temps. Enfin 
a VOUS avez en moi une confiance absolue, j'en 
a suis assuràonent très reconnoissante, et tiche- 
n rai toujours de n'en pas abuser; mais ne con- 
« vient-il pas que qudquefois au moins vous ayez 
o l'air de vous mêler de vos affaires? & vous 
« m'aviez perdue , par exemple , que deviendriez- 
« vous aujourd'hui? Ce n'est pas mon intérêt, 
d c'eatie vôtre que je considère en tout ceci, 
« parce que, malgré votre épreuve humiliante, 
K je vous aime toujours. Pour ma ctuiduite, au 
« reste , elle est irréprochable. Je puis hardiment 
« marcher partout la tête haute, et ne crains 
a sous le cid âme /rivante qui puisse se vanter 
■ de pouvoir me faire rougir. » 

Le chevalier ne pouvoit s'empêcher de se 
rendre à des raisons si plauubles. Il reconnut 
l'injustice de ses soupçons, il ^i demanda hum- 
blement excuse; et, plein d'admiration pour 
une fenmie si respectaUe, il lui fut encore plus 
soumis qu'auparavant. Mais quand on sut l'aven- 
ture dans te Bessin, il y eut des gens malios qui 
en rirent beaucoup. 

Recueil de fiarbazao, tome m , page aay. 



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QUI GOm^ïSSA SA FEMME. lig 

Dans ]e& Cent Noueelles /umnetles de ta cour de Siwrgtjgne, 
un chevalier rentrant elles lui après un long voyage, est 
tuiprîi d'y trouver de la vaisselle et det UMublcs qui n'y 
étoient pas à son déport. Il vent savoir comment totU cela 
est veau , et un JMir de fête que sa femme doit aller à con- 
fose, il va se placer dans le confessionnal pour l'écouter. 
Après un certain nombre de peccadilles, elle s'accuse d'a- 
voir eu commerce avec un ècuyer, avec un chevalier et un 
prêtre. Le mari alors jette un cri, et se fait connoitre. Mais 
la femme, avec une présence d'esprit admirable, lui répond : 

• N'étiez-vous pas écuyer quand je vous ai épousé? Vous 

• êtes depuis devenu chevalier ; et maintenant vous voilà 

La Fontaine, qui a copié ce conte, n'y a Êiit aucun chan- 
gement. 

Dans Boccace, une femme rigoureusement enfermée par 
son mari jaloux veut voir en liberté un jeune homme 
qu'elle aime, et dont la maison n'est séparée de la sienne 
que par un mur. Elle s'avise pour cela de dire à son mari 
qt^elle veut aller à confesse. Il va de même se placer 
dans le confessionnal. Celle-ci s'accuse d'aimer un prêtre , 
(pii toutes tes nuits vient coucher avec elle. Le jaloux va, la 
nuit suivante , avec un poignard , attendre à sa porte le 
prétendu prêtre pour l'assassiner. Fendant ce temps, le 
jeune homme vient par-dessus le toit au rendez-vous. Enfin, 
après avoir attendu inutilement plusieurs nuits , l'époux 
accable sa femme d'injures , et lui fait connoître qu'il n'est 
que trop instruit J'ai voulu vous punir de votre curiosité, 
lui dit-elle; j'ai dit que je couchois toutes les nuits avec un 
prêtre, et j'avois raison, puisque vous l'étiez dans ce mo- 
nient~là. 

Bandello suppose que le mari , ayant suborné le prêtre 
pour entendre par son moyen la confession de sa femme , 



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i4o DU CHEVALIER QUI CONFESSA SA FEMME. 

la poignarde ensuite. Que l'on compare ces assassinats et 
ces jalousies atroces des deux DOuvellistes italiens avec' 
les trois comtes François , et l'on verra , comme je l'af 
déjà dit, avec quelle vérité les natHws se peignent tans le 
vouloir. ■ ■ . 

Malespini, nouv. ga , a copié ce fabliau. 



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BU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. i4i 



DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. 



Un curé de village, fort ignorant, célébroit 
l'office le vendredi saint. Au moment qu'il alloit 
commencer la passion , son missel tombe et il 
perd l'endroit marqué. En vain il tâche de le 
retrouver, il a beau chercLer, beau feuilleter 
toutes les pages et aller d'un bout du livre à 
l'autre, ses soins sont inutiles. Pendant ce temps 
tes paroissiens, qui n'attendoient que la fin de 
l'office pour aller dîner % s'impatientoient beau- 
coup. Ib s'imaginoient que te curé ne s'amusoit 
malicieusement ainsi que pour les faire jeuner 
plus long-temps. Malgré la sainteté du lieu, les 
viUains murmurèrent, et ils grcndèront même 
si hautement que le prêtre déconcerté, ne sa- 
chant comment se tirer d'embarras et ne vou- 
lant pas d'ailleurs perdre son offrande, com- 
mence les vêpres du dimanche : Dixit Dominus 
Domino ineo. Pour en imposer à ses paroissiens , 
il prononce de temps en temps un mot fort haut. 



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i4a DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. 

Il va ainsi jusqa'k Magnificat et Complies, aûn 
de leur donner le temps de venir à l'offrande '. 
Enfin, quand elle est finie, il se met à crier 
Barrabas d'une voix si terrible, que les vitres 
de l'église en tremblent. Les paysans aussitôt se 
jettent à genoux : d'une voix plus forte encore 
il crie : Crucifige eum; et tous, pénétrés de com- 
ponction , baisent la terre et se frappent la poi'» 
trine en pleurant. Alors il chante : Ile, missa 
est, et les renvoie chez eux. 

Itecucil de Barbazan , tonie ii , page 44>. 



NOTES. 



(i. Les paroissiens , qui n'attendaient que la fin de Vnffice 
pour aller dîner. ) Au défaut d'horloges, on avoit fixé , à ce 
qu'il semble, à la fin de l'oifice le premier repas de ces jours de 
jeânc. Mais le je&ne finissoit doac déjà de fart bonne heure. 

(a. Afin de leur donner le temps de -venir à l'offrande.) Les 
curés de ce temps étoient fort avides d'offraude, et c'est un 
des reproches que leur fout les historiens ainsi i|ue les 
poètes. Pierre , chantre de Paris , parle de certains prêtres 
qui , au moment de l'offertoire , lorsqu'ils ne voyoient per- 
sonne vfoir i l'oifrude, recommençoient leur messe, et la 
recommençQÏQut inéme trois ou quatre fois , jusqu'à ce que 
les fidèles fussent venus apporter quelque chose. L'auteur 
déclame contre cet abus et en parle comme d'une chose 
assez commune. ( Ferbum abbrceiatum , C. 27.) 

Ces offrandes étoient un des principaux motifs qui avoient 



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DU PRÊTRE QUI DIT LA PASSION. 143 
fait regarder la messe de paroisse comme une obligatioii 
essendeile. Les moines ne pouvotent dire la leur que les 
portes fermées , ou quand celle-ci étoit finie. On vouloit , 
disoit-on , que les fidèles ne fussent pas privés de l'instruc- 
tioii qu'ils pouvoient recevoir de leurs curés ; mab on vou- 
loit en même temps que ces curés ne perdissent pas les 
émobunents qu'ils retiraient de leurs paroissiens. ( Lobineau , 
Bistoire de Sreiagne , fige 3o5.) 



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LAI DU BUISSON DÉPINE. 



LAI DU BUISSON D'ÉPINE: 



PAR HAKIE DE FKAHCE. 



Bien des gens ne regardât les lais que comme 
des fables. Tai cependant mes garants pour toutes 
les aventures de ceux que j'ai faits : elles ont été 
chantées en Bretagne et ailleurs. On en conserve 
à Carlion les originaux, et c'est dans cette source 
authentique que je vais puiser encore celle que 
TOUS allez entendre, et qui jusqu'ici n'a été 
connue de personne. 

En Bretl^ne jadis fut un damoiseau preux et 
beau, fils naturel du roi et tendrement aimé de 
son père. La reine avoit, d'un premier lit , une 
fille charmante, qui, étant de même âge que le 
jeune bachelier, fut élevée avec lui. Toujours 
ensemble, les deux enfants contractèrent l'un 
pour l'autre une amitié si grande qu'ils ne pou- 
voient plus se séparer. Peu-à-peu cette amitié 
devint plus tendre : ainsi le veut Nature , à la- 
quelle il faut, ou plus tôt ou plus tard, que tout 
le monde obéisse. Au lieu de ces jeux de l'en- 
fance qui les avoient tant amusés, c'étoient des 



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LAI DU BUISSON DEPINE. i45 

caresses et des baisers; et déjà, pour les savou- 
rer avec plus de liberté, ils savoient tromper les 
yeux de leurs surveillants. Peut-être que, s'ils 
avoient aîusi toujours caché leur bonheur, ils 
eussent pu en jouir long-temps; mais amour et 
jeunesse connoissent-ils la prudence? 

Un jour que le jeune prince revenoit de la 
chasse accablé de fatigue et de chaleur, il se 
retira dans une chambre écartée, et se jeta sur 
un lit pour reposer. La demoiselle, qui ne l'avoit 
point vu de la journée et qui le guettoit impa- 
tiemment à une fenêtre en attendant son retour, 
s'échappa dés qu'elle le vit, et courut aussitôt le 
trouver. Elle s'assit à ses côtés sur le lit, essuya 
la sueur de son visage, lui baisa la bouche et les 
yeux, et enfin lui fit de si douces caresses que 
bientôt le damoiseau oublia sa fatigue. 

Mais toutÀ-coup la porte s'ouvrit : c'étoit ta 
reine qu'on avoit couru avertir de l'échappée 
de la princesse, et qui à l'instant même avoit 
volé sur ses pas. Les chroniques de Carlion ont 
oublié de nous apprendre si elle iiit avertie à 
temps. Tout ce qu'on y lit, c'est quiaprès beau- 
coup de reproches et d'injures, la nïère emmena 
sa fille, qu'elle la tint depuis ce jour enfermée 
très étroitement, et que le roi fut priétle faire 
veiller aussi de fort près sur la conduite de 
son fils. 



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i46 LAI DU BUISSON D'EPINE. 

De part et tl'iintre les ordres furent observés 
avec une telle rigueur, qu'il ne fut plus possible 
aux deux amants de se retrouver. Ce fut alors 
que le jeune prince se repentit de son indiscré- 
tion, mais il étoit trop tard, et il n'y avoit plus 
de remède. En vain il révoit nuit et jour aux 
moyens de la réparer et de tromper les surveil- 
lants, jamais il ne put y réussir : lettres, mes- 
sages , rien ne parvint. 

La princesse se trouvoit encore plus à plaindre 
que lui; car, outre la douleur de l'absence, qui 
leur étoit commune , elle avoit de plus à sup- 
porter des reproches journaliers et de mauvais 
traitements. Ces nouvelles, qu'il avoit le chagrin 
d'apprendre, faisoient son supplice. Il fondoit 
en larmes, et, enfermé dans son appartement, 
il employoit à pleurer des journées entières. 
Enfin, prenant en haine la maison paternelle, 
il résolut de la quitter ; « Sire, dit-il un jour au 
tt roi, je viens vous demander une grâce, c'est 
« de me faire chevalier. Il y a trop long-temps 
a que ma valeur languit à l'ombre de ce palais, 
n je veux aller dans une terre étrangère essayer 
n mon épée et montrer que je suis digne d'être ■ 
« votre fiis. » Le monarque félicita le jeune prince 
sur cette noble résolution. Il lui promit de l'ar- 
mer chevalier dans deux mois; mais il voulut 
qu'en attendant cet honneur il s'exerçât potu- le 



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LAI DU BUISSON DÉPINE. 147 

mériter à suivre les tournois, à garder les pas- 
d'armes' et à courir les aventures, qui étoient 
assez fréquentes dans son royaume. 

Au terme fixé, le damoiseau re<;ut la cheva- 
lerie : la journée se passa en fêtes. J^e soir, après 
le festin, on fit entrer dans la salle un Irlandois 
qui chanta le lai d'Alix et celui d'Orphée '. Les 
-chevaliers ensuite parlèrent d'armes et racon- 
tèrent chacun les actions fameuses arrivées dans 
la Bretagne, et dont eux ou leurs pères avoient 
été les témoins ou les héros. 

Quelqu'un s'étant avisé de dire qu'au gué du 
buisson d'épine il y avoit chaque année, la veille 
de la Saint-Jean , une aventure célèbre et qui 
demandoit le plus grand courage, le nouveau 
chevalier, jaloux de gagner «es éperons, annonça 
qu'il voutoit la tenter. Son père alarmé essaya 
d'abord de le détourner d'un projet aussi dan- 
gereux; mais, quand il vit que ses représenta- 
tions étoient inutiles, il l'exhorta au moin& à se 
montrer preux et hardi, et pria Dieu de bénir 
son entreprise. 

Cette nouvelle répandue dans le château par- 
vint bientôt aux oreilles de la princesse. Elle 
trembla pour son amaut, et ne songea plus qu'à 
s'échapper ce jour-là si elle le pouvoit, soit pour 
le détourner du combat, sott pour partager le 
péril avec lui. Elle y réussit. Avec le secours de 



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i48 LAI DU BUISSON D'EPINE. 

ses draps, qu'elle attacha le matin à sa fenêtrev 
tandis que les surveillantes dormoient encore « 
elle descendit dans le verger et se rendit au gué 
du buisson. Un instant après parut le héros, la 
lance en main et couvert des armes de sa dignité 
DOiivelle. Dès qu'il aperçut sa mie , il se préci- 
pita de son cheval pour voler dans ses bras. Ils 
s'arrosèrent mutuellement de larmes , ils &é ra- 
contèrent tout ce qu'ils avoient souffert depuis 
leur cruelle séparation , et se firent tour-à-tour 
raille questions qu'à chaque moment ils interrom- 
poient par leurs caresses. Mais tout-à-coup on 
vit paroître sur l'autre bord de la rivière un 
géant, qui, au son du cor, défia ensemble tout ce 
que la Bretagne nourrissoit de braves. Le che- 
valier aussitôt s'arrache d'entre les bras de sa 
mie ; il s'élance sur son cheval, traverse les flots, 
et marche fièrement à son ennemi. 



Le reste du Conte, dans lequel , selon l'usage des poètes du 
temps, on voit marcher ensemble le courage et l'amour, ne 
contient plus qu'un long récit deplusieurs combats successifs. 
Ils n'ont rien d'intéressant que la situation de la princesse, 
qui, k la vue du danger, elTrayée pour son amant, fait reten- 
tir le rivage de ses cris, et tombe pâmée de douleur. Le 
chevalier, vainqueur du géant, revient à elle; il la ramène 
à la cour et l'épouse. 

Les Bretons ont fait un lai de cette aventure, ajoute le 
poète, et ils l'ont appelé le Lm de l'rpine. 



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LAI DU BOISSON D'EPINE. i4s 

NOTBS. 

(i. // voulut qu'il s'exerçât à garder les pas-d'armes. ) 
Sorte de combat dans lequel un brave , seul ou soutenu de 
quelques autres , défendoit un passage , un pont , un défilé 
contre tous ceux qui venoieot se présenter, en quelque 
nombre qu'ils fussent. 

{itOn fit entrer dans la salle un Irlandais qui chanta le lai 
d'Alix et celui d'Orpkée.) Je n'ai pu trouver ces deux lais qui 
étoient célébi^s, et dont il est souvent parlé dans les poé- 
sies du temps. 

Ce lai est en entier dans le Recueil de Marie de France , 
tome premier, page 54a- Il y est nommé le Lai de l'Épine. 



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LAI DE GUGEMEB. 



LAI DE GUGEMER, 

FILS DORIDUL, SEIGNEUR DE LÉON; 
c 

PAR HARŒ DE FRANCE. 



Ce etmte ni cBcore, tdoQ l'iateiir, un Uû dei Bretons. En n 
extrait plus étcDdu que le« cxtruu ordinairea , et dan* lequel ei 
lenc tout ce qui m'a paru nériter de l'èlre. 



Au temps qu'Artus, souverain de ta Grande- 
Bretagne, régnoit à-l»4bis sur la Petite comme 
suzerain, il comptoit dans celle-ci, parmi les 
barons ses vassaux, un seigneur de Léon qui 
avoit pour fils le damoiseau le plus beau et le 
plus accompli qu'on eût encore vu jusqu'alors 
dans les deux royaumes : ce fils se nommoit 
Gugemer. Son père, quand il le vit en âge, l'en- 
voya auprès d'Artus, et le jeune héros s'y dis- 
tingua tellement par sa valeur qu'il mérita d'être 
armé chevalier par les mains de l'illustre chef 
de la table-ronde. Mais quoiqu'il n'y eût à ta 
cour, dit l'auteur, aucune dame ou pucelle qui 
ne se fût fait honneur d'être sa mie, quoique 



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LAI DE GUGEMER. iRi 

même plusieui-s d'entre elles lui eussent Cait des 
avances, cependant il u'airaa point, ce qui, ajoute 
le poète, rabattit étrangement de la haute opi- 
nion qu'on avoit conçue de lui. 

Revenu chez son père, un jour qu'il chassoit 
dans la forêt de Léon, il blesse sans le savoir 
une fée, métamorphosée en biche. La flèche 
aussitôt retourne , par féerie , sur Gugem^, et le 
blesse lui-même à la cuisse si violemment qu'il 
tombe de chevah I^a biche lui annonce ensuite 
qu'il est condamné à souflrir des douleurs hor- 
ribles, juâ|^'à ce qu'il se trouve une femme 
dont l'amour le guérisse, mais pour son salaire 
celleK;i à son tour souffrira tout ce qu'il est pos- 
sible à une femme d'endurer. 

Gugemer, hors d'état de remonter sur son 
cheval, envoie au château son valet chercher du 
secours; et, en attendant, il se traîne sur une 
falaise au bord de la mer. Une autre fée favo- 
rable , et ennemie de la première , le protégeoit. 
Il aperçoit à l'ancre sur le rivage un vaisseau 
d'ébène , dont les voiles et les cordages étoient 
de soie et sur lequel l'or et l'argent brilloient 
de toutes parts. Poussé par un instinct secret, 
il y monte, et y trouve un lit de bois de cyprès 
couvert d'un drap d'or, et éclairé par des torches 
que supportoient deux candélabres du même 
métal. Pour assoupir le sentiment de ses sonf- 



, Google 



,5a LAI DE GUGEMER. 

frances, la fée l'endort : il tombe sur le lit. Aus- 
sitôt le vaisseau part et le porte aux lieux^ où 
l'attend sa guérison. 

Ce lieu étoit une tour de marbre, dans la- 
quelle se trouvoil enfermée une princesse nom- 
mée Nogive , jeune et belle, et épouse d'un mari 
jaloux et vieux; car tel est l'arrêt d'amour, que 
tous les vieillards soient jaloux ; aussi tout le 
monde se réjouit-il quand il leur arrive certain 
malheur. 

Celui-ci, pour éviter ce malheur, avoit pris 
toutes les précautions que suggère IR crainte en - 
pareil cas. Il ne laissoit auprès de sa femme, 
lorsque les affaires de ses états l'obligeoient pour 
quelque temps à s'éloigner d'elle, qu'une nièce 
élevée par lui , et un vieux prêtre qui leur disoit 
la messe et les servait, mais qui, indépendam- 
ment de son âge, se trou voit, par une grande 
infortune, hors d'état d'alarmer un jaloux'. Ce 
gardien n'avoit pas l'âme d'un geôlier. Bon et 
compatissant , au contraire , il accordoit au sort 
de sa prisonnière quelques adoucissements, et 
lui laissoit souvent la liberté de se promener sur 
le bord de la mer. 

La tante et la nièce s'y promenoient ensemble, 
quand elles aperçurent le vaisseau magique qui 
cingloit vers elles à pleines voiles. Un premier 
mouvement de frayeur les porta d'abord à fuir; 



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LAI DE GDGEMER. i53 

mais n'y voyant personne, et rasgsrées d'ailleuré 
intérieurement par le pouvoir secret de la fée, 
elles l'attendirent et eurent même la curiosité 
d'y monter. !^es trouvèrent Gugemer étendu 
sur le lit, où i) dtn-moit encore. A sa pâleur et 
au sang dont il étoit couvert, elles le crurent 
sans vie. Le sort malheureux de ce beau jeune 
homme émut Nogive de compassion. Elle lui mit 
la main sur le cœur, et , le sentant battre, elle 
s'écria : a II n'est paamort! d 

A ce cri le chevalier s'éveille et se soalève 
pour Ir saluer. Elle lui demande quel est son 
nom, sa patrie; par quel art merveilleux il est 
venu dans cette terre étrangère. Il raconte son 
aventure ; mais il ne sait ni où il est ni comment 
il s'y trouve porté, et prie la dame d'avoir pitié 
de son état. Laisser mourir n^ si beau chevalier, 
quel cœur de roche en eût été capable! D'un 
autre côté> comment faire? où le cacher? Le 
danger pressoit, le mari étoit absent : on pro- 
pose à Gugemer d'entrer dans la tour; il s'y 
traîne appuyé sur les deux dames. Elles le font 
coucher, le pansent, lui apportent à manger, et 
ne le quittent qu'après s'être bien assurées par 
sa bouche qu'il soufire moins. En effet la fée, 
sa protectrice , avoit versé sur sa plaie un baume 
divin qui le guérit dans la nuit même; mais son 
coeur venoit de recevoir une autre blessure que 



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i54 LAI DE GUGEMER. 

la princesse sesle pouvoit guérir, et ceUe<;i Fem- 

pécha de reposer. 

Le lendemain quaod Nogive entra il rougit : 
Nogive rougit aussi de son côté, car Amour l'a- 
Toit blessée comme lui. Néanmoins elle l'inter- 
rogea sur sa santé; alors il fit en tremblant l'aveu 
du mal nouveau qu'il ressentoit, et supplia la 
princesse de lui rendre une seconde fois la vie. 
Elle répondit avec un sourire charmant qu'une 
maladie aussi récente ne lui «embloit pas encore 
capable de pouvoir l'alarmer; mais il la pressa 
d'un ton si tendre et avec des prières si tou- 
chantes, qu'elle ne put résister davantage. Elle 
se pencha sur le lit comme pour arranger la 
couverture, et laissa prendre àGugemer un doux 
baiser. 

L'heureux amai^ passe ainsi près de sa mie 
plus d'un an entier, comblé des laveurs de l'a- 
mour et ignoré du jaloux. Mais il se rappelle 
enfin que, depuis long-temps, il vivoit éloigné 
de son père, et il veut retourner auprès de luL 
A cette nouvelle la tendre Nogive se désespère : 
larmes, prières, caresses, elle emploie tout pour 
le retenir. Forcée de consentir à son départ, 
elle lui donne une ceinture qu'elle avoit nouée 
d'une manière connue d'elle seule, et lui fait 
promettre de n'épouser jamais que celle dont la 
main pourra la dénouer. Gugemer le jure et 



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LAI DE GUGEMER. i55 

sort. Mais la fée ennemie, toujours acharnée à 
sa perte, amène en ce moment l'époux, qui ap- 
pelle ses gardes pour le faire arrêter. Le che- 
valier les écarte avec son épée, et arrive au rivage 
où la fée sa protectrice avoit conduit le vaisseau 
d'ébène. Il aborde heureusement dans sa patrie. 
Son père pour l'y fixer veut lui donner une 
épouse; Gugemer déclare qu'il ne prendra que 
celle qui pourra dénouer la ceinture. Aussitôt 
tout ce qu'il y a en Bretagne de veuves et de 
filles à marier viennent tenter l'aventure , mais 
aucune n'en peut venir à bout. 

Pendant ce temps l'infortunée ïf ogive, chargée 
de fers, plongée dans un cachot, condamnée au 
pain et à l'eau, éprouvoit de la part de son époux 
tous les tourments qu'est capable d'inventer la 
vengeance d'un vieillard cruel et jaloux. Elle ne 
supportoit la vie que pour pouvoir songer en- 
core à Gugemer. Souvent elle répçtoit son nom , 
et ne demandoit au ciel que le plaisir de le re- 
voir. Un jour qu'elle faisoit ce souhait, tout-à- 
coup, par la puissance de la fée amie, ses fers 
tombent, les portes s'ouvrent, elle sort et trouve 
au rivage le vaisseau magique, qui la conduit 
en Bretagne, dans les états du roi Mériadus. Le 
monarque , épris de sa beauté , lui parle amour : 
elle répond qu'elle n'aimera jamais que celui qui 
pourra dénouer sa ceinture; il l'essaie en vain, 



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i56 LAI DE GUGEMER. 

ainsi que toute sa cour. Dans l'espoir de trourer 
quelqu'un qui en vienne à bout, il fait publier 
un tournoi : Gugemer s'y rend. On lui parle de 
l'étrangère et de cette ceinture pareille à la sienne. 
Il reconnott sa mie et prie Mériadus de la lui 
rendre, offrant en récompense au monarque de 
se Élire son homme-lige , et de le servir pendant 
trois ans à ses frais avec cent chevaliers. Méria- 
dus refuse. Gugemer alors le défie les armes à la 
main, et sort pour se venger. Tous les chevaliers 
étrangers, approuvant la justice de sa demande, 
prennent son parti. On revient en force assiéger 
le monarque, qui dans un assaut est tué; peu 
de temps après le mari a le même sort, et Gu- 
gemer épouse Nogive. 



NOTE. 



(i.Ilne laUsoit auprès de sa femme qu'une nièce élevée par 
lia....) Le poète fait ici la description de la chambre qu'oc- 
cupoit son héroïne. Elle étoit peinte en or, dit-il; et on j 
voyoit , entre autres sujets , une Vénus jeter dans les flammes 
le livre qu'a é<nit Ovide pour guérir d'amour, et déclarer 
avec indignation que jamais elle ne favoriseroit de ses 
plaisirs ceux qui l'auroient lu. Cette idée est ingénieuse; 
mais est-ce là le tableau qu'un jaloux devoît faire repré- 
senter. 



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DE MAIMON. 



• Maimon étoit valet d'un comte. Son maître, 
revenant chez lui après un tournoi, le renC4Hitre 
sur le chemin et lui demande où il va. Il ré- 
pond d'un grand sang-froid qu'il va chercher 
un logement quelque part, u Un logement! re- 
a prend le comte effrayé : qu'estil donc arrivé 
« chez moi ? — Rien , monseigneur. — Mais quoi 
« encore? — Pas grand' chose, vous dis-je. Seu- 
« lement votre chienne que vous aimiez tant est 
« morte. — Comment cela? — Votre beau pale- 
« froi, qu'on pansoit dans la cour, s'est eflarou- 
u ché; il l'a écrasée en courant, et il e.st allé se 
a jeter dans le puits. — £h ! qui a efiarouché le 
o cheval ? — C'est notre damoiseau votre fils, qui 
« est tombé à ses pieds du haut d'une fenêtre. 
« — Mon fils! grand Dieu! Où étoient donc sa 
«bonne et sa mère? Est-il blessé? — Oui, sire, 
K il a été tué roide; et quand on est venu l'ap- 
« porter à madame , elle s'est tellement saisie 



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tS»^ DE MAIMON. 

■ qu'elle est tombée Diorte aussi sans parler. — 
n Coquin! au lieu de t'enfutr, que n'es-lu allé 
> chercher du secours? ou que ne restois-tu au 
a château? — Il n'en est plus besoio, sire. Ma- 
«rotte, en gardant madame, s'est endonni?» 
« une lumière a mis le feu, et il n'en reste plus 

■ rien. >> 

Ainsi le comte perdoit à-!a-fois tout ce qui 
lui étoit cher, il se trouvoit sans asile, et, à en- 
tendre le butor, les choses alloient le mieux dfu 
monde. 



e a été mb en vers par M. Imbert. 



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LA MALEHONTE. 



LA MALEHONTE; 

PAR HUGUES DE CAMBRAI. 



Ce fabliau est noe pure équivoque de mots , et si pitoyable, que je 
Teuise supprimé nus béaiter, » le romte de Cactus n'en aToit parlé daiu 
Ie9 Mimtàm de rj4ead4ime dei BeUet-Ltttrts. Il prétend , d'après Fau- 
cliet , qiU en bit meulioD aussi , que c'est une critique du roi d'Angle- 
terre Henri m, qu'apparemment l'auteur n'aimoit pas. En voici l'extrait. 



Il y avoit une coutume en Angleterre, par 
laquelle le roi héritoit en partie de ceux qui 
moiiroient sans entants '. Un }>ourgeois nommé 
Honte f étant au lit de la mort, fait le partage 
de sa fortune. Il en laisse la moitié à sa femme , 
met l'autre moitié dans une malle, et chiirge un 
sien compère d'aller, après son trépas , la re- 
mettre entre les mains du monarque. Le com- 
père se rend à Londres, et annonce qu'il apporte 
au roi la tnalle Honlt; d'abord on le bat et on 
le chasse; mais enfin tout s'explique, on com- 
prend qu'il veut parler de la malle de Honte. 
Le roi s'amuse beaucoup de sa balourdise, et lui 
fait présent de ce qu'il appprtoit. 

Recueil de Barbazan, tome m, pii{,'es ao4 et aïo. 

VoyCB Ducaoge, au mot Hereotum. 



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DU PRÊTRE CRUCIFIÉ. 



DU PRÊTRE CRUCIFIÉ. 



Messire Roger, faiseur de crucifix reiiominé , 
voyoit souvent venir chez lui un prêtre nommé 
Constant. Il soupçonne une intrigue avec sa 
femme; et , afin d'en acmiérir quelques preuves, 
il feint de partir pour la campagne et se met aux 
aguets. Le soir it aperçoit le prêtre entrer chez 
lui. Trop bien convaincu de ce qu'il veut savoir, 
il revient frapper en maître; Constant ne sait 
comment échapper. La femme lui dit de se dés- 
habiller au plus vite, et d'aller dans l'atelier se 
coucher tout nu sur quelque croix , parmi les 
crucifix. Mais l'époux , après avoir soupe , passe 
dans l'atelier à son tour, sous prétexte d'exa- 
miner ses ouvrages. «Oh! oh! dit-il, voilà un 
a Christ bien indécent. J'avois sûrement trop bu 
a quand j'ai fait celui-jà. » Aussitôt mon homme, 
d'un coup de couteau, corrige l'indécence. J>e 
prêtre ensanglanté veut s'enfuir; il est arrêté, 



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DU PRÊTRE CRUCIFIÉ. i6i 

et Roger l'oblige encore de payer quinze livres 
pour sa rançon. 

Recueil de BarbauB , tome m , page i4- 



Se troQve dans les Tfoeette di Fr. Saccketti. 

Dans Straparole , c'est de concert avec son mari qu'une 
femme joue ce tour à un prêtre. Tandis que ce dernier fait 
le cnicifix , deux religieuses viennent en acheter un. Celui- 
ci leur convient; mais elles y voudroienl plus de décence. 
L'artiste trouve le remède facile. Le prêtre effrayé se sauve 
lout nu , les deux nonnes crient au miracle. 

Il y a un autre fabliau , intitulé le Forgeron de CreU, dans 
lequel certain prêtre , surpris par un mari , est , comme ici , 
abélardisé. Le poète , nommé Gautier, finit par souhaiter : 

Que fliiseiit BÏmi atountés (Irailà) 
Tuii(foiM) 1i prêtres de mère né». 
Qui lacremeat de wtoratEe 
Tournent i, konte et à pul^e. 

Celui-ci se trouve dans Malespini, tome i", page a^g , 
nouv. g3. 

Dansrfft^anffaAffOUCi, page 374, avec un dénol^pient 
dinërent. 

Dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne , 
page a6o. 



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LAI DU PRISONNIER. 



LAI DU PRISONNIER, 



LAI D'IGNAlIRESj 

PAR RENAUD. 



Messieurs, je veux vous conter une aventure 
fort étonnante, que savent par cœur tous les 
Bretons, Poitevins et François, et qui arriva en 
Bretagne à un chevalier. Ignaurès étoit son nom. 
Jamais jusqu'alors on n'avoit vu dans ce royaume, 
peut-être même n'y verra-t-on jamais paladin 
plus vaillant et plus beau. Il étoit vassal d'un 
comte puissant, et avoit pour voisins, dans s» 
teme, douze gentilshommes^comme lui barons 
du comte et ses pairs. Ceux-ci étoient mariés tous 
douze. Ils avoient même, dit la chronique, de 
jolies femmes. Ignaurès, maître de son cœur, 
pouvoit chi^sir parmi ces belles celle à qui il en 
feroit hommage. Mais pour n'être pas embarrassé 
du choix, porté d'ailleurs naturellement à aimer 
tout ce qui est aimable, il fit à-la-fois sa cour 
aux douze; et bientôt, tant sa figure avoit de 



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LAI DU PRISONNIER. i63 

cormes, il obtint de toutes des preuves non 
équivoques d'amour. 

Cette mystérieuse intrigue fut conduite de sa 
part avec tant de secret et d'adresse que , loin 
de se croire onze rivales, il n'y eut aucune des 
dames qui ne s'imaginât jouir seule du bonheur 
d'être aimée. Si quelquefois il lui arrîvoit de se 
séparer d'elles pour allermériter par sa valeur le 
prix des tournois, toutes, sans le savoir, se dis» 
putoient à l'envi l'bonneur de le parer de leur 
main, et il n'y paroissoit plus qu'avec un faste 
et une magnificence dont ceu\ qui s'en éton- 
noient davantage ne pouvoient deviner la cause. 
Il mena ainiH pendant un an cette douce et 
joyeuse vie, adoré en secret de ses douze maî- 
tresses. Mais l'une d'elles enfin, épouse du sei- 
gneur d'Ariol, plus éclairée que les autres ap- 
paremment ou plus jalouse, conçut quelques 
soupçons qu'elle résolut d'éclaircir. 

Les dames se trouvoient toutes rassemblées 
chez elle le jour de saint Jean. Elle les mena sur 
le soir promener dans son verger j et là , au milieu 
de ces plaisanteries et de ces petits jeux qu'or- 
dinairement se permettent les femmes quand 
eUes sont entre ellesi, celle-ci annonça que si 
chacune vouloit s'engager par serment à la dis- 
crétion , elle proposeroit uh divertissement qui 
pourroit intéresser toute la troupe. Le serment 



nigiUrrlbyGOOglc 



i64 hAl DU PRISONNIER. 

fut fait aussitôt, et la dame d'Ariol alors parla 

ainsi ; « Douces dames, nous sommes toutes 

■ jeunes, nous avons toutes un nom, et l'on 

> nous accorde à toutes quelques agréments. 
« Avec ces avantages on peut, sans présomption, 
« se flatter d*étre aimées, et probablement il n'y 

■ en a aucune de nous qui n'aime à son tour. 

> Mais quelle est celle qui a le plus bel amant? 
n qui doit se glorifier d'un meilleur choix.? Voilà 
Kce que je voudrois connoitre, et ce qu'il ne 
« tient qu'à nous de savoir. Amuson»-i)ous à cela, 
«puisque nous sommes dans un jour de joie, 
a Choisissons un confesseur: nous irons, l'une 

' « après l'autre, lui dire notre secret, et elle pro- 
a noncera. » 

Comme on étoit en train de rire , cette idée 
fut fort applaudie. D'une voix unanime on choisit 
pour confesseur celle qui l'avoit proposée. EUe 
alla donc s'asseoir au pied d'un arbre, et alors 
l'une des femmes vint se présenter. <t Allons, 
• douce dame, ouvrez-moi votre cceur, ne dé- 
« guisez rien , et avouez franchement quel est 
« votre bel ami. — Dame prêtre , je puis le nora- 
«mer hardiment, puisque j'ai su lui plaire et 
« que c'est le chevalier le plus redouté et le plus 
o beau de tout le royaume. Après cela je n'ai 
o plus besoin de vous nommer Ignaurès. » A ce 
mot la dame confesseur changea de visage. Elle 



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LAI DU PRISONNIER. a»5 

eut la force néanmoÎDs de cacher son trouble; 
elle renvoya sa rivale « en appela une autre. 
Celle-ci approcha en se frappant la poitrine. 
Belle sœur, ces signes de douleur annoncent 
« une grande faute. Votre choix est donc bien 
u blâmable? — ■Point du tout, dame, car j'aime 
a le plus courtois, le plus brave et le plus ac- 
> compli des hommes , et; de plus, j'ai le bonheur 
a d'en être aimée. » Alors elle nomma de même 
Ignaurès, et je vous laisse à penser quel fut le 
nouvel étonnement du confesseur. 

Une troisième fut appelée : c'étoit la plus jeune 
de la troupe. Elle accourut en sautant, et, avant 
qu'on l'interrogeât, dit d'un ton fort leste : « Mon 
«bel ami n'est qu'im simple chevalier; mais il 
V est si parfait et si beau qu'il mériterait d'être 
vduc ou roi,» et elle nomma encore Ignaurès. 
Que vous dirai<je? la quatrième, la cinquième, 
toutes les onze enfin firent le même aveu, et 
la dame confesseur, qui d'abord avoit failli cre- . 
ver de jalousie, finit presque par rire de l'aven- 
ture. 

Les confessions achevées, elle revint au cercle , 
et la troupe impatiente la pressa de juger. «Il 
« n'en est pas besoin, répondit-elle. Nous avons 
« toutes été trompées, et nous aimons le même 
n homme; mais si vous m'en croyez, il ne se 
n glorifiera pas long-temps de notre honte, et 



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léfi LAi DU FiUSONNIËR. 

H nous nous vàigertHis du scélérat. » Ce discours 
fit jeter un cri de fureur à l'assemblée. Toutes 
tes bouches demandèrent vengeance. « Elle sera 
a aussi prompte que sîire, si vous voulez vous 
« en rapporter à moi, ajouta la dame d'Âriol. 
1 Dès ce soir peut-être , dès demain au plus tard , 
« le perfide viendra sans doute demander à quel- 
« qu'une de nous les témoignages d'amour qu'il 
« a su nous surprendre. S'il s'adresse k moi, je 
« lui donne rendez-vous dans ce verger. J'aurai 
« soin de vous prévenir auparavant. Vous vous 
« y rendrez avant lui. Dès. qu'il sera entré , je 
a fermerai la porte et ferai un signe. Paroisses 
M alors, et qu'il ne sorte que hors d'état d'en 
f abuser d'autres désormais. » Chacune promit, 
s'il venoit à elle, d'employer la même ruse, et 
la jalousie , la colère avoient tellement aigri leurs 
coeurs, qu'elles s'y engagèrent même par les plus 
affreux serments. 

Ignaurès ne savoit rien de cette barbare ré- 
solution. Le lendemain , ainsi que l'avoit prévu 
la dame d'Ariol, il se rendit chez l'une de ses 
maîtresses, et voulut, à son ordinaire, lui faire 
quelques caresses. Elle l'arrêta, sous prétexte 
que son mari étoit à ta maison; et, comme pour 
s'en dédommager, lui donna le soir, au verger, 
un rendez-vous. Les onze offensées furent aver- 
ties auswtôt. Elles accoururent à l'heure mar- 



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LAI DU PRISONNIElt. igy 

qiiée, années de rasoirs et de couteaux, et at- 
tendirent , cachées derrià^ des berceaux ou des 
arbres, que leur victime parût. 

IgiMurèsvientàson tour; mais àpeineest-il entré 
que la porte se ferme, et que, dans un clin d'œil, 
il se voit entouré de douze femmes en fureur, 
qfii,le fer meurtrier en main,]ui crient : «Traître, 
« reçois le prix des cœurs déloyaux et trompeurs. » 
Il paroît étonné 9'un pareil accueil; cependant, 
sans s'effrayer, il salue ses ennemies. Mais la 
dame d'AriA , voulant que ce châtiment soit ju- 
ridique et que le coupable lui-même en recon- 
noisse l'équité, demande la permission déparier. 
<r Ignaurès, dit-elle, répondez-moi : ne m'avez- 
« vous pas protesté mille fois que vous m'aimiez? 

■ — Oui, ma toute belle, répondit-il; et je vous 

■ le jure même encore en ce moment; j'ai été et 
« veux être josqu'à la mort, votre ami et votre 
" chevalier. — Perfide, si vous êtes son chevalier, 
a reprit une autre qui éciimoit de rage , com- 
« ment pouvez-vous être le mien? Vous m'en 
« imposiez donc quand vous me faisiez les mêmes 
« serments? — Non, douce amie, sur mon hon- 
« neur je disois la vérité; vous avez mon cœur 
« etmon âme et vousl'aurez toute ma vie. » Une 
troisième ayant voulu lui faii-e des reproches : 
a Et vous aussi, belle reine, ajouta-t-il, vous 
" m'êtes plus chère que moi-même; ou plutôt. 



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m LAI DU PRISONNIER. 

« nés chères amies , vous êtes toutes si aimables 
que je vous aime toutes, et qu'il m'est impos- 
■ sible de vivre sans vous. » 

Messieurs, vous est-il arrivé quelquefois de 
r«) verser une ruche? Aussitôt vous avez vu un 
roilboD de mouches irritées fondre sur vous en 
bourdonnant « et vous menacer de l'aiguilloD. 
Telle Alt exactement la situation de- l'infortuné 
chevalier. Il voyoitde toutes partst»iller autour 
de lui le fer vengeur, et n'entendoit que ce cri 
terrible : « Meurs, traître. — Non ,Vaes tendres 
« amies, s'écria-t-il, non je ne mourrai pas; qucn- 
« que sans armes au milieu de vous, je vous ai 
« été tropcherpourvouscraindre.Fussé-je armé 
« de la lance et du haubert, je me livrerais avec 
« autant de sécurité entre vos mains; néanmoins, 
•< s'il vous faut mon sang, je vous le livre : où 
a trouverois-je une mort plus douce? frappez, 
a mais au moins que celle de vous qui m'a aimé 
a davantage me porte le premier coup. »' 

Ce discours touchant du chevalier fut pro- 
noncé avec tant de grâce; ses beaux yeux en ce 
moment parurent animés d'un feu si tendre, que 
le cœur des dames fut désarmé. Les rasoirs iom- 
bèrent de leurs mains, et quelques larmes même 
s'échappèrent de leurs yeux. Mais la dame d'A- 
riol , qui par son esprit avoit jusque-là dominé 
les autres, demanda qu'il lui fût permis de pro- 



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LAI DU PRISONNffiR. 169 

poser un expédient. «Chevalier, dit-«Uè à Ignau- 
a rès, tu nous as toutes trompées, et tu vois, 
<s perfide, que nous t'aimons trop pour ne pas te 
a pardonner; mais nous ne voulons plus Têtre. 
u Sans doute que, dans un aussi grand nombre, 
« il en est une de nous que tu aimes de préfé- 
« rence. Nomme- la j qu'elle vive heureuse avec 
a toi, les autres se retireront aussitôt; nous mé- 
M ritonsbien peut-être d'avoir chacune un amant 
« fidèle, n 

li'avis fut adopté par les dames avec applau- 
dissement ; elles pressèrent le chevalier de pro- 
noncer. 11 s'en défendit long-temps, et protesta 
qu'il vouloit persister aies aimer toutes les douze. 
Mais la dame d'Ariol lui ayant dit d'une voix me- 
naçanteî en reprenant son flouteau : k Choisis ou 
a meursv, il répondit: « Cruelle, je devrois bien 
« vous haïr, vous qui me privez aujourd'hui de 
a ces beautés si aimables; mais enfin, puisqu'il 
« faut y renoncer et faire un choix, soyez mamie. 
a C'est à vous que je donne mon cœur , et je vous 
« le donne pour toujours. » A ces mots , il se jeta 
dans sesbraspourlabaiser.Lesautres déclarèrent 
que, dès ce moment, dlesrenonçoientà lui; et 
cUes se retirèrent, la honte sur le front et la rage 
dans le cœur. 

Ignaurès fut fidèle à son serMent; il ne vit 
plus que sa mie nouvelle. Mais il ne pouvoit 



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1^0 LAI DU PBISONMIEft. 

guère , sans donner Ueu aux soupçoos , s'abstenir 
d'aller chez les autres qu'il voyoit auparavant, et 
faire chez celles des visites beaucoup plus fré- 
quentes. 

La soris qui n'a qu'no pcrtuis , 
Est moult tost prise et engaimée (oilrapéc). 
On sut mente , j'ignore cbmment ( par la jalousie 
d'une des rivales' sans doute), l'aventure du Ver- 
ger; et un jour que les douze inaris "éloient ras- 
semblés chez leur suzerain , l'un des gens du 
cUteau s'étant mis à rire en les regardant, on 
lui en demanda le sujet. Dans la crainte d'éprou- 
ver leur colère, il refusa de le dire; mais enfin 
rassuré par eux : a Messieurs, répondit-il , je ris 
« de vous autres qui êtes tous douze enregistrés 
« par la même main>dans la confrairie de mon- 
« seigneur S. Arnonld ; il y en a uu de vous pour* 
« tant Élit pour être le chef des autres. » A ces 
p»y)les, les maris {Censés frémirent de colère ; 
ils voulurent savoir alors du délateur quel étoit 
le nom de leur ennemi , et te sergent leur conta 
en détail toute la confession du verger, etlecfaoix 
que le chevalier avoit été obligé de foire de l'une 
des douze femmes. « Puisqu'il ne vient plus que 
« chez moi, dit le seigneur d'ArioI , c'est moi seul 
« que regarde le soin de notre vengeance ; je vais 
« travailler à vwus le livrer, tenez-vous prêts. » 
Le chevalier , sans alarmes sur ce projet cruel 



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LAI DU PRISONNIER. 171 

qu'il ignoroit entièrement, ne manqua pas, selon 
sa coutume, de se rendre bientôt chez sa mie. 
L'époux , eatotiré de satellites , l'épioit nuit et 
jour ; dès qu'il parut, il te fit saisir et garrotter,et 
envoya dans l'instant avertir les antres offensés. 
Mais de son côté, la dame d'Ariol dépécha aussi 
en toute diligence , un exprès aux dames, ponr 
lesÎDStniiredu malheur qui menaçoit leur ancien 
ami. 

Quoiqu'elleseussentrenoncé à lui, il leurétoit 
toujours également cher; personne encore ne lui 
avoit succédé dans leur cœur. £h! qui eussent^ 
elles pu aimer, après le plus beau et le çius par- 
fait des hommes? A son danger , leur amour se 
réveilla, et toutes, hors d'dies-mèmes, vo^rent 
à sou secours. 

11 n'en étoit plus temps; déjà les maris assem- 
blés délibéroient entre eux sur leur vengeance et 
son sup{Jice. Le plus furieux de tous ayant pro- 
posé de lui arracher le cœur pour le faire man- 
ger aux douze coupables, d'une voix unanime on 
adopta cet horrible projet. Elles furent invitées 
à dîner : on ne leur laissa voir pendant tout le 
r^>as qu'un calme affecté : mais quand elles se 
furent rassasiées de ce mets abominable, on eut 
la barbarie de leur annoncer ce qui le composoit. 
Alors elles éclatèrent en sanglots; toutes, malgré 
la présence de leurs maris , se répandirent en 



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17a LAI DU PRISONNIER, 

éloees sur l'amaDt chéri qu'elles venoient de per- 
dre. Les unes louoient sa valeur sans pareille et 
la gloire dont il s'étoit couvert; les autres son 
art de plaire, sa courtoisie, sa grâce incomparaUe 
ctsesyeux amoureux auxquels nul cceurnepou- 
voit résister. Enfin l'une d'elles ayant fait vœu 
de ne pas lui survivre, et , après ce repas funeste, 
de ne plus prendre jamais aucune nourriture, 
les autres à l'instant firent le même serment; et 
toutes se retirèrent pour l'exécuter. En vain des 
parentes et des amies vinrent chercher à ébran- 
ler cette résolution par des représentations et 
des prières , personne ne réussit Enfermées dans 
leur appartement , ces amantes désespérées s'y 
livrèrent aux gémissementset aux larmes, jusqu'à 
ce qu'enfin l'épuisement et la langueur vinrent 
terminer leur sort malheureux. ' 

Le poète prie Dieu de leur accorder mie place dans son 
paradis. Il demande la même grâce pour sa maîtresse qui 
l'a engagé 1 composer son Lai , fait , selon lui , pour les vé- 
ritables amants; et ilSnit par un long portrait de cette belle. 



Ce conte a été mis en vers par H. Imbert. 



NOTES. 



(i. Frappez; mais au moins que celle de vous qui m'a aimé 
ilavancage meporte le premier coup.) On prétend que Jean de 
Heung,continuateurduroman de la Rose (qu'il acheva vers 
i3oo), échappa d'un danger pareil, par une ruse semblable. 



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LAI DU PRISONNIER. 17} 

Des dames de la cour , choquées d'une infinité de vers que 
dans son roman il avoîl insérés contre leur sexe , et en pais 
ticulier de ceux-ci : 

Toutes Sjtei, «erez 011 fustes , 
DehlctoadcToloaté, pittes. 

firent, dit-on , complot de l'en châtier à coups de verges. 
Pour cela , elles l'attirèrent un jour dans une des chamhres 
du palais; et déjà elles s'apprétoient à le fustiger, quand 
maistre Je/ian,ae\onFanchet,conimença k dire:* Mes dameit, 

* puisqu'il faut que Je reçoive ehastimeni , ce dottesCrcde celtes 
" qu^ j't^ offensées. Or n'ay-je parié que des meschantei , et 
■ non pas de vous qui estes itjr toutes Belle s, sage» et vertuettset. 

* Partant , que celle (Centre vous qui se sentira la plus offensée 
% commence à me frapper, comme la plus forte p... de toutes 
' celles que J'a/ blasmées. ■ // nese trouva pas une tTclUs qui 
voulust avoir Mst honneur de commencer , ajoute Fauchet, et 
maistre fekan esckappa ( page ao4 )- 

Je vuudrois bien savoir ofi Fauchet a pris cette anecdote, 
sur laquelle il ne cite aucun garant, et que tous nos au- 
teurs modernes ont répétée d'après lui. Le chevalier de La 
Tour, dans son Instruction à ses filles (qu'il écrivoit en t373, 
c'est-à-dire peu d'années après la mort de Jean de Meung, 
puisque celui-ci vivoiteneere, à ce qu'on prétend, en i364), 
fait bien mention de l'histoire citée par Fauchet; mais il 
l'attribue à un chevalier qui, se trouvant menacé de la 
mort par trois femmes jalouses qu'il avoit trahies, trompa 
ainsi leur colère. Or si l'aventure étoit réellement arrivée à 
Jean, est-il probable qu'avec la célébrité qu'elle devoit 
4voir, L^Tourl'e&t, sans raison, prêtée à un étranger? Ne 
doit-on pas soupçonner , au contraire , que le romancier sa- 
tirique s'étant attiré par ses vers la haine des dames , quel- 
qu'un, ponr embellir l'histoire de sa querelle, se sera plu 



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■74 LAI DU PRISONNIER. 

à mettre sur sod compte Vanecdote de la pins pute, -qui 
réellement est beaucoup plus plaisante dans sa bouche 
que dans celle du chevalier volage. Au reste que ce soit 
Ia Tour qui la doive à Jean, ou l'historien de Jean & La 
Tour, il est évident qu'étant postérieure à notre Tabliau, elle 
n'en est qu'une imitation. 

Dans les Cemio Ifoveile antiche , nouv. 3g, elle est attri- 
buée à un Guillaume Bergdam de Provence. 

Les jistatie di Beitoldo , p. 37 , la préteot au- boufTon 
Bertold. 

Ijes Facezie eaaate da <Uversi Jutori , p. 9a, 

Et le Trésor de Récréati<aa, p. 88, au Bouffon GonniNa. 

Les Contes da tieurifOaville f au poète Cl. Marot. 

(a) Ceconie a été fait probablement sur la fin du douzième 
siècle , lorsque la Bretagne et le Poitou avec plusieurs au- 
tres de nos provinces étoient en la possession des Anglob , 
puisque, dans les premières lignes , les François 7 sont dis- 
tingués des Poitevins et des Bretons. Or, c'est vers ce même 
temps qu'une vieille chronique, de l'an t4oo environ , que 
Fauchet dît avoir possédée, et qu'il annonce comme très 
bonne, place l'aventure si connue de ce Raoul, châtelain 
de Couci , le héros de deux tragédies modernes. Blessé 
mortellement au siège d'Acre en i igi, il chargea wa ieujer, 
dit Fauchet, d'après sa bonne chronique, de porter après 
sa mort son coeur à la dame de Fayel qu'il aîmoit. L'éeuyer 
arrivé en France fut Mirpris par l'époux. Celui-ci prit le 
cœur, et le fît manger à sa femme qui , instruite de son mal- 
heur, jura de ne plus prendre de nourriture, et se laissa 
mourir de.faîni. 

On a fait anciennement de cette histoire un roman qu'on 
trouve manuscrit à la Bibliothèque du Roi. Dn Bdloi, qui 
a voulu prouver l'authenticité de l'anecdote, et qui a fait à 
ce sujet une très inutile dissertation, cite en preuve ce ro- 



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LA[ DU PRISONNIER. 173 

maa, dont il donne même un extrait. Trompé par la date 
1338, qu'une main moderne a mise en tâte de l'ouvrage, il 
le regarde comme composé vers ce temp»-là, quoique l'c- 
criture soit du quiuzièmft siécir , ou tout au plus de la fia 
du quatorzième. Mais le maouïcnt fàt-il, ainsi que je le 
croirois volontiers, la copie d'un manuscrit plus ancieu, il 
ne prouveroit pas davantage. J'ai lu ce poème avec atten- 
tion ; et j'ose assurer mes lecteurs que c'est un vrai romaa, 
dans toute l'étendue de la signification que nous donnons 
aujourd'hui à ce mot. De vingt preuves que je pourrois an 
alléguer , ime suffira , parce qu'elle est «ans rc^lique : c'est 
le témoignage derauteurlui-mèmc,qui,aucouuiiencem«)t 
de son poème, dit deux fois formellemmt que c'est un 
conte, un, conte qu'il imai^iae poarnj/oairlef tunefits. 

L'histoire des troubadours oiTre un évèiiem«it paneil à 
celui du châtelain de Couci ; et, ce qu'il Taut bien remar- 
quer, c'est encore vers la Bn du douaième siècle. Ches le 
poète provençal , Raymond de Castel- Roussi lion, jaloux de 
son écuyei Cabestaing, l'égoi^e ; il lui arrache le cceuc qu'il 
fait apprêter et servir à sa femme ; et celle-ci jure de même 
de ne plus manger. 

Assurément 00 ne peut nier que ces deux aventures ne 
ressemblent parfaitement à celle qu'on vient de lire dans le 
fabliau. Mais quand on songe ensuite qu'elles sont précisé' 
ment du même temps , et que dans toutes les deux surtout 
se trouve, comme dans le conte, le vœu singulier de se lais- 
ser mourir de faim, on est bien tenté de soupçwmer qu'elles 
viennent toutes deux d'une même source. 

Ce n'est pas la première fois que rignocance du temps et 
le goût pour le merveilleux ont converti en faits historiques 
les fictions de nos romanciers. Je n'en citerai pour exemplo 
que le chien de Montargis, dout j'ai déjÀ parlé précédem- 
ment. C'est ainsi que les légendaires,' pour rendre plus re- 



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i;6 LAI DU PRISONNIER. 

coBunandable le saint dont ils écrivoieot la vie , Ini pré- 
toient des sctions et des miracles iDcroyables. 

On prétend que W scène d'horreur dont il a été fait ici 
Mention s'est renonvelée enEspaj^ soiisCliarteslI,etqu'un 
certain marquis d'Astoi^a mangea aussi, sans le savoir, le 
cœur de sa maîtresse , que sa femme jalouse avoit égoi^ée 
elle-même. Je laisse aux anthropophages le plaisir deprou- 
ver la vérité de ces abominations dégoûtantes. Pour moi 
j'aime jt croire qu'elles n'ont existé chez nous que dam le 
lai d'Ignanrès, où l'on peut les excuser. Tout ce qu'on a In 
jusqu'ici démontre que ce n'étoient pas là les m<ears de la 
nation. Ducfaesne au moins, D. Duplessis et L'Alouette , 
malgré l'autorité de Faucbet et de sa bonne chronique , ont 
regardé l'aventure du châtelain de Couci comme si peu 
pronvée qu'ils n'en parlent pas dans la généalogie qu'ib ont 
donnée de cette maison. 

Pétrarque, dans ses Tiiomphei d'Amour, cite l'histoire 
- de Cabestaicg. 

Boccace en a composé une nouvelle, d'après ee qu'en ra- 
eonttùent les poètes proivaçaux ; szcoRno cbb raccontïmo i 
»ovBHiu.i. J. IV, nouv. 9. Non content de celle-ci , il en a 
fait encore une autre , J. iv,nouv. i", dont le héros est 
Tancrède, prince de Saleme; celle-ci diffère delà première 
eu ce que le cœur ici est celui d'im amant que Tancrède a 
surpris chez sa fille. La nouvelle de Boccace a été traduite 
en prose latine par Léonard Aretin, et en vers latins par un 
nommé Fleury. 

Dans Don Quichotte est l'histoire de Durandart qui , en 
mourant , ordonne à son coosin Montesinos de lui arracher 
le cœur , et de le porter à la belle Bélerme , sa maîtresse. 
Lorsqu'on fera un recueil dg contes pour les cannibales, il 
faudra bien se garder d'oublier ceux-ci. 



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LA VESSIE DU CURE. 



LA VESSIE DU CURÉ; 

PAR JACQUES BAZIR. 



Au lieu (les fables et des mensonges que 
d'autres vous débitent, je vais moi, messieurs, 
vous dire l'histoire d'un certain curé près d'An- 
vers. 

Sa cure étoit assez bonne; et d'ailleurs, au 
lieu de manger, comme bien d'autres, tout son 
revenu, il eut pendant long-temps le bon esprit 
d'économiser, de sorte qu'à la fin il se trouva 
fort riche. Mais la mort, qui n'épargne personne, 
ni roi ni duc, vint le marquer pour faire le grand 
voyage. Il devint hydropique. De tous les mé- 
decins qu'il consulta, aucim ne lui ayant donné 
d'espérance, il prit son parti, disposa en œuvres 
pies de tout ce qui lui appartenoit, sans en ex- 
cepter ni un pot ni une serviette; et, après avoir 
ainsi fait ses arrangements et mis'sa conscience 
en repos, il ne songea plus qu'à bien mourir. 

Dans cette circonstance arrivèrent frère Louis 
et frère Simon , deux dominicains d'Anvers, qui 
avoiCDt prêché dans le voisinage , et qui de temps 



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178 LA VESSIE DU CURÉ. 

en temps passoient chez le curé. Ils comptoient 
y trouver à l'ordinaire bon accueil et bon gîte; 
mais pour cette fois il fallut aller chercher à 
dîner plus loin. Cependant ils demandèrent des 
nouvelles du malade, ils le questionnèrent sur 
son état, lui tâtèrent les mains, les jambes, le 
corps, et d'un air de compassion convinrent 
qu'il avoit trop attendu , et que le mal étoit crû 
à un tel point qu'il devenoit impossible de l'ar- 
rêter. 

Comme ils alloient sortir, ils firent réflexion 
que le curé ayant économisé pendant toute sa 
vie, il devoit avoir dans son coffre beaucoup 
d'argent , et ils formèrent le projet de lui en es- 
camoter quelque chose. « Nous avons besoin 
a de vingt livres pour notre bibliothèque , se 
a dirent-ils. Si nous pouvions les soutirer à ce 
« bouffi , nous serions bien reçus par le prieur 
o du couvent. » Cette idée leur plut si fort qu'ils 
résolurent de la mettre à exécution, et en con- 
séquence frère Louis, comme le plus beau par- 
leur des deux, se chargea de l'entreprise. 

Il se rapprocha donc du malade, et d'abord, 
avec le langage onctueux de la dévotion , com- 
mença par lui parler de la mort, puis l'exhorta 
à songer au salut de son âme, et surtout à ra- 
cheter ses péchés par l'aumône, n Je m'en suis 
o déjà occupé, répondit le mourant. Des choses 



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LA VESSIE DU CURE. 179 

« dont je puis disposer ici, il n'y en a aucune 
« que je n'aie donnée pour l'amour de Dieu, et 
n tout, jusqu'au lit où vous me voyez souifrir, 
« a sa destination. — Quoi ! sire , vous avez tout 
■< donné? s'écria te moine surpris. Mais savez- 
« vous que ce n'est pas assez de faire l'aumône, 
a et que pour plaire à Dieu il faut encore, selon 
« l'expression de l'Ecriture, examiner comment on 
« la fait. — 3e ne pouvois guère me tromper, ré- 
« pliqua le curé. Ce village m'a nourri jusqu'à 
u présent, je laisse à ses pauvres ma provision 
« de blé qui peut bien valoir dix livres. J'y ai 
a des parents dans le besoin, je leur donne mes 
« vaches et mes troupeaux. J'ai n'ai point oublié 
« les orphelins ni les infirmes; enfin les béguines ' 
« ont un legs, et les cordehers cent sous. — 
« Ces dispositions sont fort édifiantes assuré- 
« ment , reprit le jacobin ' ; mais nos bons pères, 
« sire, vous les avez donc oubliés? Un couvent 
e rempli de tant de saints religieux, qui jeûnent 
" sans cesse, qui ne portent point de linge, et 
qui tous les jours prient le Seigneur pour vous! 
« Ah! mon frère! Dieu ne vous fera point misé- 
o ricorde. o 

Le prêtre, un peu étonné de ce discours, ré- 
pondit qu'il étuit au désespoir de s'être tant 
pressé, mais que malheureusement il n'étoit plus 
en son pouvoir de réparer sa faute; qu'il ne lui 



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i8o LA VESSIE DU CLRÉ. 

restoit plus rien à donner, pas un denier, pas 
un grain de blé. Les deux moines revinrent à la 
charge. Ils proposèrent de réformer le testament, 
et de changer la disposition de quelques-uns des 
legs pour les leur appliquer. A les entendre, 
c'étoit la meilleure aumône que put faire eu son 
état le malade; et en la lui suggérant ils son- 
geoient moins, disoîeut-ils, à la détresse de leur 
monastère, quelque pressante qu'elle fût, qu'à 
l'intérêt tendre que leur inspiroit le salut de son 
âme. 

Cette avidité impudente et si peu chrétienne 
indigna le curé. Il résolut d'en punir les deux 
cafards , et avant de mourir de divertir à leurs 
dépenslesbourgeoisd'Anvers. «Beaux frères, leur 
« dit-il, après avoir feint de rêver un moment, 
a il me reste bien encore, je l'avoue, un joyau 
« précieux dont je ne vous ai point parlé; mais 
« pour celui-ci, il m'est impossible de m'en des- 
<• saisir avant ma mort; et, tout désespéré qu'est 
« mon état, m'en offrîl-on dans le moment cent 
« marcs d'or, je ne pourrois me résoudre à le 
o céder. Je veux au moins vous le bisser après 
a moi, et je remercie Dieu de vous avoir envoyés 
« ici, tandis que je vis encore, pour me fournir 
«[ l'occasion de faire une si bonne oeuvre. Que 
« votre prieur vienne demain , je lui en ferai la 
donation solennelle. » 



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LA VESSIE DU CURÉ. 181 

Les moines encliaiités partirent aussitôt. Tout 
en arrivant au monastère , ils firent assembler 
le chapitre , et ils annoncèrent le coup de maitre 
que leur zèle adroit venoit d'opérer, demandant 
que, pour célébrer cette bonne fortune, il y 
eût le soir régal au réfectoire. La demande fiit 
reçue avec les plus grands applaudissements et 
passa tout d'une voix. Le prieur envoya acheter 
flans et pâtés. Au lieu du vin ordinaire de la dé- 
pense, il 6t servir tout ce qu'il y avoit de meil- 
leur dans la ville en vins vieux et nouveaux. On 
chanta, on but, on trinqua à l'hydropique et 
au frère Louis, qui, tout glorieux du succès de 
son éloquence, faisoit des efforts pour affecter 
une contenance modeste. 

Pendant ce temps , toutes les cloches de l'église 
sonnoient en branle , comme si l'on y eût apporté 
le corps d'un saint. Les voisins étourdis se de- 
mandoient les uns aux autres quelle fête on 
célébroit le lendemain au couvent. EnBn, au 
milieu de cette sainte orgie cependant, frère 
Louis, en politique consommé que les plaisirs 
et ta gloire ne détournent pas de son dessein, 
remit la conversation sur le joyau , et proposa 
d'examiner ce qu'il y avoit de mieux à faire pour 
le voyage du lendemain. Pour lui, jaloux de 
l'honneur d'achever seul son projet, il fut d'avis 
que sire prieur ne se donnât pas la peine d'aller 



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iSa LA VESSIE DU CURE. 

au village, et il offrit d'y retourner avec frère 
Gilles, frère Guillaume, frère Nicole et frère Ro- 
bert. On le laissa maître absolu de conduire 
cette affaire à son gré. Le vin et la joie avoient 
même tellement échauffé les têtes, que, quelque 
chose qu'il lui ei'it plu de proposer, on y auroit 
applaudi également. 

Le lendemain, dès qu'il futjour, les cinq com- 
pagnoDS partirent; et ils ne firent qu'une course 
jusqu'au village, tant ils craignoient d'arriver 
trop tard et de trouver le curé mort. Ils le sa- 
luèrent dévotîeusement au nom de Notre-Sei- 
gneur, et lui demandèrent s'il ne se senloit pas un 
peu soulagé. «Hélas! non, beaux frères, répon- 
a dit-il. Mon heure s'approche, mais soyez les 
« bien- venus. Je n'ai pas oublié la promesse que 
« je fis hier au frère Louis. Que qtielqu'un de 
a vous aille à la ville; il .seroit bon d'amener ici 
« le maire et les échevins, afin qu'ils pussent 
a servir de témoins, et que personne ne vous 
« conteste le don que je vous destine. » 

C'étoit là une nouvelle malice de sa part pour 
les faire trotter encore. Les cinq moines, tout 
fumants de sueur, tiroient presque la langue 
comme un lévrier qui a chassé tout le jour. Frère 
Gilles et frère Robert néanmoins proposèrent de 
retourner à Anvers ; et malgré leur fatigue, ils 
recommencèrent leur course. Enfin , au bout de 



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LA VESSIE DU CUBE. i83 

quelques heures , ils amenèrent les magistrats. 

Le curé, saluant ces officiers et les priant de 
s'asseoir, leur adressa ces paroles : a. Seigneurs 
o et amis, j'étois hier, ainsi que vous me voyez, 
« gisant sur ce lit de douleur, quand frère Louis 
a que voilà est venu avec un de ses confrères 
« loger chez moi. En digne frère prêcheur il m'a 
« exhorté à la mort, et surtout à faire quelque 
H legs à son couvent pour racheter mes péchés. 
« J'avois eu l'imprudence de disposer de tout; il 
•t m'a représenté , par zèle pour mon salut, que 
« si je ne leur domiois quelque chose , Dieu ne me 
« feroit aucune miséricorde'; et moi, bon chré- 
« tien qui ne veux pas être placé parmi les boucs, 
« je me suis rappelé heureusement que j'avois 
(I encore un joyau dont je pouvois les gratifier. 
a Je déclare donc en votre présence, doux sei- 
a gneura, que je le leurabandonne dès ce moment 
o en toute propriété , et que mon intention est 
H qu'ils en jouissent aussitôt après ma mort. » 

Les moines ne savoient trop que penser de ce 
discours, moitié sérieux, moitié ironique. Ils fei- 
gnirent pourtant de n'avoir point senti la leçon ; 
et frère Louis, l'orateur de la bande, pressa le 
moribond de déclarer en£n aux magistrats quel 
étoit ce joyau, « Chers seigneurs, répliqua le curé, 
o c'est ma vessie, dont je leur conseille de faire 
Il une auraônière ( bourse ) , pour aller quêter des 



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i84 LA VESSIE DU CURÉ. 

a successions. Ma maladie a dû )a rendre ample 
n et large; elle poun'a contenir beaucoup et je 
« souhaite qu'ils )a remplissent. » 

A ces mots , tout ce qu'il y avoit d'assistants 
dans la chambre, magistrats et autres, se mit à 
rire d'une telle force, que les frères, confus, se 
sauvèrent en maudissant frère Louis et son élo- 
quence. Vous dire ce qui leur arriva au retour, 
c'est ce que j'ignore; tout ce que je sais, c'est que 
l'aventure fut bientôt répandue dans la ville , et 
que pendant long-tjsmps aucun jacobin n'osa s'y 
montrer. On me la conta lorsque j'y passai : et 
elle me parut si plaisante que je la mis aussitôt 
en romane. 

Recueil de Méon, tome i"', page 80. 



Ce testament burlesque et dérisoire est encore une de ces 
plaisanteries dont on fait communément honneur à Jean de 
Mcung. Fauchet la lui a attribuée , d'après une chronique 
d'A<[uitaine ; et nos compilateurs anccdotîers, peuple igno- 
rant et amoureux de la singularité , l'ont copiée , sans exa- 
men , d'après Fauchet. Jean , selon celui-ci , avoît , par son 
testament , légué aux jacobins de Paris des coffres qu'il' 
disoit renrermer toute sa fortune ; mais c'éloit à condition 
qu'ils célébreroient un service pour le repos de son âme , et 
qu'ils ne les ouvriroïent qu'après le service célébré. Us lui 
en firent un magniRque ; mais les coffres ne contenoient que 
des ardoises; et, quand ils vinrent iV les ouvrir et qu'ils se 
virent dupés , ils entrèrent dans une telle colère , qu'ils 



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LA VESSIE DU CURE. i85 

exhumèrent le corps. Fauchet ajoute que le parlement ven- 
gea )e poète , et qu'il obligea les moines de lui donner dans 
leiu- cloître une sépulture honorable. 

Il pourroit bien en être de cette historiette comme de 
celles de la plus pute et du cœur mangé. Je suis convaincu 
au moins que , si Fauchet eût connu les deux fabliaux qu'on 
vient de lire, tout dépourvu qu'il étoit de go&t et de cri- 
tique, il e&t été Trappe de l'imitatioti' 



Dans le Parangon des nouivlles , fol. 5fi , Wlespicj^le joue 
I un curé un toiu- pareil à celui du fabliau. 



NOTES. 



(i. Les béguines ) Société de filles dévotes qui s'étoit 

établie dans la Flandre en iaa6. Elles ne faisoient point de 
vœux , portoient un habit particulier, et vîvoient du travail 
de leurs mains. Saint Louis , selon Nangis , leur donna dans 
son royaume plusieurs établissements. 

(a. Les Jacobins ) Le mot de jacobin se trouve dans 

l'original. Les religieux de Saint-Dominique étoient ainsi 
appelés en France, parce que leur premier établissement 
dans Paris avoit été une maison que leur avoït donnée un 
Jean de Saint-Quentin, médecin et théologien, laquelle por- 
toit le nom de Saint-Jacques , ayant été destinée par Jean à 
loger les pèlerins. 

(3. // m'a représenté que, si Je ne leur donnais quelque 
chose , Dieu ne meferoit aucune miséricorde. ) Les religieux 
dont il s'agit dans le fabliau avoient été , dès les premiers 
temps de leur établissement à Paris, accusés d'un esprit 
d'intérêt et d'avidité. Ils s'attinirnt la confiance 



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i86 LA VESSIE DU CURE. 

Legs pieux , droits même de sépulture , tout étoît pour eux *. 

Un de nos poètes avoitdU: 

Li jacobin Etant si preudliomme 
Qd'Us ont Piris , et si ont Rome ; 
El si tout ma, et apostole(jn^); 
E(qoiieiDucrt(nTBiiM), se il nés (ne ilc«) nomme 
Pour «xécuteur, l'ame est foie ( damait ). 

Les poésies du temps contiennent beaucoup de satires et 
de déclsinations contre cet ordre. Sa querelle avec l'univer- 
sité'lui avoit suscité ud grand nombre d'ennemis. Le despo- 
tisme impérieux avec lequel la coiu* de Rome le soutint dans 
ces pitoyables disputes dut lui en faire bien d'autres encore. 
Quoique depuis long-temps la nation fût accoutumée à trem- 
bler et à plier sous les foudres du Vatican , on ne pardonna 
point celles-ci aux dominicains qui les avoient attirées. On 
leur imputa l'humiliation des principaux membres de l'uni- 
versité privés par le pape de leurs bénéfices; l'exil de Saint- 
Amom*, banni de France par l'ordre du pontife , etc. , etc. ; 
et il ne serait pas étonnant qu'au milieu de ce déchaînement 
universel , la haine se fût plu à noircir ces religieux , en 
exagérant leurs mauvaises mœurs et leur inconduite. 

Quoi qu'il en soit, parmi les différentes pièces que com- 
posèrent contre eux nos vieux rimeurs, il en est une dont 
je crois devoir faire mention , parce qu'elle oITre une liberté 
de penser, une hardiesse et un courage , bien étonnants pour 
son siècle. L'auteur l'adresse à tous les prélats et à tous les 
princes et rob du monde chrétien. Il leur dénonce l'attentat 
qu'a commis le pontife romain , en exilant Saint-Amour. 
<• Prélats, dit-il, apprenez qu'on vous a tous avilis. Rois , 
■ sachez que, si l'évêque de Rome peut, dans vos états , 

' Siitoire de t'Vimersilt, par Crevier, toœe i , p^e îgî. 



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LA VESSIE DU CURE. 187 

s bannir à son gré t'un de vos sujets, vous n'êtes plus vous- 
■ mêmes que des sujets sur le trôn^. > Il se déchaîne avec 
fureur contre cette injustice pontificale. Daos l'emportement 
de son zèle, il cite au tribunal de Bieu les tyrans qui l'ont 
commise et les lâches qui l'ont soufferte , et finit par ces pa- 
roles remarquables : >• On me persécutera aussi , et mon tour 
> peut-être n'est pas loin. Je m'attends à tout; mais je ne 
' crains rien ; et , s'il faut mourir pour avoir défendu la jus- 
« tice , je me glorifierai de ma mort. " 



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DE LA MAUVAISE FEMME. 



DE LA MAUVAISE FEMME. 



Les trois coDtei luitanti aoni aau ce «hiI el même litre , qui , c 
jn le vern , uc leur cauvieot pas trop. 



Un homme étoit allé vendanger sa vigne; il est 
blessé à l'œil par une branche et obligé de reve- 
nir chez lui: la femm^, pendant son absence avoit 
donné un rendez-vous à quelqu'un; entendant 
son mari frapper, elle fait cacher le galant dans 
son lit; mais l'époux demande à se coucher f et 
elle se trouve fort embarrassée. Sous prétexte de 
visiter la blessure; elle fait asseoir leprud'homme, 
baisel'œil malade, lui bouche l'autre avec la main, 
comme pour s'assurer si le mal est sans remède ; 
et donne ainsi à l'ami le temps de s'évader. 

Ce cont€ et le suivant sont réunis dans le recueil de Barba- 
zan , tome ii , page 8i. 



La reine de Navarre attribue ce conte à un 
ehanibre du duc d'Alcnçon , qui étoit borgne 



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DE LA MAUVAIS FEMME. 189 

que sa femme avoit mie intrigue , revient la nuit la sur- 
prendre , après avoir feint de partir pour la campagne. La 
femme accourt d'un air joyeux, en disant qu'elle vient de 
rêver qu'il voyoit de son mauvais oeil. Le reste comme ci- 
dessus. 

Se trouve dans XAreadia in Brenta , page 1 3 1 . 

Dans les Contes du sieur d'Oimille, tome 11 , page 3i5. 

'Daai\K Nouveau Recueil de bons mots, tome li^page ai6. 

Dans VElite des bons mots , tome 11 , page 390. 

Dans les Contes latins de La Monmâe , sous le titre d' Uxor 
Coclùis. 

Dans les Novelle diUahatUno , nouv. 4- 

Dans celles de 3fo/e*pi>H,nouv. 44. 

Dans celles de BandcUo, ■aow/. a3. 

Et dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour île Bour- 
gogne, aoav. 16. 



UitE autre femme, dans le même casque la pre- 
mière, est surprise de même par son mari qui 
revient de pèlerinage. La mère , pour la tirer 
d'embarras, va chercher du velours qu'elle a 
acheté, et qu'elle veut, dit-elle, faire voir à son 
gendre avant qu'il se couche. On étend la pièce 
devant les yeux du mari, et l'amant s'échappe. 



La mère ici met à l'amoureux une épée nue 
dans la main , et lui dit de se tapir derrière la 



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igo DE LA MAUVAISE FEMME. 

porte, avec l'air d'un homme effrayé. Le mari qui 
le voit en entrant demande ce qu'il fait là : on ré- 
pond que c'est un malheureux que deux assassins 
poursuivoient et auquel on a donné asile. L'époux 
le rassure ; il lui dit d'attendre jusqu'au soir pour 
sortir, et le fait manger avec lui. 



Ce dernier fabliau est tiré du Dolopatos ou Roman des sept 
Sages , dont ii a été parlé plus haui. 

Se trouve dans les Rases d'amour. 

Dans Bandello , nouv. 1 1 . 

Dans les Convivales Sermnnes, tome i , page 27. 

Dans V Apologie pour Hérodote. 

Dans les Ottomari Luscinii Joci ac sales. 

Et dans les Contes du sieur d'OuoiUe , tome 11 , page ao4. 

Dans Boecar.e , vu journ. notiv. vi, une femme galante, 
enfermée avec quelqu'un qu'elle a fait venir, entend frapper 
à la porte. Elle cache le sire derrière le lit et va ouvrir. C'étoit 
un second amoureux qu'elle accueille comme le premier. 
Mais l'époux arrive à son tour. Alors elle dit à celui qui vient 
d'entrer de mettre l'épée à la main et de sortir, en jiu'ant 
qu'il saura se venger. Ixt mari ne sait ce que cela signiGe. La 
dame répond, comme ci-dessus, qu'elle a donné asile à un 
homme poursuivi ; qu'un instant après , l'agresseur est entré 
pour le chercher, mais qu'heureusement il ne l'a point trouvé j 
et alors elle fait sortir de la ruelle le premier amant. 

Se trouve dans le Rer.ueil de Sansovino. 

Dans la comédie de Dancourt , intitulée la Parisienne , une 
femme , ayant donné , par mégarde , rendez-vous à trois 
amants pour la même heure, se sert d'un pareil stratagème 
pour en faire sortir deux.. 



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DE LA MAUVAISE FEMME. 



jyans\e& Facétieuses Journées , page a5i , un jeune homme, 
ne pouvant pénétrer auprès de sa maîtresse qui est gardée 
sévèrement par un mari jaloux , se réfui^ie chez elle comme 
s'il étoit poursuivi. L'époux.lui donne asile, et sort quelque 
temps après, pour voir si les assassins prétendus se sont 
retirés. Alors deux drôles apostés courent sur lui l'épée 
à tu main. Il est obligé de se sauver et d'aller se cacher chez 
un ami ; mais , pendant ce temps , le jeune homme exécute 
librement le projet pour lequel il étoit venu. 

Se trouve ainsi dans Parabosco , nouv, i6. 

Et dans les Amants heureux , page i35. 

Dans le Printemps d'amour, le commencement de l'aven- 
ture est le mèmeque chez Boccace; mais la femme Tait cacher 
successivement les deux galants dans le grenier. Ils s'y bat- 
tent ; et , quand le mari demande d'où vient le bruit (|u'il en- 
tend , elle lui répond que ce sont deux mendiants qu'elle a 
logés par charité au galetas. 



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DES TROIS FEMMES 



DES TROIS FEMMES 

QUI TROUVÈRENT UN ANNEAU; 

FAR HAISUU. 



Trois femmes mariées, se promenant ensem- 
ble, trouvent un anneau , et conviennent qu'il 
appartiendra à celle des trois qui jouera le meil- 
leur tour à son mari, 

La première enivre le sien. Dans cet état elle 
lui coupe les cheveux en couronne, l'habille en 
moine, et le porte, aidée d'un sien amant, à l'en- 
trée d'un monastère. Quand il se réveille et qu'il 
se voit ainsi accoutré, il s'imagine que Dieu, 
par un effet miraculeux de sa bonté, t'appelle à 
la vie monastique. Il va se présenter à l'abbé, et 
demande d'être reçu parmi les frères. Ia femme , 
avertie , accourt avec l'air du désespoir; mais on 
l'exhorte à la résignation et à féliciter son mari 
au contraire de la sainte résolution qu'il a prise. 

Se troine Aum le Grand Catiin en vers. 



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QUI TROUVÈRENT ON ANNEAU. ig3 
La seconde avoit pour dîner, un vendredi, des . 
anguilles salées et fumées. Son mari lui dit de les 
mettre sur le gril. Il n'y avoit point de feu à la 
maison ; sous prétexte d'en aller chercher ailleurs, 
elle sort, et va trouver son amant chez lequel 
die reste toute une semaine entière. Le vendredi 
suivant, à l'heure du dîner, elle entre chez un 
voisin qu'elle prie de lui permettre de griller ses 
anguilles. Mon mari me fait enrager, dit-elle, je 
ne sais plus que devenir; et je crois qu'il perd la 
tête. Dès que les anguUles sont grillées , elle les 
apporte toutes chaudes au logis. L'époux de- 
mande où elle aétédepuis huit jours, et il veut la 
battre. Elle crie haro ( à l'aide) : les voisins ac- 
courent, et entre autres celui chez lequel avoient 
été grillées les anguilles. Elle se plaint à eux de 
lafolie du sire, qui prétend, dit-elle, que safemme 
a été huit jours absente. Le voisin jure qu'eUe 
n'est restée chez lui que te temps nécessaire pour 
griller son poisson. L'époux se met en fureur ; 
on le saisit, on le lie comme un fou, et ou l'^i- 
ferme. 

La troisième propose à son ami de l'épouser. 
Il croit qu'elle veut rire , la chose étant impos- 
sible, puisqu'elle est mariée ; mais elle assure que 
sa proposition est très sérieuse, et répond même 
de l'agrément de son mari. Le moyen qu'elle 
emploie pour cela consiste à se déguiser et à se 



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194 DES TROIS FEMMES 

rendre aîusi chez un nommé Eustache qu'elle a 
gagué par argent. L'amant a prévenu le mari qu'il 
va épouser la nièce de cet £usta<^e, et il le prie 
de conduire sa future à l'église. L'antre y consent , 
et fait ainsi, sans le savoir, présent de son épouse. 
Le poète demande qui des trois femmes a mérité 
l'a 



J'ai trouvé un manuscrit dans lequel ce troisième conte 
d'Haisiau est tout-à-fait dilTéreot de celui qu'on vient de 



La femme qui veut gagner l'anneau dit en con- 
fidence à son mari qu'elle est sorcière. Elle lui 
avoue que la veille elle est allée au sabbat, et que 
le soir, la reine des sorciers doit venir chez elle 
lui faire visite, o C'est à vous de recevoir la dame, 
û dit-elle au mari; mais il faut la recevoir à ge- 
« nous, et un flambeau en main; tel est l'usage 
H établi par elle. Vous aurez aussi, s'il vous plaît, 
o les yeux bandés ; car elle ne veut point élre 
K vue; et il n'iroit pas moins qtie de la vie pour 
M vous si vous osiez la regarder. » 

D'après cette instruction, l'époux, à une heure 
indiquée, va se placer comme on le lui a dit. 
Arrive un galant qui caresse sa femme ; et le ni- 
gaud , pendant ce temps, éclaire à genoux leurs 
plaisirs. 

Haisiau , dans cette version , décide que c'est 



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QUI TROUVÈRENT UN ANNEAU. igS 
la femme sorcière qui a mérité l'anneau. La pre- 
mière , dit-il , emploie l'ivresse pour tromper 
son mari; la seconde emploie la force; il n'y a 
vraiment de ruse et d'adresse que dans le tour 
de la troisième. 

Recueil de Barbazan , tome m , page aao. 



Ce triple fabliau forme dans les Contes da sieur d'Ouville, 
tome IV, page a55 , une histoire fort longue. 

Dans les Facetiœ Bebelianœ , page 86 , trois femmes gagent 
de même à qui jouera le meilleur tour à son mari. L'un se 
laisse persuader par la sienne qu'il est moine , et il vient 
chanter la messe. L'autre ,se croyant mort , se laisse porter! 
cette messe dans une bière; et le troisième 7 chante tout nu. 

Se trouve ainsi dans les Convivales Scrmones, t. i,p. 200. 

Dans les Délices de Ferhoqaet, page 16G. 

Et dans les Facette , motti e barle da Lod. Domenichi, 
page 37a. 

Dans les Contes pour rire , page 197, trois femmes trouveot 
un diamant ; et l'arbitre qu'elles choisissent pour décider A 
laquelle des trob il appartiendra , le promet , comme dans le 
fabliau , à celle qui imaginera , pour tromper son mari , la 
ruse la plus adroite. Mais leurs tours sont différents de 



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DES TROIS FEMMES 



DES TROIS FEMMES 

QUI TROUVÈRENT UNE IMAGE. 



Che femme, .allant à la messe dans un couvent 
de nonneft, trouve en son chemin une image en- 
luminée qui représentoit très énergiquement ce 
qu'il n'est permis de faire qu'en mariage seule- 
ment; elle la i:amasse, et après lavoir regardée 
pendant quelque temps avec avidité, veut la ca- 
i:her dans son sein. Mais une autre femme qui la 
suivoit de près , et qui l'avoit vue prendre l'image, 
la lui arrache des mains, et demande à la par- 
tager ou à tirer au sort à qui des deux l'aura. 
Pendant qu'elles se querellent, arrive une troi- 
sième commère qui veut tirer avec elles. La dis- 
pute s'échauffe; déjà l'on s'injurie, et l'on est 
près d'en venir aux coups ; quand la première 
propose un expédient. « Nous sommes ici, dit- 
v elle, sur le territoire et dans la juridiction de 
« dame abbesse; allons porter devant elle notre 



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sfUI TROUVERENT UNE IMAGE. tgy 
« (liiTérend et qu'elle nous juge. » Dame aU>esse 
étoit une matrone renommée au loin pour sa 
piété, sa sagesse et sa prudence. Les deux f»ndles 
acceptent son jugement, et toutes trois se rendent 
au parloir. 

D'abord on les fait attendre quelque temps 
parce que la révérende mère étoit à l'église ; aver- 
tie qu'on la demande pour un cas important, elle 
arrive enfin avec mère prieure et mère célériàre. 
Les trois femmes la saluent avec respect; et la pre- 
mière, prenant la parole, raconte qu'ayant fait 
dans la rue une trouvaille, les deux autres la lui 
disputent et la revendiquent. Alors l'abbesse 
s'asseoit ; elle prend un air grave ; et avant de 
prononcer, demande à voir le corps du délit. On 
le lui montre; elle le regarde avec beaucoup 
d'attention; puis, 

Trob soupirs fait longs et entiers. 

m Eh! quoi! dit-elle ensuite, vous réclamez et 
« demandez que je vous adjuge une chose qui 
a nous appartient! — Qui vous appartient! s'é- 
« crient les trois femmes. — Oui , vraiment ; c'est 
« la miniature qui étoit dans mon psautier : voilà 
o trois jours que je l'ai perdue, et j'en étois fort 
« inquiète. Tenez, sœur Hélène, prenez cela, et 
a portez-le dans ma chambre. » En parlant ainsi, 
elle donne l'image à la célérière, qui fait une 



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196 DES TROIS FEMMES, etc. 

grande révérence et s'en va. L'abbesse se retire 
elle-même avec la prieure; et les trois femmes 
restent confondues, sans avoir la force de dire 
UD mot. 

L'auteur finit son conte par une réflexion 
qu'on ne doit guère attendre dans un pareil su- 
jet. Voilà, dit-il , ce que font journellement les 
juges, et ce que doivent attendre d'eux les plai- 
deurs. 



J'ai TU un livre <fheiires manuscrites du quatorzième siècle, 
qui , panni ses nombreuses miniatures , avoit les sept péchés 
capitaux, représentés de la manière la moins équivoque. 



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LA VIEILLE. 



Un jeune bachelier, courtois, aimable, et si 
heau parleur gu'ii n'eût pas craint deux afocats y 
trouve en route, près d'un gué, une vieille décré- 
pite qui raccommodoit ses guenilles au soleil. 
Eprise de la figure du damoiseau , celle-ci lui de- 
mande un baiser. Il la repousse avec mépris. Elle 
le poursuit jusqu'au bord de l'eau en s'accrochant 
à sa selle et le tirant par ses habits. Dans ce mo- 
ment arrive un grand seigneur avec sa suite. La 
vieille implore son appui contre un fils ingrat, 
qui la délaisse, dit-elle, et qui veut l'abandonner 
en-deçà de la rivière. En vain le bachelier pro- 
teste qu'il ne connoît point cette femme, et qu'il 
ne l'a jamais vue; le seigneur, pour être parfai- 
tement convaincu que ce n'est point sa mère , 
exige de lui qu'il en donne à l'instant même une 
preuve bien étrange assurément. Celui-ci pré- 
fère de se dire le fils de la vieille. Alors on lui or- 



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300 LA VIEILLE, 

donne de la prendre sur son cheval et de la por- 
ter de l'autre côté du gué. Il est forcé d'obéir. La 
vieille, pendant le passage, le baise mille et mille 
fois; et les efforts qu'il fait pour s'en défendre 
f«nt rire aux larmes le comte et ses gens. 



Dans Vjfrioste, chant xx, une vieille, arrêtée pAr une 
rivière, voit passer la guerrière Harphîse qu'elle prie de la 
transporter sur l'autre rive. Non-seulement Harphise y con- 
sent, mais le chemin étant maufais , elle pousse la cour- 
toisie jusqu'à la porter en croupe quelque temps. Zerbin , 
qu'elle rencontre , et qui à ses armes prend l'amatone pour 
un guerrier, la raille sur la maîtresse qu'elle s'est choisie. 
Haiphise irritée lui propose de se battre, à condition que 
s'il est vaincu il sera obligé de se charger de la vieille , et 
de la conduire partout avec lui. Ils combattent, et Zerbin se 
voit forcé de subir la loi à laquelle il a ciMisentL 

L'opéra-comique de la Fée Urgèle oflre aussi plusieurs 
scènes qui ont beaucoup de ressemblance avec ce fabliau. 



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ALOUL. 



Aloul étoit uu villain, riche et fort avare, à 
qui son bien avoit fait épouser la fille d*u« vavas- 
seup jeune et jolie dont il étoit extrêmement ja- 
loux. La belle , tourmentée par lui pendant deux 
années entières, en étoit venue au point de le haïr 
à mort, et avoit juré dans son âme de s'en venger 
dès qu'elle le pourroit. Cependant l'occasion fa- 
vorable ne s'en présenta point avant la fin d'avril. 
o Tout s'anime alors, dit le poète, tout se renou- 
« velle ; l'air plus doux semble épanouir les cœurs; 
« au point du jour, sous la feuillée nouvelle, le 
a rossignol vient par ses chants amoureux nous 
« exciter au plaisir; et ils sont si touchants qu'on 
« ne j>eut les entendre sans mourir d'amour. » 

La dame, n'ayant pu reposer de toute la nuit , 
se leva le matin, tandis que son jaloux dormoit 
encore, pour aller dans le jardin écouter le hé- 
raut du printemps. Le curé par hasard étoit en 
ce moment dans le sien qui n'étoit séparé de 
l'autre que par une haie. Il salue la dame, lie con- 
versation avec elle, et finit par la venger d'Âloul. 



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a02 ALOUL. 

Elle te quitte en lui donnant rendez-vous au 
même lieu pour le soir. Aloul, quand sa femme 
rentre, lui demande d'où elle vient; et peu satis- 
fait de sa réponse , il veut aller au verger vérifier 
des soupçons que la jalousie lui inspire. D'abord 
il n'aperçoit sur l'herbe que la trace de deux 
pieds, plus loin il en trouve quatre : et enfin il 
voit une place où il n'y a plus de rosée. Alors il 
reste cpnstemé; mai» cependant il ne veut point 
&ire de bruit, jusqu'à ce qu'il ait des preuves 
plus claires. 

Ici le fabliau, qui of&oit quelques tableaux 
agréables et des caractères assez bien dessinés, 
devient grossier et platement trivifd. Le prêtre 
n'ayant point trouvé au verger sa maîtresse , 
parce qu' Aloul l'a fait coucher avant lui, a l'im- 
prudence de monter chez elle. Aloul se réveUle , 
s'aperçoit de la présence d'un tiers, le saisit et 
appelle son monde. La femme frappe son mari 
et réussit à lui faire lâcher prise ; le curé s'échappe 
et court se cacher dans une étahle. Aloul prend 
son épée et va avec son monde à la recherche du 
fiiyard. Une vieille servante vient dans l'étable 
vérifier si les moutons n'ont pas été volés, elle 
les compte, et dans l'obscurité prend d'abord le 
prêtre pour un mouton. Elle veut ensuite crier, 
mais celui-ci emploie un moyen assez sûr pour 
l'engager, bon gré, malgré,au silence. Par recon- 



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ALOUL. 2o3 

noissance elle lui procure la facilité de faire re- 
traite, mais il a t'àudace de remonter dans la 
chambre des deux époux. Alotil l'entend, va de 
nouveau réveiller tous ses bouviers, leur promet 
bonne récompense, et se remet avec eux à la 
chasse du prêtre. 

Armé d'un gros bâton, et garanti par un van 
dont il se fait un bouclier, celui-ci se défend 
assez long-temps (les détails de cette bataille 
nocturne occupent plus de deux cents vers); 
enfin battu et presque éreinté, vase tapir dans 
le recoin d'un hangar : on l'y va chercher, mais 
sans pouvoir le trouver. Les bouviers abandon- 
nent une inutile poursuite, et songent à se dé- 
dommager de jeursfatigues par un régal que per- 
met Aloul. L'un d'eux, venant au hangar pour y 
couper un morceau de lard, prend à tâtons le curé 
pour un cochon gras, et s'apprête à en couper 
un morceau. Le prêtre effrayé se jette sur le bou- 
vier qui s'enfuit. On accourt avec de la lumière, 
et enfin on saisit le prêtre, auquel on alloit faire 
subir une douloureuse punition , lorsque la maî- 
tresse etla vieille servanteviennent à son secours, 
assaillent à l'improviste tes bouviers et favorisent 
ta fuite du curé, trop heureux d'en être quitte à 
si bon marché. 

Recueil de Barbazan , tome m , page SaS. 



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LES DEUX CHANGEURS. 



LBS DEUX CHANGEURS. 



Oedx changeurs, Dommés l'un Martin, l'autre 
Béranger,s'étoient associés pour leur commerce, 
sans cependant occuper la même maisoti. Après 
quelques années de société, Martin se marie;^ et 
l'autre, trouvant la nouvelle mariée à son goût, 
travaille si bien auprès d'elle, qu'il parvient à lui 
plaire et à s'en faire aimer. D'abord leurs amours 
sont heureuses parce qu'ils y mettent beaucoup 
de circonspection; mais un certain matin que 
l'époux étoit allé à son change, Béranger, qui se 
dorlottoit au lit, s'avise d'envoyer chercher la 
dame , et lui propose de se placer à ses côtés. 
Vainement elle lui représente les suites dange- 
reuses d'une pareille imprudence si son mari ve- 
noit à rentrer et qu'il la trouvât sortie; l'amant 
insiste sur sa demande extravagante, et il y met 
tant d'humeur qu'au risque de ce qui peut en 
résulter, la belle a la complaisance de se prêter 
à son caprice. 



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LES DEUX CHANGEURS. ao5 

A peine est-elle couchée qu'il va prendre tous 
ses vêtements, et les enferme sous clef; il s'Iiabillc 
ensuite et envoie prier Martin de venir déjeuner 
avec lui. Martin accourt, -et comme il trouve à 
son ami un air de jubilation dont il ne peut s'em- 
pêcher de lui faire compliment, le favori répond 
que oe n'est pas sanscause^puisqu'en ce moment 
il possède entre deux draps la plus belle femme 
qui sï)it dans toute la ville. L'autre demande s'il 
ne pourroit pas voir cette beauté charmante ; on 
la Uvre tout entière à ses regards ; seulement on 
a soin de lui cacher le visage , afin qu'elle ne 
soit point reconnue. Martin est dans l'admira- 
tion, et sans se douter aucunement qu'on vient 
de lui montrer sa femme ' , il félicite son ami sur 
le bonheur qu'il a. Cependant Béranger le fait 
passer dans une autre chambre pour déjeuner, 
et pendant ce temps il rend les vêtements à la 
dame, qui s'habille à la liâte et retourne chez 
eUe. 

Quoique dans la ferme résolution de se ven- 
ger, elle tourne son aventure en plaisanterie; et 
pendant quelques jours témoigne au galant le 
même accueil. Mais un certain soir elle l'envoie 
chercher à son tour, et lui propose de se baigner 
ensemble, prétendant que le mari est en cam- 
pagne. Il assure, lui, l'avoir vu en ville. On traite 
ses raisons de vaines défaites; et, pour n'avoir 



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■Ao6 LES DEUX CHANGEURS. 

pas l'air de la mauvaise volonté , il se voit con- 
traint de céder. Il n'est pas plus tôt dans le bain, 
que la bourgeoise à son tour enlève ses habits , 
sous prétexte de ne laisser aucun indice si queU 
qu'un venoit à entrer; après quoi eUe se désha- 
bille et entre aussi dans l'eau. 

Mais à l'instant on entend frapper. CétoitMar- 
tin qu'avoit envoyé chercher la friponne, fiéran- 
ger se croit perdu, il prie sa mie de le cacher 
quelque part, u Quoi! poltron, lui dit-elle, grand 
« et fort comme tu es , un honmie te fait peur ! 
a Voilà donc quelle ressource il y a avec toi dans 
« un danger? Eh bien! si tu n'as pas le cœur 
<■ de me défendre, tu n'as qu'à te cacher derrière 
« moi. » C'est le parti que prend le sire. Il se tajùt 
dans un coin de la baignoire ; et, pour n'être point 
vu , étend un drap sur sa tête. 

Le mari entré , la femme lui &it signe de s'ap- 
procher, et lui dit tout bas à l'oreille : « Sire, je 
« me baigne ici avec une de mes voisines, qui 
« se cache parce qu'Ole a la peau un peu noire ; 
« amusons-nous-en un moment, je vous prie: 
« dites que vous voulez vous baigner aussi , et 
« faites-lut peur. «Martin ne demandoit qu'à rire. 
Il déclare tout haut qu'il va profiter du bain , 
et appelle la chambrière pour se déshabiller. Bé- 
ranger, mourant de frayeur , pousse du pied la 
bourgeoise , et dans son coin la prie à genoux et 



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LES DEUX CHANGEURS. 207 

les mains jointes d'imaginer quelque ru&e pour 
renvoyer son époux. Mais celle-ci lui tourne le 
dos , sans daigner lui répondre ; d'autant plus 
satisfaite qu'elle le voit dans de plus grandes 
transes. 

Quand Martin est déshabillé , il vient mettre 
un pied dans la baignoire ; il dit et fait mille po- 
lissonneries, et agace de mille manières la préten- 
due voisine qui , courbée en deux et la face pres- 
que sur l'eau pour n'être pas reconnue , tenoit 
le drap à deux mains tant qu'elle pouvoit. En- 
fin, la dame Martin, après s'être bien amusée à 
ses dépens , fait signe à son mari de ne pas pous- 
ser la plaisanterie plus loin et de se retirer. « Vous 
« m'aviez joué un tour, dit-elle alors à l'amant 
K bafoué : j'ai voulu vous le rendre; mais je viens 
« de voir que vous êtes un lâche et un poltron ; 
« adieu, ne comptez plus sur mon amitié, en 
« voilà pour la vie. » A ces mots elle lui rend ses 
habits et le renvoie doublement humilié d'avoir 
perdu sa maîtresse et de lui avoir servi de jouet. 

L'auteur conclut qu'il ne faut jamais se mo- 
quer des femmes. On en est toujours la dupe , 
dit-il; faites-leur une niche, elles vous en ren- 
dront cent. 

Recueil de Barbazan , tome m , page a54- 



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ao8 LES DEUX CHANGEURS. 

La prennère partie du fabliau, c'est-à-dire le tour joué 
par J'amant, se trouve dans les Cent Nouvelles nouvelles de la 
cour de Bourgogne. 

Les autres nouvellistes ont changé l'ordre des deux aven- 
tures. Pour rendre la première plus plaisante et l'aman t moins 
coupable, ils supposent qu'on a commencé par lui jouer le 
tour de la baignoire, et qu'il s'en venge par celui du lit. 

Se trouve ainsi dans le Peeorone, Giom. ii. Nov. ti. 

Dans Straparole , Nuit 1 1 , Nov. 1 1 . 

Dam V Jrcadia in Srenta , pag. 36. 

Dans Bandello. 

Et dans les Amanls heureux, page 1 9. 

L'opérs'^omique des Souliers mors-dorés n'est que ce conte, 
ajusté au théitre, et rendu plus décent. 

Dans les Cent Nouvelles contenant cent histoires, nouv^ 1", 
nn fait voir au mari sa femme dans le bain. Il croit la re- 
connoître ; mais comme il la retrouve chez lui quand il y 
rentre , il se persuade qu'il s'est trompé , et lui conte à elle- 
même le soupçon qu'il a eu. 



NOTE. 



(i. Félicite son ami sur le bonheur qu'il a , sans se douter 
aucunement qu'on vient de lui montrer sa femme.') Ce trait 
d'impudence libertine a eu réellement lieu dans le siècle sui- 
vant. Louis d'Orléans , frère de Charles'VI , étant avec l'une 
de ses maîtresses, Mariette d'Enghien, celle dont il eut le 
fameux bitard Comte de Dunois, reçut, le matin, dans sa 
chambre Aubert de Cani , qui étoit l'époux ;et lui St, comme 
dans le fabliau , admirer sa femme sans qu'il la reconnût. 



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BOIVIN DE PROVINS. 



BOIVIN DE PROVINS: 



PAR COURTOIS D'ARRAS. 



FAVCBET tklT mUTtOIl DB CB VABLIAV. 



Qui veut ouïr t'aventure de Boivin? qu'il ap- 
proche et m'écoute. Il pourra se vanter de la 
savoir au vrai, à moins qu'il ne bouche sesoreilles 
pour ne pas m'entendre. 

C'étoit un maître ribaud et un coquin bien 
adroit que ce Boivin. Provins n'en avoit pas 
deux comme hii. Un jour il lui prit envie, pen- 
dant le temps de la foire, de jouer un tour de 
son métier. Depuis un mois il avoit exprès 
laissé croître sa barbe. Il prit une cotte, un 
surcot et une chape de bure grise, une coilTe de 
burat, de gros souliers bien épais, avec une 
grande bourse de cuir <]ans laquelle il mit douze 
deniers qui composoient tout son avoir; et pour 
mieux ressembler à un villain, il s'arma d'un ai- 
guillon. 

Ainsi équipé, le drôle alla dans une rue dé- 
tournée, vis-à-vis de la maison d'une certaine Ma- 



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aïo BOIVIN DE PROVINS, 

bile , couturière fort renommée , et qui avoit chez 
elle plusieurs ouvrières. Le long du mur étoit 
une souche : Boivin s'y assit, mit sou aiguillon 
par terre, et, le dos un peu tourné aux fenêtres 
de Mabile, sans paroître s'occuper d'elle, il com- 
mença, d'un air fort affairé, à se parler ainsi : 

a Çà, puisque nous voilà hors de ta foire, et 
a dans un endroit tranquille, faisons un peu 
« notre compte. D'abord j'ai reçu pour un de 
a mes bœufs trente-neuf sous, j'en ai reçu dix- 
M neuf pour un autre; sur quoi il faut défalquer 
a douze deniers que j'ai donnésà Giraut, qui me 
« les a fait vendre. Dix-neuf et trente-neuf, ça 
fait... ça fait...; morbleu, si j'avois ici des fèves 
« ou des pois pour compter, je le saurais bien 
« vite. Dix-neuf et trente-neuf..... Oh! je me rap- 
« pelle que Sirou m'a dit que c'étoit cinquante. 
« Item, pour dt^x setiers de blé, pour ma jti- 
« ment, mes cochons et la laine de mes agneaux, 
a cinquante autres sous. Cinquante et puis cin- 
« quante, et puis dix-neuf, et puis trente-neuf, 
« ça fait bien tout justement cent. Cent sous, 

« c'est comme qui diroit cinq livres n'estce 

« pas? Une, deux, trois... » Et tout en parlant 
ainsi, Boivin faisoit sonner ses douze deniers; il 
les prenoit à plein poing, les tiroit de sa bourse, 
les y remettoit; on eût dit qu'd avoit à compter 
un trésor. 



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BOIVIN DE PROVINS. au 

Les Elles, au bruit, étoieet acconnies à la fe- 
nêtre, et elles avoieot appelé Mabile. « Chut, 
u leur dit celle-ci, ne l'interrompez pas. Il faut 
« nous amuser du villain , et nous régaler aujoup- 
« d'iiui à ses dépens : laissez-moi faire, n 

Mabile étoit une des commères les plus fines 
et les plus adroites dont vous ayez jamab ouï 
parler; mais elle ne savoit pas avoir aâàire à un 
matois bien autrement rusé qu'elle encore. LjS 
pendard, feignant toujours de n'être occupé que 
de son compte qu'il embrouilloit exprès à chaque 
moment, répétoit sur ses doigts d'un air imbé- 
cille dix-neuf, et puis trente-neuf, et puis cent, 
et puis cinquante. Enfin, au bout de quelque 
temps, comme s'il n'eût pu se dépêtrer d'un 
compte aussi embarrassant, il s'écria avec un 
soupir. « Ah! si j'avois ici ma douce nièce Ma- 
te bile, la fille de Tiéce, ma sœur! elle avoit de 
« l'esprit celle-là. Quelle consolation ce seroit 
(I pour moi à présent que j'ai perdu ma femme 
« et mes enfants. Elle m'aideroit dans mon mé- 
« nage; je lui aurois donné un bon mari, et, 
« aprèsmDi,toutmon bien. Mais elle s'est enfuie , 
«t la mauvaise, et m'a planté là. » En parlant ainsi, 
Boivin sanglotoit douloureusement , et il s'écrioit 
de nouveau ; « Ah! Mabile! ma douce nièce Ma- 
«bile!» 

Mabile, qui n'avoit pas perdu un mot de tont 



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aïs BOIVIN DE PROVINS. 

ce soliloque, crut qu'i^étoit temps de profiter 
de la confidence. Elle descendit dans la rue. 
«■Prud'homme, dit-elle, excusez-moi si je vous 
« interromps; mais vous ressemblez si fort à un 
<t oncle que j'ai, qu'il ne m'a pas été possible d'y 
<c tenir. Dites-moi un peu quel est votre nom et 
« votre village, s'il vous plaît. » Boivin répondit 
qu'il s'appeloit Foucher de la Brousse; puis re- 
gardant la couturière avec un air d'étonnement, 
il ajouta : a Mais vous-même, damoiselle, je suis 
« bien trompé si vous n'êtes pas Mabile , ma 
ff nièce. » 

A ces mots Mabile feint de se pâmer et tombe 
assise sur la souche. Un moment après elle se 
relève et s'écrie : « Dieu m'a donc accordé enfin 
« tout ce que je demandois. » Alors elle se jette 
au cou de Boivin, le serre dans ses bras, lui baise 
les yeux et la bouche, et semble ne pouvoir ja- 
mais se lasser de l'embrasser, a Douce amie, re- 
« prend le ribaud, c'est donc véritablement toi? 
« — Oui, sire, c'est la fille de votre sœurTiéce. 
a — Ah! belle nièce, tu es cause que j'ai eu pen- 
« dant long-temps bien du chagrin; mais je te 
« pardonne, puisque te voilà retrouvée : » et mes 
deux Iiypocrites de s'embrasser de nouveau en 
larmoyant chacun de leur coté. 

Les filles admiroient, de la fenêtre, l'adresse 
avec laquelle Mabile jouoit son personnage. Elles 



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BOIVm DE PROVINS. ai3 

voulurent la seconder et descendirent dans la 
rue pour lui demander si l'honnête homme à 
qui elle témoignoit tant d'amitié étoit de sa con* 
noissance. «De ma connoissance, damoisdlesl 
« Eh! c'est mon oncle Foucher, le prt^re frère 
« de ma mère Tiéce. — Quoi, dame! votre oncle 
« Fouoher dont vous nous avez tant de fois parlé? 
« — Oui, vraiment, lui-même. — Certes, vous 
« deva être bien glorieuse ; car si une nièce 
« comme vous lui fait honneur, entre nous il est 
« bien taillé pour vous en faire aussi. a> Alors les 
donzelles vinrent l'une après l'autre, avec une 
révérence, embrasser Boivin. « Mais ne restez 
« donc pas plus long-temps dans la rue, bel oncle, 
« lui dirent-elles, entrez ; c'est ici pour vous l'hô- 
« tel Saint -Julien, et nous vous y recevrons 
« cérame vous te méritez. » En même temps elles 
le prirent par-dessous les bras pour le conduire 
dans la maison. Au milieu de tout ceci il a£Fectoit 
un air niais qui vous eût fait pâmer de rire. Lee 
fillettes avoient beaucoup de peine k s'm em- 
pêcher; elles lui tiroient la langue par-derrière 
en se moquant de lui; mais encore une fois le 
plus sot dans cette aventure n'étoit pas celui qui 
le paroissoit. 

Aussitôt qu'il fut entré, Mabile appela Ysanne, 
l'une des ouvrières, pour lui commander un 
bon dîner, m Avez-vous de l'argent à me donner J 



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ai4 BOlViN DE PROVINS. 

« r^tliqua celle-ci : je ne possède pas iine maille. 
« — Va toujours, reprit Mabile, et mets en gage, 
(( s'il le faut , nos surcots et nos couvertures. C'est 
K aux dépens de ce viUain que nous nous réga- 
<t Ions, avant le soir il aura tout payé. » Ysanne 
courut donc chez l'usurier chercher de l'argent, 
et revint avec deux oies et deux chapons gras. 
Toute la maison aussitôt se met en œuvre pour 
les apprêter. L'une les plume, l'autre fait du feu; 
oelle-ci tourne la hroche, celle4à met la table, 
tandis qu'une autre va quérir du vin. 

Mahile, pendant ce temps, tàchoit d'amuser 
son hôte. « Bel oncle, comment se porte ma 
« tante? Et mes petits cousins, ib doivent être 
M bien grandis depuis que je ne les ai vus. —Ah! 
« belle nièce, j'ai manqué de mourir de chagrin. 
« Dieu les a tous pris. Je suis tout seul à présent, 
CI et ce n'est plus que de toi que je peux attendre 
o ma consol^OD. — Que m'avez-vous dit là, bel 
« oncle ? Hélas! je m'en doutois qu'il devoit m'ar- 
« river malheur; j'ai rêvé de morts cette nuit. » 
£t alors elle se mit à pleurer, s Bon , bon , les 
«morts sont morts, lui dit Ysanne; il faut les 
«laisser et rire avec les vivants. Allons, dame, 
a lavez et mettez-vous à table , le dîner est prêt : 
u quand vous aurez bu vous aurez de quoi faire 
<t des larmes. » 

Un changement léger de deux ou trois roots m'a p(»-mis 



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BOIVIN DE PROVINS. ai 5 

de traduire, jusqu'à cette dernière phrase , le fabliau de 
Boivio, qu'autrement je n'eusse jamais osé présenter à mes 
lecteurs , tant les mœurs en sont malhonnêtes. Ce n'est point 
d'une couturière qu'il s'agit ; c'est d'une femme dévouée à un 
métier bien différent , et It^ée , selon la coutume du temps , 
avec sa troupe, dans une me détournée, que l'auteur nomme 
la rue des P.....' La nécessité où je me trouverois d'altérer le 
texte du conte , si j'entreprenais de le continuer, me force de 
l'interrompre id. J'en extrairai cependant la suite , toujours 
dans l'intention de montrer quelles furent les mœurs d'un 
siècle dans lequel la partie ta plus distinguée de la nation 
étoit amusée par des grossièretés aussi révoltantes. 

BoiviD feint de s'extasier lorsqu'il voit le repas 
qu'on lui a servi. Il déclare que ce n'est pas son 
intention de causer à sa nièce une pareille dé- 
pense ; et , comme s'il vouloit s'en charger , il 
feint de porter la main à sa bourse pour en tirer 
douze deniers. La nièce l'arrête en protestant 
que c'est lui faire insulte. Elle avoit pour projet 
de l'enivrer et de lui escamoter alors la bourse 
entière : dans ce dessein, elle le lait boire copieu- 
sement ; mais le ribaud possédoit une tète à l'é- 
preuve; il avale gaîment toutes les rasades que 
lui versent le» filles , sans seulement en paroître 
moins altéré. 

Quand Mabile voit qu'elle ne peut réussir par 
cette voie à le voler, elle en emploie une autre. En 
faveur de la parenté, elle veut le régaler de l'hô- 
tel Saint-Julien , qu'on lui a promis. Je n'ai pas 



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ai6 BOIVIN DE PROVINS. 

besoin d'expliquer ici le sens de cette expression 
qu'on a déjà vue employée ailleurs. Ysanne est 
chargée de la commission , qui chez l'auteur est 
décrite avec toutes ses circonstances; mais il est 
recommandé tout bas à la députée de profiter 
du premier moment où le villain s'oubliera , pour 
lui couper les cordons de sa bourse. Celui-ci, plus 
fin qu'elle , les coupe lui-même , sans qu'il y pa- 
roisse, par - dessous sa chape; et il cache la bourse 
dans son sein. 

Quand il rentre, Mabile, qui voit les deux cor- 
dons pendants, et qui croit la bourse escamotée , 
va pour la redemander à Ysanne. Celle-ci proteste 
qu'elle n'a rien vu; Mabile l'accuse de fripon- 
nerie ; elles se disent des injures et se battent. 
Boivin , de son càté , se plaint qu'on l'a volé. Tout 
ce qu'il y a de gens dans la maison prend parti 
pour ou contre Mabile ; le combat devient géné- 
ral; on crie, on jure, on s'arrache les cheveux; 
les tisons et les meubles volent à la tét«; c'est un 
vacarme si effroyable que les voisins et les pas- 
sants accourent au bruit, et qu'ils sont obligés 
de frapper sur les combattants pour les séparer. 
Quant k Boivin, après avoir joui de ce spectacle, 
il va conter son aventure au prévôt, qui, le soir 
en divertit à table ses amis, et lui donne dix sous. 

Recueil de Barbazan, tome m , page 357- 
Mis cil vers par Imbert, 



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BOIVIN DE PROVINS. 317 

NOTE. 

[i.Zogée dans UTte rue déloarnée ) On a remarqué que, 

par un dérèglement de moeurs bien singulier, les prostituées 
publiques s'étoteot multipliées en France sous saint Louis à 
un point étonnant. Il les vexa et les poursuivit pendant tout 
son règne avec une rigueur qu'on taxa même de dureté , et 
cependant jamais elles ne furent plus communes. La plupart 
des gouvernements municipaux se virent réduits à les auto- 
riser authentiquement, et lui-même enfin fut obligé de faire 
des lois pour elles. S'il est triste, encore une fois, de pouvoir 
opposerd'aussi hideux exemplesà ceux qui exaltent sanscesse 
les siècles passés, il faut avouer au moins que les r^lements 
que firent nos pères pour ces malheureuses et méprisables 
créatures , annoncent une sagesse dont on pourrait désirer au- 
jourd'hui les bons effets. Hs les soumettoieDt à des officiers , 
à des inspecteurs ou à des femmes qui en répondoient:ilsles 
obligeoient , comme on voit par le fabliau, d'habiter certaines 
rues , et ordinairemiint les rues les plus sales et les plus 
vilaines; à être renfermées chez elles tous les soirs, à une 
heure prescrite ; à porter certains habits ou certaines marques 
infamantes, etc. En un mot, ce n'étoit pas une profession 
insolente, qu'on laissât insulter aux bonnes moeurs par son 
impudence et son faste; c'étoit une classe particulière, dé- 
vouée à la brutalité d'un certain nombre d'hommes, mais 
tenue dans l'avilissement où elle doit toujours re&ter,et ab- 
solument isolée de toutes les autres par la honte et par 
l'opprobre. 

Les prostituées de Provins étoient renommées au treizième 
siècle. Une pièce de ce temps , intitulée Proverbes , et qui ne 
contient que le nom des choses tes plus célèbres de chaque 
pays , met dans ce nombre les RibautU de Soùsons et les P..... 
de Prvuins. 



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LE VILLAIN DE BAILLEUL. 



LE VILLAIN DE BAILLEUL, 

DE LA FEMME QUI FIT CROIRE 

 SON hjlri qu'il btoit mortj 

PAR JEUf DE BOTES. 



Un villain du village de Bailleul revient au 
logis dans un moment où sa femme , enfermée 
avec le curé , ne l'attendoit pas. Elle court au- 
devant de lui comme pour l'embrasser; mais tout- 
à-coup , affectant un air d'étonnement et d'effroi, 
elle lui demande s'il est malade. Il a beau répondre 
qu'il ne se seat d'autre maladie qu'une grande 
faim , elle prétend qu'il a les yeux éteints , avec 
une couleur cadavéreuse, et que sûrement il est 
dans un état dangereux. Il se tâte , il s'examine, 
mais elle donne tant de signes de douleur qu'il 
ne peut s'empêcher de la croire. L'épouse alors 
le couche dans un coin de l'étable sur un peu de 
paille; elle le voit s'éteindre peu-à-peu; enfin elle 
feint de le voir mourir, et elle le couvre d'un 
drap , en jetant les hauts cris. Les voisines , que 



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LE VILLAIN DE BAILLEUL. ng 

ces cris attirent, viennent dire sur son coips quel- 
ques prières. Le curé lui-même entre pour chan- 
ter ses oremus ; après quoi il emmène la veuve 
dans la chambre. Pendant tout ce temps le villain, 
convaincu qu'il étoit mort, restoit toujours sous 
le drap, sans remuer non plus qu'un cadavre; 
mais entendant un certain bruit dans la cham- 
bre, et soulevant son linceul pour regarder: 
« Coquin de prêtre , s'écrie-t-U , tu dois bien re- 
o mercier Dieu de ce que je suis mort , car sans 
« cela, mordié, tu périrois ici sous le bâton. » 



Se trouve dans les Novelle di Grazxini, autrement Lasea. 

Desperriers suppose que deux jeunes gens , pour se diver- 
tir , font accroire à un certain imbécille, nommé Bertaud, 
qu'il est malade. L'un d'eux fait le prêtre et le confesse. On 
lui dit ensuite qu'il est mort.et ils le mènent par la ville , cou- 
ché dans ime diarrette , en chantant le libéra. En même temps 
ils lui enfoncent des épingles dans les fesses ; mais un d'eux lui 
ayant fait trop de mal, Bertaud lève ta tête, et dit, comme 
dans le Fabliau, lu es bien heiireux de ce que je suis mort. 

Se trouve ainsi dans les Facetiœ Poggii. 

Et dans les illustres Proeerbes, pag. lo. 

Boccace , et d'après lui La Fontaine , dam le conte du 
Purgatoire de Féronde , supposent de même une paysanne 
qui, de concert avec l'abbé du lieu , fait son mari mort ; 
mais le reste est tout différent 

Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert , mais avec 
quelijues changements, faits d'après Lasca. 



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LAI DU PALEFROI VAIR. 



LAI DU PALEFROI VAIR: 



PAR HUGUES LE ROI. 



Je suis réellement afQigé toutes les fois que je 
vois les dames n'être pas honorées autant qu'elles 
le méritent. Heureux celui qui en rencontrera 
une douce, honnête et capable d'aimer constam- 
ment! Il pourra bien se promettre des jours purs 
et sans nuages. C'est pour célébrer un pareil bon- 
heur que j'ai entrepris ce lai; mais toutes les fem- 
mes ne ressemblent point à celle dont vous allez 
entendre l'histoire. Pour une que vous trouverez 
loyale et sincère, combien en est-il qui sont faus- 
ses , inconstantes et perfides. Je ne laisserai pas 
néanmoins de vous achever mon conte, puisque 
je l'ai annoncé : vous verrez par là ce que sait 
faire Hugues Le Roi, et vous pourrez ainsi appré- 
cier ses talents. 

Je vous dirai donc qu'en Champagne jadis fut 
un brave chevalier nommé messire Guillaïune , 
riche en bonnes qualités , mais pauvre d'avoir. 
Obligé de subsister par sa valeur , il ne possédoit 



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LAI DU PALÉFfiOI VAIR. aai 

pour tout bien qu'une petite terre valant au 
plus deux cents livres : et c etoit grand dommage ; 
car il avoit tout , courage, honneur , probité. Pa- 
roissoit-il dans un tournoi ? il ne s'amusoit pas à 
faire aux dames de beaux saints ou des signes de 
galanterie ; il s'élançoit , tête baissée , à l'endroit 
où la foule étoit 4a plus forte, et ne seretiroit que 
quand il avoit terrassé ou vaincu ses adversaires. 
Aussi étoit-il partout connu et considéré. Je m'ai> 
réte avec plaisir sur son éloge , messieurs , parce 
que la justice qu'on rend aux braves gens est le 
moyen le plus sûr de leur donner des imita- 
teurs. 

Dans le voisinage de Guillaume demeuroit un 
très riche seigneur, veuf et père d'une fille extrê- 
mement jolie , nommée Nina. Son château étoit, 
ainsi que celui du chevalier, situé dans les bois ( car 
la Champagne alors avoit beaucoup plus de forêts 
encore qu'elle n'en a aujourd'hui ) ; et ils n'étoient 
distants l'un de l'autre que d'une grosse lieue. 

Mais celui du vieillard , bâti sur un montictde 
fort escarpé , se trouvoit en outre défendu par 
un fossé profond et par une forte haie d'épines, de 
sorte qu'on ne pouvoit y aborder que par le pont- 
levis. C'étoit là que s'étoit retiré le prud'homme; 
il y vivoit tranquillement avec sa fille, faisant va- 
loir sa terre qui lui rapportoit annuellement mille 
bonnes livres de rente. 



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M* LAI DU PAUSFROl VAIK. 

Avec une pareille fortune, voits jugez bien que 
la pucelle, belle et aimaUe comme elle l'étoit, ne 
devoit pas manquer de soupirants. De ce notobre 
fut Guillaume; jaloux d'avoirpour maîtresse une 
personne d'un mérite aussi distingué, il mit tous 
ses soins à lui plaire; et bientôt, à force de coiu> 
toisie et de beaux faits d'armes, il y parvi»!. Hais 
quand le père vit les visites du chevalier devoiir 
trop fréquentes , d défendit à sa fille de lui pap- 
ier, et le reçut lui-même avec une froideur si 
marquée , que le favori n'osa plus revenir. 

Par là se trouva interrompue toute commu- 
nication entre les deux amants. L'âge neperraet- 
toit plus au père de monter à cheval ni de sortir; 
ainsi il n'y avoit avec lui aucun espoir d'absence. 
Le vieux renard d'ailleurs , ayant eu dans sa jeu- 
nesse plusieurs aventures , avoit iqipris par son 
expérience à devenir défiant et rusé, Guillaume 
n'eût demandé seulement qu'à voir sa mie; et 
cette foible consolation lui étoit interdite. 

Un jour enfin qu'il cherchoit et rôdoit autour 
des murs, U aperçut une poterne abandonnée, à 
travers laquelle il étoit possible dese parler. Il trou- 
va moyen de le faire savoir à Nina qui ne manqua 
pas d'en profiter. Pour lui il pouvoit venir en sû- 
reté au lieu du rendez-vous par de petits sentiers 
détournés, à travers la forêt, que lui seul counois- 
soit. Ce dédommagement léger fit d'abord le bon- 



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LAI DU PALEFROI VAIR. aa3 

heur des deux amants; ils en jouirent pendant 
quelque temps avec transport; mais quoi! se 
parler sans se voir , s'aimer tendrement et ne 
pouvoir se le prouver! pas un baiser! pas une ca- 
resse! toujours craindre d'être découverts etd'ètre 
séparés pour jamais ! Guillaume ne put tenir à 
une pareille situation. Il résolut d'en sortir d'une 
manière ou d'une autre, et vint au château, dans 
le dessein de déclarer ses intentions au père et 
d'en obtenir enfin une réponse décisive. 

a Sire , lui di^il , j'ai une grâce à vous deman- 
a der, daignez m'écouter un instant : j'aime vojre 
« fille, sire, d'elle seule dépend tout mon bon- 
« heur , et j'ose vous suppher de m'accorder sa 
R main. Vous connoissez ma naissance et mon 
a nom , je crois avoir quelque droit à votre estime 
a et n'être point indigne de Nina ; j'attends votre 
« réponse ;mais cette réponse va me donner ou la 
« vie ou la mort — - Je conçois sans peine qu'on 
« peut aimer ma fille, réponditlevieillardjelle est 
«jeune, belle et sage; sa naissance est distinguée; 
« je n'ai qu'elle d'héritière; et si elle mérite tou- 
« jours mon amitié, unbien considérablel'attend. 
a Avec ces avantages,je crois qu'il n'y a pointde 
« prince en France qui ne s'honorât de l'épouser. 
« Déjà plus d'un gentilhomme puissant est venu 
« me sollicitera ce sujet; mais rien ne me presse, 
n j'attendrai un parti convenable, et je ne veux 



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324 LAI DU PALEFBOI VAIR. 

« pointsurtDutdeceschevaliers qui, comme leurs 
« faucoBs ne vivent que de proie. » 

Guillaume confus n'eut pas la force de ré|K>n- 
dre ; il alla se cacher dans la forêt , où il employa 
le reste du jour à se désoler,en attendant que les 
ténèbres lui permissent de se rendre à la poterne. 
Nina s'y rendit aussi de son côté; et ce fut alors 
qu'éclatèrent des sanglots douloureux. « Recevez 
(c mon dernier adieu, s'écria le chevalier! c'en est 
fait,iln'e$tplusde bonheur pour moi dans cette 
o contrée , et il faut que je la fuie puisque je ne 
a puis vous y posséder. Maudites soient à jamais 
o les richesses qui me font perdre tout ce que 
«j'aime. — Hélasljem'applaudissoisde les possé- 
« der pour pouvoir vous les oifrir , répondit la 
« tendre Nina. Faut-il que le sort me réduise à les 
« niaudireanssi!mais,moncherGuillaume,nedés- 
a espérons pas encore : il nous reste une ressource 
a que depuis long-temps a prévue ma tendresse; 
« vous avez près d'ici, à Médot, un vieiloncle,de 
« l'âge de mon père, et son ami dès l'enfance; si 
« vous lui êtes cher, comme je ne puis en douter, 
« allez le trouver et lui confier le secret de notre 
« amour : sans doute il a aimé dans son jeune âge ; 
« il aura pitié de nous. Dites-lui qu'il peut faire 
« mon bonheur et le vôtre ; je ne lui demande 
« pour cela qu'un service simulé; c'est de vous 
« céder, pendant quelques jours seulement, trois 



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LAI DU PALEFROI VAIR. aaS 

« cents livres de rentes sur sa terre ; qu'il vienne 
« alors me demander pour vous à mon père : 
« il m'obtiendra de son amitié , j'en suis sûre ; 
« et dès que nous serons imis, nous lui remet- 
« trons en main l'acte de son bienfait. Ah! mon 
doux ami,ai-je besoin de ses présents pour t'ai- 
« mer! — J'allois mourir, s'écria Guillaume; voiis 
« me rendez la vie. » 

Il courut aussitôt chez l'oncle, et le supplia de 
seconder son amour, sans lui avouer cependant 
qu'il étoit aimé de la pucellc. » Votre choix ne 
« mérite que des éloges , répondit celui-ci ; je 
a connois beaucoup votre maîtresse, elle est char- 
fi mante; soyez tranquille; je me charge de l'ob- 
« tenir de son père , et je vais de ce pas ta lui de- 
« mander. » £n efiet, il monta aussitôt à cheval. 
Guillaume , transporté de joie, partit de son côté 
pour Galardon où étoit annoncé un tournoi qui 
(levoit durer deux jours. Pendant toute la route, 
l'amoureux chevalier ne s'occupa que du bon- 
heur qu'il alloit enfin goûter. Hélas! il ne soup- 
çonnoit guère qu'on songeoit à le trahir. 

L'oncle fut reçu chez le père à son ordinaire. 
On se mit à table ^ où tout en buvant l'un à l'au- 
tre, les deux vieillards racontèrent leurs antiques 
prouesses en amour et en chevalerie. Mais quand 
on eut desservi et que tout te monde se fut retiré : 
« Mon vieil ami, dit le seigneur de Médot, je suis 



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236 LAI DU PALEFROI VAIR. 

o garçon et m'ennuie de vivre seul ; vous allez 
a bientôt marier votre fille et vous trouver de 
« même. Acceptez une proposition que j'ai avons 
« faire : accordez-moi Nina; je lui abandonne tout 
a mon bien , je viens demeurer avec vous , et ne 
« vous quitte plus qu'à la mort. >> Cette proposi- 
tion enchanta le père; après avoir embrassé son 
vieux gendre, il fit venir sa fille , à laquelle il an- 
nonça l'arrangement funeste qu'ils venoient de 
conclure ensemble. 

Si la pocelle fut consternée, je vous le laisse à 
penser. Elle ne rentra dans sa chambre que pour 
se désoler, pour maudire mille fois la trahison du 
perfide vieillard , pour appeler à son secours son 
malheureux amant. Pendant ce temps il travail- 
loit à la mériter en se couvrant de gloire à Ga- 
lardon , et il étott bien loin d'imaginer que par 
une noirceur abominable son oncle la lui enlevoit 
en le déshéritanf. Le soir elle courut à la poterne, 
car elle ignoroit qu'il fût au tournoi; mais après 
avoir attendu long-temps sans le voir paroitre, 
elle se crut abandonnée. 

Le jour fatal venoit d'être fixé par les vieillards 
au surlendemain. Le futur avoit demandé que le 
mariage et la noce se fissent en son château de 
Médot. En conséquence il fut réglé que, pour 
arriver de bonne heure, on partiroit au point 
du jour; et, en attendant, le gendre et le beau- 



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LAI DU PALEFROI VAIR. 337 

père envoyèrent dans tout le voisinage inviter 
leurs amis, c'est-à-dire ceux des gens de leur âge 
qui vivoient encore. Le lendemain arrivèrent, les 
uns après les autres, ces barbons au corps dé- 
crépit, au front ridé, à la tête chauve et trem- 
blante. Jamais ne se vit assemblée de noce plus 
burlesque. Vons eussiez cru qu'ils venoient tous, 
avant de partir pour l'autre monde, se dire le 
dernier adieu. 

La journée fut employée à préparer les ajus- 
tements et la parure de la triste mariée. Elle 
étoufFoit intérieurement de douleur, et se voyoit 
obligée pourtant de dévorer ses larmes et d'af- 
fecter un visage tranquille. Le père venoit de 
temps en temps examiner si l'ouvrage avançoW 
Dans une de ces visites, quelqu'un lui demanda 
s'il avoit songé à faire venir suffisamment de 
chevaux pour conduire à Médot toutes les per- 
sonnes qui dévoient s'y rendre. « I.es hommes 
a ont les leurs sur lesquels ib sont venus , ré- 
« pondit-il. Ceux de mes écuries serviront; mais 
a en tout cas, pour ne pas nous trouver embar- 
o rassés, il n'y a qu'à en envoyer chercher quel- 
K ques-uns de plus chez mes voisins. » Et sur-le- 
champ il dépécha un domestique qu'il chargea 
de cette commission. 

Celui-ci se rappela en route que Guillaume 
avoit un cheval gris magnifique, et réputé le 



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aa8 LAI DU PALEFROI VAIR. 

plus beau de toute la province. Le balourd crut 
que ce seroit sans doute flatter sa jeune maîtresse 
que de lui procurer, pour une cérémonie aussi 
agréable, une pareille monture, et i] alla chez le 
chevalier l'emprunter. 

Guillaume, après avoir remporté le prix du 
tournoi, avoit passé chez son oncle pour cher- 
cher la réponse qu'il attendoit; mais ne l'ayant 
pas trouvé et s'imaginant que le père apparem- 
ment faisoit quelque difficulté, il étoit revenu 
chez lui, du reste si parfaitement tranquille sur 
cette affaire , si plein de confiance en la parole 
du négociateur, qu'en entrant il commanda qu'on 
fît venir un ménétrier pour lui chanter quelques 
bhansons amoureuses. Il se flattoit que son oncle 
se feroit im plaisir de venir lui annoncer lui- 
même la réussite de son message, et dans cet 
espoir il avoit sans cesse les yeux, tournés vers la 
porte. 

Tout-à-coup il voit quelqu'un paroitre : c'étoit 
le domestique qui , le saluant de la part de son 
maître, lui demande au nom du vieillard, pour 
le lendemain, son beau palefroi gris. «Oh! de 
«toute mon âme, répond Guillaume, et pour 
« plus long-temps s'il le veut. Mais quel besoin 
o a-t-il donc de mon palefroi?- — Sire, c'est pour 
« mener à Médot Nina, notre demoiselle. — Sa 
a fille! Eh! que va-t-elle faire à Médot? — Se ma- 



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LAI DU PALEFROI VAIR. 229 

« rier. Quoi! est-ce que vous ne savez pas que 
« votre oncle l'a demandée à monseigneur, et 
« qu'il l'épouse demain matin au point du jour? » 

A ces paroles, Guillaume reste pétrifié d'éton- 
nement. Il ne peut croire une trahison aussi 
noire , et se la fait certifier une seconde fois. Mal- . 
heureusement pour lui , les coupables sont tels 
qu'il ne peut s'en venger. Il se promène pendant 
quelque temps en silence, les yeux baissés et l'air 
furieux. Soudain il s'arrête, appelle son écuyer, 
fait seller le cheval gris, et le livre au valet. « Elle 
« te montera, se dit-41 à lui-même, et en le mon- 
« tant elle songera encore une fois à moi. Ne 
« suis-je pas trop heureux de contribuer à ses 
plaisirs? Mais non , c'est à tort que je l'accuse. 
« On a forcé sa main , elle n'en est que plus à 
a plaindre; moi, j'ai son cœur, et tant que je vi- 
« vrai elle aura le mien. » 

Le chevalier alors appelle tous ses gens. Il leur 
distribue le peu d'argent qu'il a, et leur permet 
de quitter son service dès l'instant même. Ceux- 
ci éperdus demandent en quoi ils ont eu le mal- 
heur de lui déplaire. « Je n'ai qu'à me louer de 
«vous tous, répond-il, et je voudrois qu'il me 
«fut permis de vous mieux récompenser; mais 
« la vie m'est à cliarge, partez et laissez-moi mou- 
« rir. n I.£s infortunés se jettent en larmes à ses 
genoux : ils le conjin-ent de vivre et le supplient 



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a3o LAI DU PALEFROI VAIR. 

d'agréer qu'ils restent auprès de lui pour adoucir 
ses maux. Il les quitte sans leur répondre, et va 
s'enfermer dans sa chambre. 

On dormoit pendant ce temps au château du 
père. Pour pouvoir partir de grand matin, on 
s'y étoit couché de bonne heure, et la guaite du 
donjon avoit ordre d'éveiller tout le monde au 
son du tocsin , dès que le jour commenceroit à 
paroître : Nina seule ne put reposer. L'instant 
de son malheur approchoit, et elle n'y voyoit 
plus de remède. Vingt fois dans la journée la 
pauvrette avoit cherché l'occasion de s'enfuir. 
Elle l'eût fait sans crainte si la chose eût été pos- 
sible, mais elle avoit trop d'yeux à tromper, et 
son unique consolation fut de passer la nuit dans 
les larmes. 

Vers minuit la lune se leva. La guaite qui le 
soir avoit un peu bu et qui s'étoit endormie, se 
réveillant tout-à-coup et voyant une grande 
darté , crut qu'il étoit déjà tard , et se hâta bien ' 
vite de sonner son tocsin. Aussitôt tout le monde 
de se lever, et les domestiques de seller les che- 
vaux. Le palefroi gris, comme le plus beau, fut 
destiné pour la pucelle. A cette vue elle ne put 
contenir sa douleur et fondit en larmes. On n'y 
fit point attention, parce que ces larmes fiirent 
attribuées au regret de quitter la maison pa- 
ternelle. Mais quand il fut question de monter 



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LAÏ DU PALEFRŒ VAIR. lii 

le cheval, elle s'; refusa si opioîâtrémeDt qu'il 
fallut l'y placer comme de force. Od partît : d'a- 
bord marchoient les domestiques, hommes et 
femmes, puis les gens de la noce, puis la mariée 
qui, peu empressée d'arriver, s'étoit mise à la 
queue de la troupe. On l'avoit confiée à un vieux 
chevalier, homme sage et renommé, lequel de- 
voit lui servir de parrain pour la c^monie, et 
celui-ci fermoit la marche. 

U y avoit pour arriver à Médot trois lieues à 
faire, toujours dans la forêt, et par un chemin 
de traverse si étroit que deux chevaux pouvoien t 
à peine y passer de front. 11 fallut donc aller à la 
file. Pendant la première demi-lieue on causa, on 
s'égaya un peu; mais nos baiiwns qui n'avoient 
pas dormi suffisamment succombèrent bientôt 
au sommeil. Vous eussiez ri de voir leurs tètes 
chenues vaciller à droite et à gauche ou tomber 
penchées sur le cou des chevaux. 

La pucelle suivoit,trop occupée de sa douleur 
pour songera eux. Pareille à ces condamnés qu'on 
mène au suppUce, et qui , pour vivre quelques 
instants de plus, retardent la marche autant qu'ils 
peuvent , elle ralentissoit le pas de son cheval. 
Mais on n'eut pas &it une Ueue que, sans le vou- 
loir, elle se trouva ainsi s^>arée de la troupe. Son 
vieux conducteur ne s'en aperçut pas davantage, 
parce qu'il sommeilloit comme les autres. Cepen- 



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232 LAI DU PALEFROI VAIR. 

dantses yeux s'entr'ouvroient de temps en temps; 
mais comme il voyoit toujours devant lui le pale- 
froi gris, ils se refermoieiit tout aussitôt : les che- ' 
vaux au reste n'avoient pas besoin de guides ; 
. dans un chemin pareil ils ne pouvoient s'^arer. 
Il y avoit un endroit pourtant où la route se 
partageoit en deux; l'une étoit la continuation 
de ceUe de Médot, et l'autre un petit sentier qui 
conduisoit chez Guillaume. Tous les cavaliers de 
la troupe avoient suivi la première comme de . 
raison ; et le cheval du vieux parrain ne manqua 
pas de suivre la trace des autres. Pour le palefroi 
gris, depuis le temps qu'il conduisoit son maître 
au rendez-vous de la poterne, il étoit si fort ac- 
coutumé au sentier , qu'il le prit à son ordi- 
naire. 

il falloit, pour arriver chez Guillaume, passer 
à gué une petite rivière. Au bruit que fait le che- 
val en mettant le pied dans l'eau , Nina sort de 
sa triste rêverie; elle se retourne pour appeler le 
parrain à son secours, et ne voit personne; seule 
et abandonnée dans une forêt à pareille heure , 
un premier mouvement d'efiroi la fait d'abord 
tressaillir; mais l'idée de pouvoir échapper au 
malheur qui la menace étouffe sa frayeur; et elle 
pousse hardiment son cheval dans la rivière, prête 
à périr, s'il le faiit, plutôt que de consommer cet 
hymen affreux. Il n'y avoit rien à craindre j le 



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LAI DU PALEFROI VAIR. a3i 

cheval, selon sa coutume, traverse de lui-méiae 
le gué; et bientôt il arrive chez son maître. 

La guaite apercevant la demoiselle , coma aus- 
sitôt pour avertir, et vint lui demander ensuite 
à elle-mêrae, à travers la petite porte du pont-le- 
vis, ce qu'elle vouloit. « Ouvrez vite, cria la pu- 
« celle, c'est une femme poursuivie par des vo- 
« leurs qui vous demande du secours. » L'autre 
regarde par le guichet : il voit une jeune personne, 
parfaitement belle et couverte d'un nche man- 
teau d'écarlate. La parure , la beauté de la de- 
moiseUe, ce cheval gris qu'eUe monte et qui lui 
semble être le palefroi de Guillaume, l'étonnent 
au point qu'il croit que c'est quelque fée favo- 
rable que la compassion amène auprès de son 
bon maître pour le consoler. Il court aussitôt 
l'avertir. GuiUaurae avoit passé la nuit dans les 
larmes. Ses gens , véritablement affligés parce 
qu'ils Taimoient, n'avoient pas voulu se cou- 
cher plus que lui; de temps en temps ils alloient 
sans bruit écouter à sa porte, dans l'espoir que 
peut-étresa douleur s'allégeroit;mais l'entendant 
toujours soupirer et gémir ils revenoient pleurer 
ensemble. 

Cependant, dès qu'il sut qu'une femme étoit 
à sa porte, par courtoisie il alla au-devant d'elle 
et fit baisser le pont-levis. () joie inespérée ! ô bon- 
heur! il voit sa mie. Elle s'élance dans' ses bras, 



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a34 LAI DU PALEFROI VAIR. 

en criant: « Sauvez-moi w; et en même temps elle 
le serroit avec les siens de toutes ses forces , et re- 
gardoit derrière elle d'un air d effroi, comme si 
réellement des ravisseurs l'eussent poursuivie, 
o Rassurez-vous, s'écrie-t-il, rassurez-vous ; je vous 
« tiens , et il n'y a personne sur la terre qui puisse 
« désormais vous arracher à moi ». Alors il appelle 
ses gens, leur donne différents ordres, et fait le- 
ver le pont. Mais ce n'est pas assez; pour être 
parfaitement heureux, il faut qu'il soit l'époux 
de Nina ; il la conduit donc à sa chapelle, et man- 
dant son chapelain , lui ordonne de les marier 
ensemble. Alors la joie rentra dans le château ; 
maître et domestiques , tous paroissoient égale- 
ment enivrés de plaisir; et jamais à tant de cha- 
grin ne succédèrent aussi prompt^nentdes trans- 
ports aussi vife. 

Il n'en étoit pas ainsi à Médot. Tout le monde 
y étoit arrivé, excepté la pucelle et son gardien. 
Maison avoit beau se demander ce qu'ils étoient 
devenus, personne ne pouvoit l'apprendre. En- 
fin ce gardien parut , toujours dormant sur son 
cheval; et il fut fort étonné, quand on le ré- 
veilla , de ne plus voir la mariée devant lui. 
Comme on soupçonna qu'elle avoit pu s'égarer 
dans la forêt, plusieurs domestiques furent déta- 
chés pour aller la chercher. Mais on sut bientôt 
à quoi s'en tenir par l'arrivée d'im écuyer qu'en- 



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LAI DU PALEFROI VAIR. a35 

voyoit Guillaume, et qui vint annoncer que la de- 
moiselle étoit chez son njaître , et de la part du 
chevalier invita le père et tous les gentilshommes 
de la noce à se rendre chez lui. On y courut ; 
GuUlaume alla au-devant d'eux, tenant par la 
main sa nouvelle épouse qu'il leur présenta sous 
cette qualité. 

A ce mot d'abord s'éleva dans la troupe un 
grand murmure. Mais quand Guillaume eut prié 
qu'on l'écoutât, quand il eut conté toute l'Iiis- 
toire de ses amours jusqu'à l'aventure du pale- 
froi, tout changea. Ces vieillards, blanchis dans 
des principes d'honneur et de loyauté, témoignè- 
rent même leur indignation de ce qu'on les avoit 
rendus complices d'une perfidie; et ils se réuni- 
rent tous pour presser le père de ratifier l'union 
des deux amants. Celui-ci ne put s'y refuser, etia 
noce se fit chez Guillaume. L'oncle mourut dans 
l'année-, le chevalier par cet événement hérita de 
Médot. Peu de temps après , son beau-père étant 
mort aussi, il se vit un des plus riches seigneurs 
de Champagne, et il vécut aussi heureux qu'il 
méritoit de l'être. 

Recueil de Barbazan, tome i", page 164 



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236 LAI DU PALEFROI VAIR. 

NOTE. 

(r. Palefroi voir). On a vu ùlleurs que le vmréUÂt vcac 
fourrure gris-blanc , nommée ainsi à cause de cette variété 
de couleur. On nomma de même yeux vairs les yeux bleus , 
parce que , comme le vair, ils sont parsemés de petits points 
blancs ; ainsi qu'on peut s'en convaincre en les regardant de 
près. Nos auteurs ne célébrant presque jamais que des beau- 
tés blondes , ils ne célèbrent non plus que le& yeux tnûrs , 
mais comme quelquefoU ils écrivent verz , La Ravallière *, 
trompé par l'orthographe , a cru que ce mot signifioit de cou- 
leur verte. D'après cela , il admire comment la nature a pu 
former des yeux pareils, et il propose aux physiciens d'exa- 
miner pourquoi ce phénomène n'arrive plus. 

Le Palefroi vair est un cheval gris. 

' Cbausans Ju Roi de navarre , tome premier- 



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LE VILLAIN DE FARBU. aS? 



LE VILLAIN DE FARBU. 



Un paysan de Farbu (village dans l'Artois), 
homme fort sot, alloit avec son fîls vendre quel- 
ques denréesàla ville. En y entrant, ils trouvent 
dans une rue un fer à cheval, et le père dit à 
son fils de le ramasser. Mais c'étoit une attrape; 
le fer étoit cliaud, et avoît été jeté là par des 
jeunes gens qui vouloient s'amuser aux dépens 
de quelque nigaud. Le fils, soupçonnant une 
malice, crache sur le fer avant d'y toucher, et 
voyant bouillonner sa salive, il se retire en se 
moquant des jeunes gens et de leur attrape. Sa 
ruse adroite frappe d'admiration le sot père. De 
retour le soir à Farbu, celui-ci demande à souper. 
Sa femme lui sert de la bouillie qui étoit brû- 
lante. Il veut avant de manger s'assurer si elle 
n'est pas trop chaude , et il emploie pour cela la 
même épreuve que son fils avoit employée pour 



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338 LE VnXAIN DE FARBU. 

le fer. Comme il ne voit rien bouillonner, il avale 
hardiment, mais 11 se brûle toute la bouche, et 
s'en prend au jeune homme qu'il accuse d'avoir 
des secrets qui ne sont bons que pour lui seul. 



Se trouve dans le Passe-tempi agréable , page ai. 
Dans CÀpotoffepour Héndote , tome i , page a6. 



Ce conte n'est pas si niais qu'il le sembleroit au premier 
abord. 

Combien de paysans de Farbu dans le monde I Combien 
de gens qui pourtant ne sont ni idiots ni sots, s'étonnent 
naïvement d'avoir échoué en Taisant précisément ce qui avoît 
si bien réussi i d'autres, et ne voient pas qu'ils ont craché 
dans leur soupe. 



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DE LHERBERIE. 



DE L'HERBERIE, 



LE DIT DE L'HERBERIE. 



Tels sont les deux Hires de deux piècri lotalement diiTéF«otei , que 
j'ai réunies et foodues eusemble , parce que le sujet en eu le mènie , ne 
coateDiiDl loules deux que des propos de charlatBU dans uue place pu- 
blique. Elles sont intilutéea Herictic, du mérier de ces sortes de gens 
qui alors veodoienl au peuple des herbes. L'une est en piwe , l'aulre est 
moitié en prose et moitié eu vers. Toutes deux, dans l'original, soDl fort 
ordurièret. C'éto il ainsi qu'alora onamuioil U canaille, et bien de hauts 
sdgueurs n'avoieut point le goût plus diflkile. Telles éloient, je ne ces- 
serai de le répéter, les ntiBurs de ce bon vleiti temps qu'aujourd'liui l'oo 
nous vante Mot cesse. 



Àudafridi fabuli fabala quand il la bacula 
plentissimus Hareng. Entre deux vertes une 
mûre. Je vous dis donc, beaux seigneurs, qu'il y 
a dans ce bas monde cinq cas particuliers où un 
galant homme ne peut en conscience se dispen- 
ser de croire sa femme. Et d'abord si vous la 
jetez dans un four allumé, et qu'après lui avoir 
demandé : a Ma mie, comment te trouves-tu ici? a 
elle vous réponde : « Sire, je n'ai pas froid , u je 



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a4o D£ L'HERBERIE. 

soutiens qu'alors vous êtes obligé de la croire; 
a* si vous la jetez à l'eau, et qu'après lui avoir 
demandé : « Ma mie, as-tu soif, » elle vous ré- 
ponde : a Non, mon cœur, » je dis qu'il faut la 
croire; 3" si le matin, quand elle se lève, vous 
lui demandez ce qu'elle compte faire dans la jour- 
née, et qu'elle vous réponde : « Sire, je compte 
a vous faire enrager, » je dis, messieurs.... Quoi! 
vous riez! est-ce que vous vous moqueriez de 
moi par hasard? Apprenez à me connoitre, s'il 
vous plaît, et sachez que je ne suis point de ces 
atïronteurs qui courent le monde en vendant 
suif de mouton pour graisse de marmote, ni de 
ces pauvres hères qui viennent en cape à la porte 
d'une église étaler sur un tapis des boites et sa- 
chets, et vous vendre poivre ou cumin. Non, 
messieurs , non , je ne me mouche point de cette 
main-là. Je suis, moi, un physicien habile, qui 
pour pouvoir un jour vous guérir ai parcouru 
toute la terre habitable, le Poitou, l'Anjou, les 
Indes , Jérusalem , le royaume des bêtes et la So- 
logne. 

Connoissez-vous, par exemple, le seigneur du 
Caire? £h bien! messieurs, j'ai mangé à sa table 
pendant deus ans, et j'en ai rapporté une pierre 
qui fait ressusciter les morts. Quiconque de vous 
la touchera cette pierre, messieurs, il n'a plus 
à redouter, après cela, ni scorpion ni tarentule. 



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DE L'HEBBERIE. 341 

Il ne doit plus craindre qu'un chien mort aboie 
après lui, ni qu'un âne ricane pour lui faire 
peur, ni qu'un lièvre l'emporte pour peu qu'il 
se tienne bien. Enfin, quelque chose qu'il fasse, 
il ne mourra point sans confession. 

Lorsque Dieu vint sur la terre, beaux sei- 
gneurs, il trouva des hommes qui crurent en 
lui, il en trouva qui n'y crurent point. Je pour- 
rois fort bien, moi, quoique je ne sois pas le 
Sauveur, n'être pas mieux traité que lui. Mais 
au reste, pour mettre votre conscience en repos, 
je veux, messieurs, vous montrer ici ce que je 
sais faire. Y a-t-il parmi vous quelque honnête 
homme, bon catholique et craignant Dieu , qui 

ait mal aux dents? qu'il approche Ah! c'est 

votis, l'ami ? répondez donc... Est-ce oui ou 

non que vous dites.....? Je ne vous entends pas, 
parlez plus haut... Encore.... bon cela. Voilà un 
malade de bonne humeur, il fait rire tout le 
monde. Dites-moi maintenant, l'ami, si votre 

dent est creuse Oui, n'est-ce pas? cela suffît. 

Je vais donc vous guérir, car je suis bien aise de 
faire voir que ce n'est pas l'intérêt qui m'amène 
ici. Baissez vos chaperons, vous autres, et dressez 
vos oreilles : il n'y a pas un mot à perdre dans 
tout ce que je vais dire. 

Il faut, mon cher, prendre un peu de graisse 
de marmote. Vous pilerez cela dans im mortier 



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a43 DE LllERBERIE. 

avec un crotin de nonne sortant du four; vous 
en ferez une boulette que vous mettrez dans 
le creux de votre dent, puis, sans perdre de 
temps , TOUS irez vous poser le derrière nu sur 
un brasier bien allumé. Dès que l'onguent sera 
fondu, je réponds sur mon Dieu que vous serez 
guéri. Porcilla polos iaudate carbonculus gor- 
selas. 

Maintenant, messieurs, voulez- vous savoir 
de quoi sont composés les remèdes que je vous 
vends? Je vous dirai que j'ai quatre frères, que 
mes quatre frères ont chacun quatre chiens, et 
chacun des quatre chiens un colUer de fer. Vous 
me demanderez peut-être ce que font ces quatre 
fois quatre chiens? le voici. Tous les quatre jours 
mes quatre frères les mènent tous quatre dans la 
forêt des Àrdennes chasser les griffons , les élé- 
phants , les basilics , les dragons volants , et les 
autres bétes qu'il me &ut journellement pour mes 
graisses. Avec ces graisses votre serviteur guérît 
lamort,la brûlure, le frisson, la galeetia colique, 
que Dieu puisse envoyer à ceux qui ne m'achè- 
teront rien. 

Ces graisses, au reste, on ne les mange point. 
Non vraiment, il Ëtut bien s'en garder, car elles 
ont tant de vertu, que si on en mettoit seule- 
ment gros comme un pois sur la langue d'un 
bœuf, il tomberoit mort sans parler. On les ap- 



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DE LUËRBERIE. a43 

plique sur le corps à l'endroit où l'on souffre, et 
dans l'instant , quelque violent que soit le mal , 
il s'enfuit tout droit jusqu'à la rivière qui court. 
Mais ce n'est pas là tout, messieurs. Ouvrez vos 
yeux , regardez bien , vous allez voir la merveille 
des merveilles, la voici, la voici, c'est moi qui 
l'ai cette poudre admirable de Jouvence , qui ré- 
pare les torts des vieillards et l'bonneur des filles 
qu'on va marier, quand il a soufiert quelque 
échec. Au reste, si vous ne m'en croyez pas, in- 
terrogez ma femme : elle peut parler, je ta lais- 
serai dire. 

LA FEMME. 

Oui, belles gens, je suis femme d'honneur, et 
ne voudrois pas, pour mon pesant d'or, vous 
tromper. J'ai appris à connoître les herbes chez 
madame Trote de Saleme, cette madame Trote 
dont sûrement vous avez tous ouï parler, qui se 
fait une coiffe de ses oreilles, et qui attache ses 
sourcils à une chaîne d'argent par derrière ses 
épaules. Vous savez que dans le monde entier 
elle n'a point sa pareille. Elle nous a envoyés ici 
pour vous empêcher de mourir; mais, afin que 
les pauvres puissent guérir comme les riches, 
avant de partir elle m'a fait jurer sur les saintes 
reliques que, partout où j'irois, je ne prendrois 
jamais qu'un denier de la monnoie du pays : à 



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344 DE L'HERBERIE. 

Orléans un orléanois, au Mans un mançois, à 
Chartres un cbartrain, à Paris un parisis, à 
Rouen un tournois, à Dijon un dijonnois, à Lon- 
dres un esterling. Si cependant, messieurs, il se 
trouvoit parmi vous homme si pauvre qu'il n'eût 
pas même dans sa bourse un denier, le laisse- 
roi»-je mourir pour cela? non certes. Qu'il vienne 
comme les autres; je lui donnerai mes herbes 
gratis, pourvu seulement qu'il fournisse à mon 
cheval du foin et de l'avoine, à moi du pain et 
du vin , et qu'au bout de l'année il fasse chanter, 
pour la conservation de madame Trote, une 
messe du Saint-Esprit. 

Après cela, messieurs, je n'ai plus rien à vous 
dire. Vous connoissez la bonté de mes herbes, 
c'est à vous maintenant à en acheter. Si vous 
n'en voulez pas, tant pis pour vous; quand vous 
mourrez je ne ferai qu'en rire. 

Recueil de Héon, tome i, page i8S. 



Cette pièce pourroitTort bien avoir été undecevc'''ï"'ont 
il a été parlé dans le second volume , à la suite du lai de 
Courtois d'Amu , une sorte de farce dramatique , h deux 
personnages, ou à trois, si l'on y faisoit jouer l'homme qui 
vient se plaindre du mal de dents. 

J'ai aussi trouvé dans le manuscrit de la Bibliothèque du 
roi n'^aiS, Toi. aSg, une pièce en trente-cinq couplets de 
quatre vers sur une seule rime, et qui est intilulée Les Gens 



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DE L'HEHBERIE. 345 

tTavenlure. Chaque couplet contient une prophétie du genre 
de celles qu'on peut faire àdes fillesi, à des femmes , des époux, 
desvieilkrdsjdes amoureux, etc. Je n'en fais mention ici que 
pourobserver qu'il y avoit alors des diseurs de bonne aven- 
ture et que probablement ceux-ci , pour la dire , avoient ima- 
giné quelque jeu où le couplet qui vous tomboit par le sort 
apprétoit à rire. Us ne sont pourtant pas bien piquants ; mais 
aussi on n'^ voit pas le cynisme qui pourroit se trouver dans 
'unouvrage de cette nature et pour une telle destinatiou. 
En voici quelques couplets pris au hasard. 

IT. Votu ft'ealei mie pencéui , 
Quar <n>iu gaûguiei trestoz léiu 
Et auBnUez , ce lachiei bwn , 
Ce qui jl H TOII9 faudra rien. 

I. £a la fin lerei vous cbélis , 
Sor ttet mal tous aurez pu; 
Qnar vou» irez nui et desdiaus 
Et par la froie et par lei cbaut. 

XXV. AdJs lerBa tu crntffiiiu, 

Ud bordcrei. Dm lecheriaui; 
Sages cuidei e>U« et corUn», 
Et ai oc MI vaillant deux nuis. 

XXix. La genturez moult bien tenir 



Hêa quel unblant que lor pioujtrei. 
Petit du ToMre lor donei. 



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246 CONSTANT DUHAMEL. 

DE LA DAME 

QUI ATTSAPA UN PRETRE , UN FRÉV&T ET m EORBSTIEB; 

CONSTANT DUHAMEL. 



Je ne pardonne pas qu'on se moque des dames ; 
on doit toute sa vie les honorer et les servir , et 
ne leur parler jamais que pour leur dire choses 
courtoises. Qui agit autrement est un villain. 
Sans elles après tout que deviendroit le monde ? 
N'est-ce pas pour plaire à sa compagne que chante 
le rossignol? Mettez auprès des dames l'homme 
le plus sauvage , il s'adoucira : confîez-leur le ma- 
nant le plus brutal, il deviendra doux et préve- 
nant. Ce sont elles qui éveillent la joie dans tous 
les coeurs, qui font édore la gaité dans un re- 
pas, qui sèment partout le plaisir. C'est pour eUes 
qu'on se pare de fleurs et qu'on chante l'amour. 
Pour elles enfin fut inventée la poésie : car qui 
feroit des vers s'il n'aimoit pas ? Femme vaut 
mieux qu'or et argent, que châteaux et cités. 



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œNSTAPJT DUHAMEL. 247 

Malheur à Thomme que le ciel a privé de cette 
douce consolation. Mais au milieu de ses plus 
grands chagrins, qu'une femme Tienne s'oârir à 
lui, dans l'instant vous verrez sourire ses lèvrea 
et son cœur s'épanouir. En un mot, je dis que 
Iw dames sont l'ouvrage du créateur le [Jus 
agréable conune le plus utile, et je soutiens en 
conséquence qu'on ne sauroit assez les hono- 
rer.' 

le vous dis ceci à propos d'un laboureur, nom- 
mé sire Constant Duhamel, et de dame Isabeau 
son épouse. Écoutez^n le fabliau. 



IsABiAU, jeune et jolie, avoit plu à4a-fois au 
curé du boui^, au prévôt et au forestier. Cha- 
cun d'eux la sollicita de son côté, offi'ant, pour 
obtenir ses bonnes grâces , le premier vingt 
livres , le second dix , et le troisième une bague. 
A toutes leurs instances la sage et honnête épouse 
r^>ondit que son mari la nourrissoit par son tra- 
vail, qu'il la rendoit heureuse; et qu'elle se croi- 
roit la dernière des créatures si en retour de tant 
de biens elle alloit le trahir. 

Un jour les trois soupirants se rencontrèrent 
à boire ensemble. Bientôt le vin échaufiant leurs 



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248 œNSTANT DUHAMEL. 

cerveaux , ils se mirent à parler de ce qui les oc- 
cupoit le plus, c'esl>à-dire de dame Isabeau. L'un 
dit qu'il jeûneroit volontiers quarante jours , s'il 
pouvoit se décarémer ensuite avec un si friand 
morceau; l'autre, qu'il consentiroit volontiers à 
mourir le lendemain pour passer une nuit av«c 
elle. Le curé, plus résolu, les traita d'imbécilles, 
et prétendit que s'ils vouloient bien s'entendre 
tous les trois, ils auroient la belle à beaucoup 
meilleur marché. « Il ne s'agit pour cela, dit>-il, 
« que de réduire le villain sur la paille, ou le for^ 
« cer à déguerpir du pays. Quand elle se v^ra 
« dans la misère , il faudra bien alors venir prier 
« à son tour et nous ofirir humblement ce qu'elle 
o refuse aujourd'hui avec tant de hauteur. » 

Ce projet atroce est adopté ; et les trois ribauds 
conviennent ensemble de ce que fera chacun 
d'eux. Dès le dimanche suivant, le pasteur monte 
en chaire ; et voyant Constant devant lui, il le dé- 
nonce à ses paroissiens comme un excommunié , 
qui a épousé sa commère ' et enfreint les saints 
canons. En conséquence il ordonne qu'on le 
chasse honteusement de l'église; ou sinon te ser- 
vice divin va être suspendu. Le villageois se re- 
tire consterné; il va au presbytère attendre le 
curé, qu'il conjure, à mains jointes, d'avoir pitié 
de lui et d'obtenir son absolution de l'archevêque. 
Il offre même de payer cette grâce d'avance, et 



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CONSTANT DUHAMEL. 249 

propose huit livres. L'autre accepte la proposi- 
tion d'autant plus volontiers, qu'il y trouve un 
moyen de faire payer au manant les complaisan- 
ces de sa femme. 

Cktnstant rentre chez lui tout en larmes; Isa- 
beau, l'embrassant tendrement, lui demande le 
sujet de ses pleurs : il le raconte. L'épouse, qui 
devine sans peine l'origine de cette querelle , le 
rassure, en protestantqu'elle saura bientôt la ter^ 
miner. Us se mettent à table; mais à peine ont-ils 
commencé leur r^as, qu'on vient chercher Con- 
stant de la part du prévôt. 

Celui-ci l'accuse d'avoir pendant la nuit volé , 
avec efiraction, du blé dans la grange du seigneur. 
D'après ce déht prétendu, il le fait mettre aux 
ceps*, et lui annonce que le lendemain il l'en- 
verra à la potence. Le malheureux a beau pro- 
tester qu'il n'a volé de sa vie, et qu'il aimeroit 
mieux mourir que d'avoir un grain de blé à per- 
sonne, on traite de mensonges ses protestations; 
on prétend que des témoins ont déposé avoir suivi 
la trace du blé depuis la grange jusqu'à sa mai- 
son. Enfin, quand il voit qu'il ne s'agit pour lui 
de rien moins que la mort , il prend le parti de 
demander grâce, et ofîre vingt livres que le pré- 
vôt accepte. 

Comme il revenoit à la maison, il voit accou- 
rir son valet, qui lui annonce que le forestier 



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aSo CONSTANT DUHAMEL, 

vient de saisir aux champs ses deux bœufs. II pré- 
tend, dit le valet, que la semaine dernière vous 
avez coupé dans la forêt plusieurs arbres. Con- 
stantalors de jeter bas sa chape et de courir après 
le forestier, mais il en est de cette aventiu^ comme 
des deux autres; le pauvre diable ne peut ravoir 
ses bœu& qu'en promettant cent sous. 

Il rentre au logis pour déplorer son malheur. 
L'épouse au contraire ne Ëdt que rire de toutes 
ces persécutions; elle promet à Constant de le 
venger avant peu de ses trois ennemis, et de lui 
donner, à leurs dépens, autant de plaisir qu'ib 
lui ont donné de chagrin. 

Le lendemain matin, après avoir fait cacher 
aoD mari, Isabeau appelle Galotrot, sa servante, 
et lui commande de chauffer de l'eau pour un 
bain. Pendant que l'eau chauffe, elle raconte à 
cette fille lliistoire des amours de ses trois galants, 
ainsi que le dessein qu'elle avoit de les punir; et 
l'envoie ensuite chez le curé, o Tu lui diras en 
« confidence , ajoute la dame, que Constant a 
« aujourd'hui vingt livres à payer; que nous ne 
« possédons pas un sou; et que s'il veut venir 
Il m'apporter cette somme qu'il a été le premier 
« à m'offrir dernièrement, il ne pourra manquer- 
« d'être bien reçu. » 

Galotrot étoit une grosse paysanne, d'un ex- 
térieur lourd et massif; mais sous cette épaisse 



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œNSTANT DUHAMEL. aSi 

enrdoppe, la drôlesse.cachoit beaucoup d'esprit 
et de malice. Elle s'acquitte de la commission si 
adroitement que, dans son tran^ort, le curé l'em- 
brasse et qu'il lui donne vingt sous pour acheter 
un péliçon. Il va ensuite prendre dans son cofire 
la somme demandée; et vêtu d'un manteau écar- 
late * doublé de vair, il court porter son offrande. 
La dame le reçoit d'un air affable ; on cause quel- 
que temps : enfin elle propose au sire avant de 
s'acquitter avec lui, de se baigner ensemble '. 
Mais il n'est pas plus tôt dans le bain , qu'elle en- 
lève ses habits et les met sous clef ;après quoi elle 
envoie la servante chez le prévôt. 

« Je ne devrois plus vous aimer d^uis que 
« vous m'avez oubliée, dit Galotrot à cet officier, 
« aussi voilà ce que c'est d'être riche, on ne daigne 
seulement pas saluer ses parents ; mais moi j'ai 
« bon cœur , et je veux faire le bien pour le mal. 
a Votre maîtresse est au logis qui se désespère ; 
« elle a besoin d'argent; vite, profitez de l'occa- 
« sion ; et uirtout ne dites pas que c'est moi qui 
■ vous ai averti. » 

Le prévôt fit toutes sortes d'excuses à sa grosse 
cousine sur la froideur dont elle se plaignoit; il 
lui dit mille choses agréables, lui donna vingt 
sous comme le curé ; et après avoir pris de l'ar» 
gentj vint avec eUe frapper à la porte d'Isabeau. 
* Cid ! c'est mon mari » , s'écria l'épouse. A ce 



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a5a CONSTANT DUHAMEL, 

mot le curé saute , tout nu , hors du bain : il 
craint la colère de ce mari qui doit lui tm vou- 
loir, et il ne sait où se sauver. « Passez dans l'au- 
« tre chambre y lui dit la dame , et cachez-vous 
K dans ce grand tonneau où il y a de la phime ; 
« je vous couvrirai avec le van que voici. Con- 
« stant ne s'avisera pas de venir là vous cher- 
a cher. » 

Isabeau n'eut pas plus tôt mis en cage son pre- 
mier amoureux, qu'elle alla ouvrir au second. 
Elle proposa de même le bain à celui-ci , dont elle 
enferma de même les habits; et envoya ensuite 
Galotrot chez le forestier. 

a Madame vous a hier fort mal reçu , dit au 
a garde-bois la servante; je lui en al fait beau- 
o coup de reproches , et l'ai forcée de convenir 
a que votre bague lui iroithien à la main. Voyez 
« maintenant, sire, ce que vous avez à faire ; moi 
a j'ai voulu seulement vous prouver ma bonne 
« amitié, et je m'en retourne. » 

Le galant, ravi d'une pareille nouvelle , donna 
dix sous à Galotrot, et courut avec sa bague chez 
la belle. Pressée par le prévôt d'entrer dans le 
bain, Isabeau se déshabilloit, mais pour gagner 
du temps , le plus lentement qu'il lui étoit possi- 
ble. Au bruit que fait le forestier en frappant , 
elle s'écrie de nouveau , d'un air effrayé : " C'est 
a mon mari, je suis perdue. » Le prévôt ne sait 



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CONSTANT DUHAMEL. 253 

plus que devenir. Elle l'envoie aussi dans le ton- 
neau . Il s'y lance à pieds joints , et tombe sur le 
curé qui, pour n'être pas vU s'enfonçoit tant 
qu'il pouvoit, sous la plume. Celui-ci fait un cri 
de douleur. Ils se reconnoissent et se trouvent 
pris au même piège ; mais il étoit trop tard, ik ne 
pouvoient plus en sortir. 

Bientôt le forestier y est conduit, ainsi qu'eux : 
car pour le coup Constant venoit de faire en- 
tendre sa voix et de sortir de sa cachette, une 
hache en main. Isabeau alors , pour consommer 
entièrement sa vengeance , propose à son mari 
d'envoyer successivement chercher les femmes 
des trois prisonniers, et de leur faire, dans le 
lieu même , subir à tous trois l'affixïnt qu'ils lui 
destinoient. 

Galotrot est encore chargée de ce message. 
D'abord vient îa femme du prêtre '. Isabeau par 
galanterie lui offre le bain : l'autre se déshabille; 
mais lorsqu'elle va entrer dans la cuve. Constant 
paroît et lui fait aisément erpier les torts du curé. 
Le prévôt et le forestier qut, du tonneau où ils 
stHit cachés voient l'aventure , insultent au pas- 
teur. Bientôt arrivent les femmes de ceux-ci; et 
le curé à son tour peut se moquer d'eux. 

Mais les prisonniers n'en sont pas quittes à ce 
prix. Constant, s'approchant du tonneau avec sa 
hache dans une main et une chandelle dans 



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a54 œNSTANT DUHAMEL. 

l'autre , demande , d'un ton de colère , qui s'est 
avisé de fourrer là de la plume ; et il y met le feu. 
Aussitôt mes gens de se sauver ; il les poursuit 
avec un bâton , et lâche ses chiens après eux. 
De toutes parts on crie haro sur ces corps nus 
et emplumés, tous les mâtins du bourg se met- 
tent à leurs trousses; hommes, femmes, enfents, 
c'est à qui pourra les atteindre et leur asséner 
son coup. Enfin ils se réfugient dans une maison, 
où ik sont obligés de se nommer et de deman- 
der grâce. Pour Constant, il eut, de cette aven- 
ture , des joyaux , de l'argent et du plaisir. 
Recueil de Barbazan , tome m, page 396. 



Ce fabliau a été imité par plusieurs auteurs ; mais ils n'en 
ont pris que ce qu'ils auroieat dû omettre , l'aventure luxu- 
rieuse de la fin. 

On coniK^t les Rémois de La Fontaine. 

Dans Bandello, il ne s'agit qwe de deux galants, au lieu de 
trois comme chez notre fablier. La femme les fait de même 
cacher dans un tonneau , et le mari fait porter ce tonneau 
dans la place publique. 

Dans Straparole. 

Et dans Stmsovino, m' Jour. 8° Nouv. , l'épouse cache 
dans un sac le bourgeob qu'elle joue. Le mari noue le sac ; 
et après avoir bien rossé , à coups de bdtons, son prison- 
nier, il mange le souper qu'avoit apporté celui-ci. 

Boccace, vin* Journ. 8' Nouv. , suppose que le mari 
qui se venge ne fait qu'exercer la loi du talion. Il a décou- 



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CMÎSTANT DUHAMEL. a55 

vert irne intrigne de sa femme avec un voUin. Celle-ci, poiir 
obtenir sa grflce, donne, à l'ordinaire, reodez-vous au galant. 
Tout-à^coup on entend frapper k la porte. Elle le fait cacher 
dam un coffre. Alors paroit le mari qui ferme le coffre , et 
qui envoyant chercher par sa femate celle du voisin , hii rend 
ce qu'il a reçu de lui. 

De même à-peu-^rèsdan9leCoKJ7Kw^cAtetta!,page3aô. 

Dans les SéréesdeBouchet, Sérée 3a. 

Et dans les Dù/eHùsements eurienx de ee temps ,^tL%t i53. 



NOTES. 



[\. Je dis que les dames sont Voaurage du créateur le plus 
agréable comme le plus utile , et je soutiens en conséquence 
qu'on ne saurait assez les honorer. ) La Fontaine a dit de 
même; 

Et ce sexe taut Ueii 
Que nous le regrcttioiu, puisqu'il fait notre joie. 

(a. Le dénonce à ses parmssiens comme un excommanié qui 
a épousé sa commère et enfreint les saints canons. ) Cette 
opinion religieuse étoit beaucoup plus ancienne que nos 
poètes. Dès les premiers temps de la monarchie, elle avoit 
occasioné le divorce d'une reine, et porté sur le trâne cette 
abominable Frédégonde, si fameuse par sa beauté , son es- 
prit et ses crimes. Celle-ci étoit maîtresse de Chilpéric , et 
attachée au service d'Audouére , épouse de ce prince. Au- 
douère étant accouchée d'une fille pendant que Chilpéric, 
éloigné de la France , faisoit la guerre aux Saxons, Frédé- 
gonde, dont l'ambition n'aspiroit à rien moins qu'au titre de 
reine, engagea Audouère à tenir sur les fonds baptismaux 
sa propre fille , prétendant que ce seroit un moyen de s'at- 



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a 56 œNSTANT DUHAMEL. 

tacher davuitage le roi en devenant deux fois Is mère de 
son enfant. La trop crédule Audouère donna dans le piège. 
Mais quand Chilpéric revint de l'armée, Frédégonde alla au- 
devant de lui pour le prévenir de ne point habiter avec la 
reine , à moins qu'il ne voul&t se rendre coupable de péché. 
Il en demanda la raison. Elle lui dit qu' Audouère étoU de- 
venae sa commère, et qu'il ne pouvoit par conséquent plus 
user avec elle de ses droits d'époux. Chilpéric fit de grands 
reproches à la reine ; il la força de prendre, avec sa fille , le 
voile de religieuse ; il exila l'évéque qui avoit baptisé l'en- 
fant , et épousa Frédégonde .* 

L'église prétend encore aujourd'hui que les titres de par- 
rain et de marraine , de compère et de commère , font con- 
tracter une sorte d'alliance ou d'affinité spirituelle. Une 
marraine ne peut pas , sans dispense ecclésiastique , épouser 
son filleul. 

(3. D'après ce délit {^étendu il le fait mettre aux ceps-) Es- 
pèce d'entrave dans laquelle on enfermoit les pieds du cri- 
minel pour lui donner ensuite la question. 

(4' f^âu d'un manteau écarlate doublé de vair.) On re- 
marquera ici ce manteau écarlate, porté en plein jour par 
vn curé dans sa propre paroisse. 

(5. JSlle propose au sire de se baigner avec elle.) J'ai parlé 
ailleurs de cet usage de se baigner ensemble , employé par 
les amants avant d'entrer au lit. 

(6. D'abord pient la femme du prêtre.) Dans le fabliau dit 
curé qui mangea des mûres (tome i , page 398) , il a été fait 
mention aussi de ce» femmes de prêtres. Celle dont il s'agit 
ici , quelques vers plus bas , est nommée la prétrvtse. 

'Aimoin, Gtita Francorwti, page S3. 



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LES TROIS BOSSUS. 257 

LES TROIS BOSSUS; 

PAR DURAHD. 



Messieurs , si vous voulez m'écouter un instant 
(et d'abord je ne ments jamais), je vous conterai 
une aventure qui arriva jadis dans un château. 
Ce château étoit bâti sur le bord d'une rivière, 
vis-à-vis d'un pont, et à très peu de distance 
d'une ville dont j'ai oublié le nom : supposons 
pour un moment que ce soit la ville de Douai. 

A Douai donc vivoit un bourgeois, sage et 
prud'homme, estimé de tout le montle pour sa 
probité. Malheureusement il n'étoit pas riche, 
mais il avoit une fille si belle, si belle, qu'on ve- 
noit par plaisir la regarder jet, à vous dire vrai, 
je ne crois pas que Nature ait jamais formé créa- 
ture plus accomplie. 

Le maitre du château dont je vous ai parlé 
étoit un bossu. Mature s'étoit amusée aussi à 
former ce petit bijou-là. Il est vrai que ce u'étoit 



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358 LES TROIS BOSSUS, 

pas tout-à-fait sur le même modèle que la belle 
bourgeoise; mais au défaut d'esprit, elle avoit 
donné au magot une grosse tête, et cette tète, 
qui venoit se perdre entre deux hautes épaules, 
elle l'avoit armée d'une crinière épaisse, d'un col 
court, d'un visage à faire reculer d'effroi. Tel 
étoit en abrégé le portrait du châtelain. Peut- 
être dans toute votre vie n'en verrez-vous pas 
un semblable. 

Malgré sa difformité, cet épouvantail s'avisa 
néanmoins d'aimer la pucelte. Il fit plus : il osa 
la demander en mariage; et comme il étoît le 
plus riche du canton , car il avoit passé sa vie à 
entasser denier sur denier, la pauvrette lui lut 
livrée. Hélas! il n'en devint que plus à plaindre. 
Horriblem»it jaloux , et d'ailleurs trop bien con- 
vaincu de sa laideur, il n'eut plus de repos ni le 
jour ni la nuit. Il alloit et venoit sans cesse, rô- 
dant, espionnant partout, et ne laissant jamais 
entrer chez lui que les personnes qui apportoient 
qudque chose. 

Une des fêtes de Noël qu'il étoit ainsi en sen- 
tinelle à sa porte, il se vit abordé tout-à-coup 
par trois ménétriers bossus. Les chanteurs avoient 
fait la partie de se réunir tous les trois pour venir 
lui faire niche et s'amuser à ses d^ens. Ils le 
saluèrent comme confrère, lui demandèrent en 
ce ttequalitéde les régaler, et en même temps, pour 



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LES TROIS BOSSUS. a^g 

constater la confraternité, tous trois présentèrent 
leur bosse. Cette plaisanterie qui devoit, selon 
toutes les apparences, être fort mal reçue du sire, 
par événement le fut pourtant assez bien. Il con- 
duisit les ménétriers à sa cuisine, leur servit des 
pois au lard et un chapon , et leur donna même 
en sortant vingt sous parisis. Mais quand ils fu- 
rent à la porte , il leur dit : « Regardez bien cette 
a maisoii , et de votre vie ne vous avisez d'y mettre 
« le pied, car si jamais je vous y attrape, vous 
H voyez cette rivière, pour le coup c'est là que 
« je vous ferai boire. » 

Nos musiciens rirent beaucoup de ce propos 
du châtelain, et ils reprirent le chemin de la 
ville, dansant d'une manière buriesque et chan- 
tant tous trois à tue-tête pour le nai^uer. Quant 
à lui, sans faire à eux la moindre attention, il 
alla se promener dans la campagne. 

La dame , qui le vit passer le pont et qui avoit 
entendu tes ménétriers, les appela dans le des- 
sein de se distraire im moment en les faisant 
chanter. Ils montèrent. On ferma les portes, et 
mes gens aussitôt de débiter à l'envi , pour égayer 
la châtelaine, tout ce qu'ils savoient de mieux. 

Déjà la dame entroit en gaité, quand tout-à- 
coup on entend frappfer en maître : c'étoit l'époux 
qui revenoit. Les bossus alors se croient perdus , 
la femme est saisie de frayeur, et en effet tous 



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a6o LES TROIS BOSSUS, 

quatre avoient également à craindre. Celle-ci 
heureusement aperçoit sur un châlit, dans une 
pièce voisine, trois coffres qui étoient vides. Elle 
place dans chacun un bossu, ferme sur eux les 
couvercles, et va ouvrir à son mari. 

Il ne rentroit que pour espionner sa femme 
à l'ordinaire. Aussi, dès qu'il fut resté un peu 
de temps auprès d'elle, il sortit de nouveau, et 
vous croyez bien qu'elle n'en pleura pas. A l'in- 
stant elle courut aux cofifres pour délivrer ses 
prisonniers, car la nuit approchoit, et sou mari 
par conséquent ne devoit pas tarder à revenir. 
Mais quelle fut sa douleur quand elle les trouva 
tous trois morts et étouffés! Peu s'en fallut qu'elle 
ne souhaitât mourir aussi elle-même. Au reste, 
toutes les lamentations possibles n'eussent re- 
médié à rien. Il falloit au plus tôt se débarrasser 
des trois cadavres, et il n'y avoit pas un moment 
à perdre. 

Elle courut donc à la porte , et voyant passer un 
gros paysan : « Ami , lui dit-elle , veux-tu être 
a bien riche? — Oui-dà, douce dame. Essayez 
u un peu , vous verrez si je l'endurerai. — Eh 
« bien ! je ne te demande pour cela qu'un service 
« d'un moment, et te promets trente livres en 
o belles et bonnes pièces ; mais il faut auparavant 
« me jurer sur ton Dieu de me garder le secret. » 
Le paysan , que tenta la somme, fit tous les ser- 



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LES TROIS BOSSUS. -aGi 

ments qu'on voulut. La châtelaine alors le con- 
duisit à sa chambre, et, ouvrant le premier des 
coiTres, elle lui dit qu'il s'agissoit de porter ce 
mort à la rivière. Il demande un sac, y met le 
bossu , va le précipiter du haut du pont , puis re- 
vient tout essoufflé chercher son paiement. 

« Je ne demandois pas mieux que de vous sa- 
it tisfaire, répartit la dame; mais au moins vous 
conviendrez qu'il faut avoir rempli nos condi- 
« tioiis. Vous êtes convenu, n'est-ce pas, de me 
rt débarrasser de ce cadavre, le voici encore ce- 
ci pendant, regardez vous-même. »'£n même 
temps elle lui montre le second col&e où étoit 
un autre bossu. A cette vue le manant est stu- 
péfait. «Comment diable! est-il donc revenu? 
« dit-il , je l'avois bien jeté pourtant. Cest sùre- 
« ment quelque sorcier, mais parbieu il eu aura 
« le démenti et fera encore une fois le saut pé- 
a rilleux. » Il fourre aussitôt dans le sac le second 
bossu , et va le jeter comme l'autre à la rivière, 
ayant grand soin de lui mettre la tète en bas et 
de bien regarder s'il tombe. 

Pendant ce temps la dame dérangeoit les cof- 
fres vides et les changeoit encore de place , de 
façon que le troisième qui étoit plein, se trouva 
ainsi être le premier. Quand le villageois rentra 
elle le prit par la main, et le conduisant vers te 
mort qui restoit, lui^ dit :« Vous aviez raison, 



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a6a LES TROIS BOSSUS. 

a mon cher, il faut que ce soit un sorcier, et l'on 
* n'a jamais rien vu de semblable. Tenez, ne le 
« voilà-t-il pas encore? » Le villain grince les dents 
de r.age. « Eh quoi! par tous les diables d'enfer, 
« je ne ferai donc, dit-il, que porter tout le jour 
a ce maudit bossu, et le coquin ne voudra pas 
« mourir! Oh! par le cudieu, nous verrons. » 11 
Fenlève alors avec des jurements effroyables , et , 
après lui avoir attaché une grosse pierre au cou , 
va le lancer au beau milieu du courant, en le 
menaçant sérieusement, s'il le retrouve une troi- 
sième fois, de le faire expirer sous le bâton. 

Le premier objet qu'il rencontre à son retour 
est le maître du logis qui rentroit chez lui. A 
cet aspect mon villain ne se possède plus de fu- 
reur, a Chien de bossu, te voilà donc encore, et 
K il ne sera pas possible de se dépêtrer de toi. 
«Allons, je vois qu'il finit l'expédier tout de 
a bon. » Il court aussitôt sur le châtelain qu'il 
assomme; et pour l'empêcher de revenir, il le 
jette à la rivière enfermé dans le sac. 

a Je gage que vous ne l'avez pas revu ce voya- 
« ge-ci, B dit le manant à l'épouse quand il fut 
remonté. Elle r^ondit que non. u II ne s'en est 
o moii>ieu guère fallu, ajouta-t-il, et déjà le sor- 
« cier étoit à la porte. Mais j'y ai mis bon ordre : 
a soyez tranquille, dame; je vous garantis qu'il 
a ne viendra plus. » 



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LES .TROIS BOSSUS. 3(J3 

Il n'étoit pas difficile de deviner ce qu'annon- 
çoit ce propos. La dame en efiet ne le comprit 
que trop bien; mais le malheur étoit fait, il fallut 
qu'elle s'en consolât. Du reste elle paya très exac- 
tement au villain ce qu'elle lui avoit promis, et 
jamais peut-être ni l'un ni l'autre n'eurent une 
journée plus heureuse. 

Te conclus de cette aventure qu'argent fiât 
tout. Une femme a beau être belle, Dieu pour 
la former auroit beau épuiser tout son savoir, 
avec de l'argent, si vous en avez, elle sera à vous, 
témoin le bossu de n<Are fabliau. Maudit soit à 
jamais l'homme qui attache trop de prix à ce 
métal, et maudit surtout celui qui le premier en 
fit usage. 
. R^iieîl de Barbazaa , tome m , page *i&. 



Les imitations de ce fabliau sont asses nombreuses ; mais 
je ne puis en citer aucune : elles étoîent parmi celles qu'on 
m'a égarées. Je me rappelle seulement qu'il se trouve copié , 
à quelque légère différence près , dans les Contes lartarespar 
GueuUette; que cet auteur, dans la préface de ses Contes 
mogols, dit Y xvoir pris chez Siraparole ( Joum. t, nouv. 3); 
et qu'it ajoute qu'on en a fait une farce qui se trouve impri- 
mée , et qui porte le titre de Farce des Sossus. 

On en jouoit une sous ce nom sur le théfltre de Nicolet. 
J'ignore si c'est la même. 

Je crois avoir lu aussi le conte des Bossus dans les Miltc 
ftiincTfiiitsfc'eH celui da Pctil Sossa) , 



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%H 



ESTOURMI; 

PAR HUGUES PUUCELE. 



Trois chanoines, amoureux {d'Yfame, épouse 
de Jean, lui offrent chacun une somme consi- 
dérable pour passer la nuit avec elle. Elle feint 
d'y consentir, et leur assigne à chacun une heure 
différente. A mesure qu'ils arrivent, Jean qu'elle 
a prévenu les assomme, et leur prend l'argent 
qu'ils apportoient, mais, d'un autre côté, il ne 
sait que faire des corps. 

Il avoit un beau-frère nommé Estourmi, es- 
pèce de bandit sans foi ni loi, passant sa vie dans 
les mauvais lieux et les tavernes. Jean va le trou- 
ver : il lui Avoue en confidence qu'il a tué un 
prêtre, et lui demande s'il se sent assez hardi 
pour le débarrasser du mort et l'inhumer quel- 
que part. L'autre r^ond en bla^hémant qu'il 
voudroit que ce fût le dernier des prêtres, afin 
d'avoir le plaisir d'en délivrer le monde, et il va 



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ESTOURMI. 265 

enterrer celui-ci' dans un champ. Mait quand il 
rentre, Jean lui montrant le second chanoine, 
paroît, comnv 4^ns le febliau des Bossus, s'é- 
tiHiner beaucoup de voir le mort revenu. Es- 
tourim jure épouvantablement : néanmoins il 
emporte ce nouveau corps qu'il va enfouir ail- 
leurs; la même chose arrive pour le troisième. 
Enfin, comme le ribaud s'en revenoit, il ren- 
contre en chemin un bon chanoine qui alloit à 
l'église chanter matines, et dans l'idée que c'est 
toujours son mort, il l'assomme. 
Becueil de fiarbaian , tome ii , page 45a- 



II est aisé de voir que ce conte est une imitation des deux 
contes précédents. Mais , quoique le caractère d'Estourmi 
ait quelques beautés poétiques , et qu'il soit même assez fière- 
ment dessiné, on est révolté pourtant de la mort de cet hon- 
nête chanoine, assassinat d'autant plus odieux qu'il est inu- 
tile, et ne produit aucun bien. L'auteur du fabliau des 
Bossus paroît avoir bien mieux connu les finesses de son 



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LE SACRISTAIN DE CLUNl. 



LE SACRISTAIN DE CLUNI; 

PAS JEAM LE CHAPELAIN. 



l COMTE DK CAïms ( 
tVxTBAlT. 



C'est l'usage en Normandie, lorsqu'on est en 
voyage et qu'on loge chez quelque ami, de chan- 
ter à son hâte une chanson , ou de lui réciter 
un conte '. Jean te chapelain ne dérogera pas à 
cette coutume. Il va vous dire une histoire qui 
arriva en Bourgogne au sacristain de Gluni , cette 
abbaye si riche que tout le pays, dans l'estpaoe 
de sept lieues à la ronde , lui appartient , et même 
le bourg entier de Challemagne.' 



Le conmieacement de ce fabliau étant, à peu de chose 
près , le même que celui des deux qu'on Tient de lire , pour 
éviter les répétitions , je n'en donnerai que l'analyse , quoi- 
qu'il soit conté d'une manière vive et fort rapide. J'en ai 
trouvé quatre versions différentes; cependant ces différences 
roulent plus sur les détails et la narration que sur le fond 
du conte. Dans toutes quatre , les principales aventures sont 
les mêmes. 



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LE SACRISTAIN DE CLUWI. 467 

Hue, bourgeois de Cluni , étoit à-la-fois chan- 
geur et marchand; un jour qu'il revenoit d'une 
foire avec diverses marchandises, et entre autres 
choses avec des draps d'Amiens , il fut attaqué 
dans une forêt par des voleurs qui lui enlevèrent 
ses charrettes. Obligé de vendre , pour satisfaire 
ses créanciers , le peu de bien qu'U possédoit , il 
se trouva ainsi entièrement ruiné. Alors sa femme 
Idoine lui proposa de se retirer en France ' , où 
elle avoit des parents; et ils fixèrent leur départ 
au troisième jour. Mais le sacristain du monas- 
twe , qui depuis long-temps aimoit Idoine , vou- 
lut profiter delà circonstance pour obtenir de la 
belle certaines complaisances que jusque-là il 
avoit toujours sollicitées en vain. Il offrit cent 
livres , somme qu'il pouvoit promettre d'autant 
plus aisément qu'il étoit en même temps tréso- 
rier de l'abbaye. L'épouse, tentée par une offre 
aussi considérable qui en un moment eût réparé 
les malheurs du ménage , feignit de céder ; et , de 
concert avec son mari , donna au moine pour le 
soir, un prétendu rendez-vous. 

Celui-ci s'échappe secrètement par la porte 
de l'église dont il avoit les clefs. Il livre à la dame 
la somme convenue , et s'apprête à remplir l'au- 
tre moitié du marché, quand tout-à-coup se 
montre l'époux , armé <run bâton. Hue veut en 
frapper le sacnstain, pour lui faire peur et le 



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a6S LE SACRISTAIN DE CLUOT. 

Sorcw de s'enfuir ; malheureusement il l'attrape 
sur la tète et le tue roide. Alors mes deux gens 
de se désespérer;quel sera leur sort quand le jour 
paroîtra et qu'on découvrira chez eux ce cadavre ! 
Ib étoient tellement troublés que, si les portesde 
la ville eussent été ouvertes, ils se fussent sauvés à 
l'heure même. Cependant nécessité ranimant leur 
courage , Idoine proposa de reporter le corps 
dans le couvent, en rentrant par l'église avec les 
clefs du sacristain. Hue le prit donc sur ses épau- 
les ; et accompagné de sa femme qui suivit pour 
ouvrir, il alla le poser debout contre la porte 
des latrines. 

Dans la nuit , le prieur du monastère eut be- 
soin de se relever et d'aller à l'endroit où étoit 
placé le mort : mais il poussa la porte si brusque- 
ment qu'il le renversa par terre avec grand bruit. 
Il crut l'avoir tué ; et ce malheur étoit d'autant 
plus fait pour l'effrayer qu'ayant eu querelle, la 
veille, avec le sacristain, il avoit lieu de craindre 
qu'on l'accusât de meurtre auprès de l'abbé. 
Ce qu'il imagina de mieux dans une circonstance 
aussi fâcheuse , fut deporterle corps hors du mo- 
nastère et de le mettre à la porte de quelque jo- 
lie bourgeoise , afin de faire jeter les soupçonssur 
la vengeance du mari. La maison d'Idoine étant 
la plus proche, il va là le poser, frappe un grand 
coup à la porte, et se sauve. 



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LE SACRISTAIN DE CLUNI. 269 

C'en étoit fait des deux époux si dans ce moment 
ils eussent été endormis; ce cadavre qu'on eût 
trouvé le lendemain les auroitin^ûlliblementfait 
arrêter, et coupables comme ils l'étoient, ils se fus- 
sentbientôttrahiseux-mèmes. Aubruitqu'ilsen- 
tendirent, Idoine fit lever son mari. Mais quand 
ils revirent le moine, ils se crurent perdus, et s'i-* 
maginèrent que c'étoit le diable qui l'avoit rappor- 
té chez eux afin de les faire périr. Pour détourner 
ce projet du malin esprit, la dame donna à son 
mari un bref* , dans lequel elle avoit écrit le nom 
de Dieu. Armé de ce charme sacré , Hue reprit 
courage, et il enleva une seconde fois le sacristain, 
dans le dessein d'aller le déposer quelque part. 

En passant devant la maison de Thibaut , mé- 
tayer du couvent, il aperçut un tas de fumier; 
l'idée lui vint d'y fourrer son moine, d'autant 
mieux que le sacristain allant souvent chez Thi- 
baut , on pourroit soupçonner celui-ci du meur- 
tre. Déjà il commençoit à faire un trou dans la 
paille, lorsqu'il sentit un sacquiparoissoit plein. 
« Oh ! oh ! se dit-il à lui-même, est-ce que le drôle 
« auroit aussi assommé un moine? Eh bien! ils se 
a tiendront compagnie , et il aura l'honneur des 
« deux. » En même temps Hue dénoua le sac, et 
fut fort étonné d'y trouver un cochon. Thibaut 
en effet, comme on approchoit de Noél, en avoit 



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a7o LE SACRISTAIN DE CLUNI. 

tué un ; mais deux filous étoient venus sur le 
soir le lui enlever; et, en attendant que la nuit 
fut assez avancée pour l'emporter sans risque, ils 
l'avoieut caché sous le fumier et étoient allés 
boire à la taverne. Hue , sans s'embarrasser de 
qui venoit le cochon , le tire du sac ; il y met le 
moine et s'en revient avec sa proie. 

Les deux filous avoient trouvé à la taverne 
d'autres honnêtes gens de leur trempe, avec 
lesquels ib buvoient. Quelqu'un de la troupe 
s'étant avisé de dire que , pour trouver le vin 
meilleur, il voudroit avoir quelques griUades de 
porc fi^îs , un des voleurs s'ofirit à en régaler la 
compagnie; et il alla aussitôt chercher son co- 
chon. A l'aspect du sac, on se récrie sur la beauté 
de l'animal , on demande du bois , du feu ; l'un 
va chercher un couperet , l'autre un grU ; celui- 
ci apporte de la paille, celui-là court à la haie ar- 
racher quelques échalas. Pendant ce temps , la 
servante dénoue le sac , et le soulève par l'autre 
bout, pour faire tomber le cochon. Soudain le 
moine paroît : elle fait un cri horrible , tes bu- 
veurs restent stupéfaits, le tavemier lui-même 
accourt et veut savoir quel est Fauteur dumeuiv 
tre. « Je n'ai tué personne, répond le voleur : j'a- 
« voisseulement escamoté un cochon; et le diable, 
u pour me faire niche, en a fait un moine. Au reste 
« il appartient à Thibaut, je veux que le villain 



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LE SACRISTAIN DU CLUNI. 271 

H n'y perde rien. » Le fripon alors retourne avec 
son mort au logis du métayer , et il l'y accroche 
par le cou à ïa même corde qui avoit servi à sus- 
pendre le cochon. 

Tout ceci ne put se faire sans quelque bruit. 
Thibaut, réveillé, se leva pour aller tâter si son 
cochon étoit encore à la même place; mais la 
corde , trop foible pour son nouveau poids , se 
casse tout-à-coup , et le moine tombe sur le mé- 
tayer qu'il renverse. Celui-ci crie au secours, il 
appuie sa femme et ses valets : on vient avec de 
la lumière, et on le trouve pris sous la robe du 
sacristain. 

Thibaut ne fut pas long-temps sans recon- 
noitre le mort. Il craignit néanmoins que si on 
le trouv<»t chez lui on ne l'accusât de l'avoir tué, 
et il chercha le moyen de s'en débarrasser, car 
déjà il faisoit jour. Dans son écurie étoit un jeune 
poulain qui n'avoit point encore été dressé , et 
par conséquent très farouche. Il se le fait ame- 
ner; il y place le moine, qu'il attacbe à la selle 
pour l'empêcher de tomber; et, après avoir mis 
dans la main de celui-ci une vieille tance et lui 
avoir suspendu au cou un écu, comme si c'eût 
été un chevalier, il chasse avec un grand coup 
de fouet le cheval dans la ville. En même temps 
lui et ses valets courent après l'animal , en criant 
de toutes leurs forces : Arrêtez , arrêtez le moine. 



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aya LE SACIUSTAIN DE GLUNI. 

, Ces cris, joints à ceux de la popuhce, efiarou' 
chent encore davantage le poulain. Il court 
perte d'haleine, et se lance dans le couvent doni 
il trouve la porte ouverte. Le prieur qui se ren- 
contre là et qui n'a pas le temps de se ranger, 
est frappé de la lance et tué roide. Les moines 
se sauvent : partout on crie : gare , gare , le sa- 
cristain est devenu - fou. Vingt fois de suite le 
cheval effrayé parcourt les jardins et le cloître. 
Il pénètre dans la cuisine où il fracasse tout; il 
brise contre les murs la lance et l'écu ; enfin , à 
force de courir, il arrive à un grand trou qu'on 
creusoit pour faire un puits, et s'y précipite avec 
son cavaliar. Ce fiit à cette chute qu'on attribua 
la mort du sacristain; personne ne sut son aven- 
ture. Quant à Hue, il y gagna un cochcxi et 
cent livres. Thibaut seul y perdoit; mais il se fît 
dédommager amplement par les moines de la 
perte de son poulain, et ce furent eux qui payè- 
rent tout. 

Rmueil de Barbatan , tome i , page a4a. 
Recueil de Héon , tome i , page Z 1 8. 



Il y a peu de fabliaux qui aient eu autant de vogue que 
celui-ci. On le trouve chez la plupart de nos conteurs mo- 
flemes,et il a été traduit dans les principales langues d'Eu- 
rope. J'avois les preuves de tout ceci , et je demande pardon 
d'ôtre obligé d'avmier encore que je ne le» ai plus. De ceux 



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LE SACRISTAIN DE CLUNI. 27 

des auteurs qui ont copié le Sacristain de Clutii , voici li 

seuls que j'ai Irouvésdaus mes papiers. 
Histoire générale des larrons , page a44' 
Bibliothèque amitsante et instructive , tome 11, page ij. 
Masuccto, nouv. i. 



NOTES. 



(i. C'est Fasage en Normandie , lorsqu'on est en voyage et 
qu'on loge che^ quelque ami, de chantera son hôte une c/ianson 
ou de lui réciter un conte.) Il a déjà été fait mention de cette 
coutume dans le fabliau du Pauvre clerc. On voit, par le ro- 
man de Gérard de Raassillon, qu'elle étoit usitée non-seule- 
ment quand on recevoit chez soi un voyageur, mais encore 
dans tous les festins. Au reste, si elle prouve l'estime qu'on 
avoit alors pour les fabliaux , elle fait honneur en même temps 
à l'antique gaîté de la nation , et c'est de ce côté-là que celte 
coutume doit être regrettée. 

(a. Cluni, cette abbaye si riche que tout te pays dans l'espace 
de sept lieues A la ronde (ai appartient. ) On verra au conte 
dévot de FUermile qu'un ange mena dans le siècle , quelle 
étoit l'opinion de nos poètes sur ces ordres religieux, qui, 
ayant d'abord commencé par être sous des règles très aus- 
tères , s'étoient bientôt corrompus par les indiscrètes libé- 
ralités des fidèles , avoient acquis des domaines dignes de 
souverains , et affectoient un faste de bâtiments que n'éga- 
loit point la magnificence même de nos rois. Au onzième 
siècle, Pierre-le-Vénérable {lib. i, ep. a8) reprochoit déjà 
aux clunistes d'avoir, comme les laïques, des châteaux , des 
fermes, des serfs, des péages même, et autres revenus pareils , 
fAefo/tanu/ucm. I>iiii8,saint Bernard leur reprochoit leluxe 
de leur table, de leur coucher, de leurs habits, et surtout 



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374 LE SACRISTAIN DE CLUNI. 

celui de leurs bâtiments. En elTet, le monastère dont parle 
l'auteur du iSac/ùraiR a voit reçu à-la-fois , en la^S, après 
la célébration d'un concile de Ly<Hi , le pape , deux pa- 
triarches t douze cardinaux , trois archevêques , quinze 
évéques, plusieurs abbés, saint Louis, avec la reine sa 
mère , son frère et sa soeur, l'empereur de Constantinople , 
les fils des rois d'Aragon et de CastiUe,le duc de Bour- 
gogne, six comtes, etc., etc., etc. Tous y avoient logé avec 
leur suite; et ce qui est remarquable, c'est que les religieux 
a'avoioit été obligés de quitter, ni leurs chambres , ni leur 
réfectoire , ni enfîn aucnn des bâtiments qui servoient à leurs 
exercices ordinaires. 

(3. Sa femme lui proposa de se retirer en Franee.) On 
remarquera cette manière de parler qui distingue la France 
de la Bourgogne. L'auteur entend par le premier pajs les 
provinces qui étoient domaines du roi, qui lui apparte- 
noient en propre, à la différence de celles dont il n'étoit 
que suierain, et qui, comme la Bourgc^ne, avoient leur 
souverain particulier. Le peuple dit encore aujourdiaui 
Saint- Deais-en-Franee. Nous disons de même Piseux-en- 
Frartce , MareiiiUen-Prance , Châtenai-en-FTance , ViUmnes- 
eit-France , etc. , pour distinguer certains villages de 111e- 
de-France d'autres villages de mêmes noms , qui sont situés 
dans d'autres parties de la France. 



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LA LONGUE NUIT. 275 

LA LONGUE NUIT, 

DU PRÊTRE QU'ON PORTE. 



Mabioit avoit épousé un bon laboureur nommé 
sire Borget, et Marion étoit assez jolie. Aussi le 
curé, qui !a trouvoit telle, lui faisoit-il de fré- 
quentes visites. Le villain, qu'on alarma enfin sur 
tant de politesse , voulut savoir quel en étoit le mo- 
tif, et pour cela il feignit un voyage. Les adieux 
ne se firent pas sans tendres soupirs de la part de 
Marion. Elle accabla le prud'homme de baisers; 
elle pleura même. Mais à peine eut -il le dos 
tourné, que la traîtresse, courant chez le pasteur, 
l'avertit qu'elle se trouvoit libre , et lui dit que , 
s'il vouloît venir le soir, ils pourroient se voir 
en sûreté. Borget, qui s'étoit douté de l'aven- 
ture , se tenoit tout près de là aux aguets. Pen- 
dant que sa femme étoit dehors, il rentra chez 
lui sans être aperçu, et il s'y cacha pour voir ce 
que tout ceci alloit devenir. 

Dès qu'il fut nuit, le prêtre se rendit au logis 



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ayô LA LONGUE NUIT, 

de la dame, avec du vin et quelques provisions 
sous son manteau. Un bain l'attendoit, il y en- 
tra, et pendant ce temps Marion apprêta le sou- 
per. Mais tandis qu'elle alloit et venoit, Borget 
tout-à-coup quitte sa cachette; il se jette sur le 
curé qu'il étrangle; et sortant ensuite, il va frap- 
per à la porte de la rue, comme s'il ne faisoit 
que d'arriver. L'épouse, qui le reconnoît à sa 
manière de frapper, court alors couvrir d'un drap 
la cuve, en recommandant au prêtre de ae pas 
souffler, et après cela elle vient ouvrir. «Oh! 
B doux ami, c'est donc vous, s'écrie-t-elle avec 
o une joie affectée. Oui, j'en étois bien sûre que 
a vous ne voudriez pas me laisser dans le cha- 
« grin , et que vous reviendriez coucherici : voyez 
« si j'y ai compté : voilà votre souper tout prêt » 
Borget effectivement vit une tarte sur le feu 
et un chapon à la broche. Il admira beaucoup 
la prévoyance et l'atteotion de sa moitié, et se 
mit à table où il mangea de très bon appétit le 
souper du mort, Marion , pour se débarrasser de 
lui , essaya de l'enivrer en le provoquant à boire; 
mais le drôle se tint sur ses gardes : il vouloit 
voir jusqu'au bout le dénoùment de l'aventure. 
Seulement quand il eut bien soupe, il dit qu'il 
avoit envie de dormir, et se couchant aussitôt, 
il feignit de ronfler. 

La dame alors courut à son prisonnier. « Beau 



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LA LONGUE NUIT. 237 

o sire, ne m'en voudrez-vous pas, lui dit-elle, 
« de vous avoir laissé là û long-temps? J'ai Ëiit 
a bien du mauvais sang, je vous assure, et j'au- 
« rois de grand cœur envoyé le villain à tous les 
diables. Mais soyez tranquille, il dort à pré- 
« sent, et nous pouvons sans rien craindre nous 
o dédommager d'avoir attendu. Venez , cher 

« sire Quoi! est-ce que vous êtes fàcbé? Vous 

« ne me dites rien! » Hélas! le cher sire n'avoit 
garde de parler. Elle eut beau le tirer par le bras, 
il ne répondit pas davantage. Enfin elle le re- 
garda de près, et vit qu'il éloit mort. 

Alors grand désespoir, comme vous imaginez. 
Mais que faire? que devenir? Elle appela Gau- 
teron, sa servante, pour la consulter. Gauteron 
depuis long-temps étoit dans la confidence de 
ces amours : souvent même elle les avoit favo- 
risées avec complaisance. Elle répondit que, puis- 
qu'il n'y avoit plus de remède, c'étoit folie de 
perdre son temps en lamentations, que pour elle 
le seul parti raisonnable qu'elle vît à prendre en 
ce moment étoit de cacher le corps quelque 
part, dans la grange, par exemple, jusqu'au len- 
demain j qu'alors on pourroit songer aux moyens 
de s'en débarrasser tout-à-&it, et profiter pour 
cela du temps où Borget seroît aux champs. 
L'avis fut adopté. En conséquence les deux fe- 
melles prirent le mort, l'une par les pieds, l'autre 



yGoQgIc 



ay» tA LONGUE NUIT, 

par la tête, et elles allient le cacher dans la 
grange, sous des gerbes d'avoine. Gela &it, l'é- 
pouse rassurée, au moins pour l'instant, vint 
se coucher. 

Boi^et n'avoit pas perdu un mot de toute cette 
conversation. Quand sa femme entra dans le lit, 
il feignit de se réveiller et lui dit avec une sorte 
d'inquiétude ; <c Douce amie, tu sais que nous ne 
m devons pas mal au curé, et entre nous j'ai peur 
« qu'il ne noiis cherche noise. Je te dirai con- 
ft Êdemment que c'est même pour cela que j'ai 
a remis mon voyage à la semaine prochaine, et 
« que je suis revenu hier au soir. Ainsi, pas plus 
« tard que demain, dès qu'il sera jour, je ferai 
« vider notre grange et battre toute l'avoine , afin 
« d'avoir de l'argent; car, vois-tu, tant que je 
a me sentirai cette épine-là dans le pied, il ne 
a me sera pas possible de dormir tranquille.*^ 
K De l'avoine, sire, répondit la femme alarméet 
a Eh ! mais, il y en a dans le grenier quatre muids 
« de battue. Vendez celle-là si vous voulez de 
a l'argent, elle est toute prête, et ce sera bien 
« plus tôt fait que de donner l'autre à battre. — 
o Non , reprit le mari, celle du grenier aura bien- 
« tôt son tour, et je sais où la placer; mais il faut 
u que la nouvelle passe devant Au reste , sœur^ 
a comme tu n'es pas nécessaire à la grange,' tu 
« pourras demain, si tu veux,^ rester au lit. Il 



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LA LONGUE NUIT. 279 

o suffira de moi pour avoir l'œil sur les batteurs, b 
A ces mots Borget se tourna sur le c6té, et fit 
semblant de se rendormir. 

MarioD , malgré l'inquiétude horrible que lui 
donnoitle projet de son mari, n'osa cependant 
pas le contredire davantage ; mais dès qu'elle l'en- 
tendit ronfler, elle se leva doucement, et alla 
sur cet incident nouveau consulter Gauteron, qui 
n'étoit pas encore couchée. « Vous voilà embar^ 
o rassée pour bien peu de chose , reprit la fille. Eh 
« bien ! puisqu'on va battre dans la grange, il 
« n'y a qu'à enlever le curé et le porter au gre- 
« nier, nous le cacherons dans l'avoine qui est 
a battue. » Ce conseil fut exécuté àl'instant; après 
quoi l'épouse vint sans bruit se recoucher. 

Mais le fin manant avoit tout entendu comme 
la première fois. A peine sa femme fut-elle à ses 
côtés, que, feignant encore de se réveiller, il entra 
de nouveau en conversation avec elle sur ses 
prétendues inquiétudes. « Sœur, lui dit-il, tu 
« m'as pourtant donné tout-à-l'heure un bon 
a. conseil. Je t^ai contrariée d'abord, parce qu'a- 
a près toutUfaut bien unpeumontreràsafemme 
a qu'on est le miùtre; mais tu avois raison, et je 
u suis forcé d'en convenir. Oui, j'aurai plus tôt 
« de l'argent en vendant l'avoine qui est battue. 
«'Demain donc je la fais porter au marché. Ma 
« foi, vive une femme d'esprit pour bien faire 



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aSo tA LOJÎGUE NUIT. 

a aller lin ménage, et que béni soit le prêtre qui 

« m'a marié avec la mienne. » 

Pour le coup Marion perdit patience. Elle 
pleura, s'emporta, accabla son mari d'injures, et 
sortit du lit en criant qu'elle ne pouvoit plus 
vivre davantage avec un brutal et un ivrogne 
qui la rendoit malheureuse. Après tout ce va- 
carme , il fallut bien pourtant aller une troisième 
fois consulter Gauteron. 

« Que le diable «nporte le capricieux, répon- 
11 dit la servante : il a juré, je crois, de nous em- 
« pêcher de dormir. Allons, je vois bien qite nous 
« ne serons en paix que quand nous aurons mis 
fl le prêtre dehors. Eh bien! dame, il n'y a qu'à 
« le rhabiller et le mettre à la porte du vobin 
« Cholant. C'est lui qui enterre les morts, il fera 
« du nôtre ce qu'il lui plaira. » Elles allèrent 
donc porter leur corps, et, pour faire descendre 
Chalant, frappèrent avant de se retirer un grand 
coup à sa porte. 

Celui-ci, réveillé par le bruit, descend avec 
une lumière. Mais à peine a-t-il ouvert, que le 
cadavre tombe sur lui et roule à ses pieds. Il 
regarde, et reconnoît son curé. « Oh! pour le 
K coup, sire pasteur, vous en prenez trop aussi, 
« et je vous l'ai déjà dit bien des fois. Il est par-ci 
« par-là permis à un' galant homme de boire un 
« coup, mais parbieu vous abusez de la perrais- 



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LA LONGUE HUIT. aSi 

« sion. Voyez un peu le bel état! il ne peut seu- 
A lement pas se soutenir. Allons, relevez-vous 
« donc , et retournez vous coucher. » 

En parlant ainsi, Chalant prit le curé par le 
bl-as, mais il s'aperçut qu'il étoit mort. 11 crut 
que le sire s'étoit tué en tombant, et il appela 
sa femme pour savoir ce qu'il feroit du cadavre. 
Dame Chalant avoit plus de raisons que lui en- 
core d'en être inquiète. Souvent, dans l'absence 
du villain , le curé venoit la consoler des ennuis 
de son veuvage; et ce corps, si on le trouvoit chez 
elle, ne pouvoit manquer d'occasioner des in- 
formations qui n'eussent peut-être point tourné 
à son honneur. « Tu n'as pas le temps d'aller l'en- 
a terrer au cimetière, dit-elle à son mari; mais 
u tu as fait hier un fossé dans ton champ, va l'y 
« mettre. La terre est remuée, on ne s'apercevra 
« de rien. » 

Chalant partit avec le corps; dans son chemin 
il entendit quelqu'un ronfler , et trouva sur 
l'herbe un homme étendu. C'étoit un paysan du 
village, qui la veille, étant venu là faire paître sa 
jument, s'y étoit endormi; néanmoins, pour 
qu'on ne pût pas la lui enlever sans qu'il s'en 
aperçût, le villain avoit eu auparavant la précau- 
tion de se lier au poignet le bridon de l'animal. 
Chalant que fatiguoit le poids du prêtre , et qui 
ne voulut pas le porter plus loin, s'en débarrassa 



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sSa LA I/)NGUE NUIT. 

en le mettant à califourchon sur la jument. Dés 
que la bête se sentit cliai^ée, elle partit; mais 
eUe ne put le faire sans tirer le manant qu'elle 
réveilla. Celui-ci , voyant quelqu'un sur sa mon- 
ture , s'imagine que c'est un voleur qui veut la 
lui dérober ; il se relève en fiireur , et lui assène 
sur le crâne un tel coup de bâton qu'il le jette 
à terre. Il continue de le battre , et enfin , ne le 
voyant point remuer , il s'avise de lui lever son 
ebaperon pour voir s'il le reconnoitra. Grande 
désolation lorsqu'il trouve que c'est son curé. 

SXTKAtT DS es QUI SUIT. 

Alors il prend le parti de le replacer sur le 
cheval , et d'aller le porter au cimetière voisin , 
sauf à qui il échéeroit d'y pourvoir ensuite. 
Trois voleurs venoient d'y entrer à l'instant, 
chargés d'un sac dans lequel étoit un cochon 
qu'ils avoient volé. Au bruit du cheval, ils se 
croient poursuivis et se sauvent. Le paysan qui 
voit le sac que dans leur frayeur ils avoient aban- 
donné , l'ouvre , en tire le cochon , et y met le 
prêtre. Bientôt les larrons reviennent au cime- 
tière, et joyeux d'y retrouver leur sac, ils l'em- 
portent au cabaret. Là, ils découvrent qu'on 
les a dupés , et vont porter leur mort chez le 
bourgeois auquel ils avoient volé le cochon. Ce 



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LA LONGUE NUIT. a83 

jour-là l'évêque du diocèse étoit venu coucher au 
monastère, visite dispendieuse qui ae plaisoitpas 
beaucoup aux moines. Le prélat s'étant mis au lit 
après un long et copieux repas, son chamberlan 
(valet)s'empare de deux barils de bon vin , et , avec 
ses camarades , court au cabaret où le mort étoit 
pendu à la place du cochon. Ils font grand ta- 
page, font relever l'hôte et ordonnent des gril- 
lades de viande pour accompagner leur vin. Le 
tavernier va pour couper ud morceau de sa béte, 
et on peut juger de son épouvante quand, au lieu 
d'un cochon, il reconnoit son curé. Après quel- 
ques malédictions , il le porte à l'abbaye et le met 
dans la chambre du prieur. Rentrant pour se 
coucher, celui-ci est d'abord effi-ayé de voir un 
homme chez lui; mais le courage lui revient, et, 
reconnoissant le curé, il l'injurie et lui reproche 
sa vie débaucliée. Impatienté de n'avoir au- 
cune réponse, il le prend par le bras et le sent 
froid et roide. Grand eftiroi et crainte d'être ac- 
cusé d'homicide; enfin , il imagine de faire mettre 
ce meurtre sur le compte du prélat. Pour cela, 
il se munit d'une lourde massue et va dans la 
chambre du voyageur. Il s'asseoit auprès de son 
lit et l'éveille. « Sire , dit-il , nous sommes obligés 
« d'avoir ici, à cause des voleurs, beaucoup de 
« chiens;]a nuit nous les lâchons; maissouventil 
« leur arrive d'entrer dans les chambres,et quel- 



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a84 LA LONGUE NUIT. 

« quefois même de venir se coucher sur les lits. Si 
« par hasard il en venoit chez vous , je vous ap- 
o porte, sire, de quoi les chasser et vous dé- 
« fendre; et s'il vous arrive d'en tuer quelqu'un, 
u tantpis pour le mort, d Alors il remet la massue 
à l'évêque et se retire. 

Quelques moments après, quand le prélat est 
rendormi, le moine revient avec son mort qu'il 
pose en travers sur le lit. L'évêque que le poids 
réveille , et qui s'imagine que c'est un des chiens, 
le frappe avec la massue ; mais comme il le sent 
toujours , il allonge la main, et à son grand éton- 
neraent trouve un corps d'homme. Il appelle ses 
gens : alors le prieur qui étoit là tout près crie 
au secours comme si l'on assassinoit quelqu'un. 
Tout le monde accourt, on trouve le curé mort, 
et l'évêque avec sa massue en main. Chacun resta 
convaincu que le prélat étoit le véritable auteur 
du meurtre ; mais contre l'autorité quelle res- 
source? On chanta au pasteur une belle messe j 
on l'inhuma avec pompe, et l'afiatre en resta-là. 

Ici bas, ajoute l'auteur, beaucoup de gens font 
le mal; mais le sot est celui qui, quand il l'a fait, 
s'en laisse convaincre. 

Recueil de Barbaaaa , tome iv, page ao. 



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LE SACRISTAIN. 



LE SACRISTAIN. 



Ce conte e>t encore une imilation du Sacristain de Quai , qu'oa ■ lu 
plu haut ; et l'auteur n'a pas touIu qu'on s'; trompti, car il l'ainlitulé 
de mime le Sacriitain , quoiqu'il d'j soit question que d'un curé. Son 
but a été , ce semble , de signaler l'ignorance et l'aiidilé des juges de 
ion temps , et surtout de tourner eo riilicule les combats judiciaires , 
ainsi qu'une ancienne supenlilion qui régnoil alors et qui faisoil croire 
que le cadavre d'un bomme assassiné saïgnoït à l'aspect de son meur- 
trier. Cette opinion feisoit partie de la pbjsiquedu temps, et e'étoitnite 
de cdles qu'on inûtoit dans les écoles. 

Tout le commencement du fabliau différant très peu des Irais ou qnalre 
précédrails , il sufGra d'en donner l'analyse. Je n'en commencerai la tn- 
duclion qu'a l'alinéa. 

Ce qu'U oHre de plus cnrieux est , comme je l'ai dit ailleurs, la descrip- 
tion d'un duel entre villains. 



SiRE Martin , curé d'un village sur la Seine 
au-dessus de Nogent , alloit de temps en temps 
en bonne fortune chez une bergère de sa pa- 
roisse. Un jour qu'il se trouvoit chez elle, et qu'il 
y étoit dans un moment de désordre , le bélier 
du troupeau vient le frapper par-derrière avec 
ses cornes ; Martin tombe à la renverse et se tue. 
I.a bergère va poser le corps à la porte d'un de 



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ad6 LE SACRISTAIN. 

ses voisins, nommé Adam; celui-ci , prenant le 
prêtre pour quelque espion, lui fracasse le crâne 
d'un coup de hache et le jette ensuite dans un 
sac à la rivière. Le sac roule sous l'eau jusqu'à 
Nogent, où il est arrêté dans les filets de deux 
pécheurs, nommés Gui et Bernard. 

Au point du jour, tes pécheurs allèrent lever 
leurs filets. La comtesse de Nogent étoit arrivée 
la veiUe à la ville, et ils auraient voulu avoir du 
poisson à lui ofirir. « Compère, dit Bernard, 
n voici qui est bien lourd : c'est sûrement quelque 
« gros brochet; ma foi, si tu veux me croire, il 
a ne faudra pas le lâcher à moins de vingt ou 
« trente sous. » Ils eurent beaucoup de peine à 
tirer le filet dans le bateau , et furent fort étonnés 
de trouver un sac au lieu d'un poisson. Cepen- 
dant leur joie n'en fut que plus grande, parce 
qu'ils crurent que c'étoit un paquet de bardes. 
Aussi prirent-ils le parti de ne point l'ouvrir sur 
la rivière , de peur d'être trahis si on les aperce- 
voit ; mais de l'emporter ainsi chez eux , et là de 
partager librement leur trouvaille. Gui .se char- 
gea donc de retrousser les filets , et Bernard pen- 
dant ce temps porta le sac à son logis, a Lève-toi, 
« dit-il à sa femme en arrivant , et viens m'aider 
« àviderccpaquet. Tiens, voilà ce que Dieu nous 
e a envoyé aujourd'hui ; grâce à lui, nous n'avons 
a plus besoin de travailler d'ici à long-tempS. » 



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LE SACBISTAm. 287 

Mais quand ils eurent ouvert et qu'ils virent le 
tonsuré avec son crâne fracassé , ils furent saisis 
d'un tel e£froi qu'ils se sauvèrent dans la rue. 

En ce moment parut Gui , auquel son cama- 
rade raconta combien leurs espérances étoient 
trompées. « A d'autres , à d'autres , répondit-il } 
a tu me prends pour quelque sot apparemment ; 
a mais pardleu tu n'as pas trouvé ton homme : 
« je saurai bien me foire rendre justice par la 
a comtesse et ses barons, et j'y mangerai jusqu'à 
« mon chaperon, s'il le fout. » Bernard eut beau 
protester avec serment qu'il n'avoit rien pris; il 
eut beau offrir de rendre le paquet en son entier , 
l'autre l'accusa d'avoir tué un prêtre , et de lui 
faireaccroirepourle rendre complice du meurtre, 
que le prêtre s'étoit trouvé dans le sac. «Tu 
« ments, reprit Bernard, je n'ai tué personne; et 
a si tu avois l'effronterie d'avancer cette fausseté 
«en justice, je demauderois le champ clos. — 
« Eh bien! tu n'as qu'à le demander, répliqua le 
a premier, car pas plus tard que ce matin , je 
a vais porter ma plainte au prévôt, n 

Cet ofBcier étoit assis devant sa porte avec six 
notables bourgeois, en attendant qu'il lui vint 
quelque cause à juger. Dès qu'il eut entendu 
Gui, il envoya aussitôt un de ses gens chercher 
l'accusé. Ce dernier ayant comparu, le juge s'as- 
sit sur son perron ' et parla ainsi : u Bernard, ce 



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288 LE SACRISTAIN. 

a prud'humme vous accuse d'une action qui n'est 
a pas honnête. Il prétend que ce matin vous avez 
1 trouvé ensemble un sac plein de bardes et que 
a vous lui en avez volé sa part. Si le fait est vrai , 
« il faut en convenir, ou sinon vous devez vous 
a attendre à être puni. » 

Le pêcheur, après avoir juré de dire la vérité, 
avoua que Gui et lui avoient en e£fet trouvé un 
sac dans leurs filets, mais il protesta en même 
temps que le sac ne contenoit qu'un corps mort, 
o Tu as menti à la justice, reprit le prévôt. Il y 
« avoitdesbabitsdanslesac, ainsije te condamne 
o pour ta peine à m'en rapporter tout autant 
a qu'il pourra en contenir. Mais ce n'est pas 
a tout. Voilà un bomme mort, il s'agit mainte- 
« nant de savoir qui de vous deux l'a tué. » Gui 
jura que pour lui il étoit innocent. Il avança que 
si quelqu'un avoit fait le meurtre, ce ne pouvoit 
être que Bernard, et il offrit de le prouver par 
le combat en champ clos. A ces paroles Bernard , 
s'approchant pour donner son gage, demanda 
de même à prouver son innocence les armes k 
la main, a Je vous accorde le champ, dit le pré- 
u vôt. Le combat sera lundi prochain dans le pré 
« hors de la ville : nous verrons lequel de vous 
a deux Dieu et justice favoriseront, n 

Ce lundi étoit jour de marché. Vous jugerez 
par là quelle afïluence de monde il dut y avoit 



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LE SACRISTAIN. 289 

au lieu du combat. A peine le prévôt put-il con- 
server l'enceinte libre. Il y fit apporter le ca- 
davre, et avant tout il annonça que le vaincu 
seroit écorcbé vif avec le prêtre. Mais le bon de 
l'aventure, c'est qu'aucun des deux champions 
n'étoit coupable. Dieu pour le coup alloit se 
trouver étrangement embarrassé, et le diable 
s'apprétoit à bien rire. 

Quand les deux villains furent entrés dans 
l'enceinte, on apporta des reliques. Gui s'avan- 
çant le premier et se mettant à genoux, jura sur 
les <x>rps saints que non>senlement il n'avoit pas 
tué le prêtre, mais qu'il ne l'avoit même vu ni 
mort ni vivant. Ensuite vint Bernard, qui dé- 
clara aussi avec serment qu'il étoit innot^nt 
du meurtre. Alors nos deux champions pri- 
rent les armes et se préparèrent au combat; 
mais le plus hardi des deux trembloit de tous 
ses membres. 

Gui d'abord allongea à son adversaire un grand 
coap de bâton qui fut sans effet, il est vrai, 
parce qu'il ne porta que sur sa harasse*. Un 
second dont il redoubla fut plus heureux, car 
il atteignit Bernard sur la tète, et le fit même 
tomber sur les genoux. Mais celui-ci, se relevant 
en fureur, jeta par terre sa harasse, et courut 
sur son ennemi qu'il saisit par le milieu du corps 
pour le terrasser. Ils luttèrent quelque temps 



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ago LE SACRISTAIN. 

eofiemble, cherchant mutuellement à s'abattre 

et n'en pouvant venir à bout. 

Heureusement pour eux Dieu en ce momenl 
les vit du haut du ciel. Il ne vouhit point que 
deux honnêtes chrétiens s'étranglassent ainsi sans 
motif, et il résolut de terminer le cpinbat par 
quelque signe miraculeux, et de montrer aux 
habitants de Nogent quelle étoit sa puissance. 

Tout-à-coup la bergère chez qui le prêtre avoit 
été tué vint à passer avec son troupeau. Mais à 
peine le bélier, auteur du meurtre, fut^'il arrivé 
à une légère distance du cadavre , qu'à l'instant 
les plaies s'ouvrirent et saignèrent. Au cri que 
ce prodige fit jeter à l'assemblée , le prévôt or- 
donna d'arrêter la bergère et de suspendre le 
combat. C'est ce qui pouvoit arriver de plus 
heureux pour nos deux poltrons. Déjà leur cou- 
rage étoit aux abois, et peu s'en fallmt qu'ils ne 
s'avouassent à-la-fois tous deux vaincus. « L'as- 
«sassin est sûrement ici, ajouta le prévôt, la 
a chose est certaine. — Oui, s'écrièrent les assis- 
«tants, mais comment le découvrir? — Oh! c'est 
a là le moindre de mes embarras, répartit le ùre , 
a et vous allez voir quel homme je suis. » 

Ed parlant ainsi, il fit mettre le mort sur la 
harasse d'un des villains, et placer la harasse sur 
un buisson. Il commanda ensuite que toutes les 
personnes qui étoient dans le pré se réunissent 



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LE SACRISTAIN. agi 

en pelotons et que toutes passassent successive- 
ment, l'une après l'autre, à côté du cadavre. Il 
espéroit par là reconnoître à l'approche de qui 
les plaies saigneroient. La bergère fut appelée à 
son tour, mais ni elle ni tout ce qui étoit là de 
spectateurs n'excita une seule goutte de sang. 

Néanmoins il restoit encore le troupeau à exa- 
miner. Or, l'habile juge étoit, comme tous l'avez 
vu, et trop instruit de ses devoirs pour omettre 
un point aussi essentiel, et trop intègre en même 
temps pour dérober au supplice des moutons 
coupables s'ils méritoient la mort. Il ordonna 
donc pour eux ce qu'il avoit ordonné pour les 
assistants. £n cela éclata clairement sa profonde 
sagesse;car le béher homicide ne fut pas plus tôt 
près du mort, qu'à l'instant le sang en sortit à 
gros bouillons, a Je tiens le meurtrier! » s'écria 
le prévôt, et aussitôt il fit approcher la bergère. 

Celle-ci interrogée avoua que le prêtre avoit, 
à la vérité, été tué chez elle par le bélier, et 
qu'elle l'avoit porté ensuite à la maison d'Adam; 
mais eUe soutint qu'on ne pouvoit en justice lui 
en laire un crime, et d'un ton très résolu elle 
ajouta que si le pi-évôt l'entreprenoit, elle en ap- 
peloit d'avance à la comtesse. Cet ofificier la voyant 
si déterminée, loin de la blâmer loua, au con- 
traire, sa conduite et trouva qu'elle parloit bien. 
Il envoya chercher Adam néanmoins, dans l'es- 



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aga LE SACRISTAIN. 

pérance qu'il auroit peut-être meîiieur marché 
de celui-ci. Adam, en convenant qu'il avoît jeté 
le cadavre à la rivière, prétendit comme la ber- 
gère qu'il n'y avoit pas là de quoi le blâmer, et il 
en appela au comte. 

Quand le prévôt vit qu'il ne gagnerait rien 
avec ces gens-là , il prit le parti de terminer Taf- 
laire. Il renvoya donc les deux champions chez 
eux, il fit inhumer le mort, et ainsi fut terminé 
le procès. 

Ceci nous prouve que l'on doit toujours s'abs- 
tenir de mal faire. En vain vous avez choisi les 
ténèbres pour commettre un crime, en vain vous 
avez pris toutes les précautions possibles pour 
le tenir caché, le diable est encore plus maiin 
que vous; il vous fera découvrir et vous serez sa 
dupe. 

NOTES. 

(i.Ze juge s'assit sur son perron.) Au Laide Lanval, pre- 
mier volume, page 193, en parlant des différents usagesdes 
perrons , j'rfdît que c'étoil une espèce de tribunal extérieur' 
oii les seigneurs hauts-justiciers et les officiers qui les repré- 
lentoient rendoient la justice et prononçoient leurs sen- 
tences. 

^3. Un grand coap de bdlort qui ne porta que sur sa harasse.) 
La harasse étoit un bouclier particulier, usité dans les duels 
entre vJUaias ; il avoit cinq à six pieds de hauteur, et ser- 
ïoit au champion comme d'un rempart, derrière lequel il se 



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L£ SACRISTAIN. 393 

tenoit caché. Pour qu'il pût voir les mouvemeuts de son en- 
nemi , et parer ses coups ou lui en porter, la harasse ïvoît deus 
trous pratiqués à la hauteur des yeux. Cetle arme , que sa 
grande pesanteur rendoit très fatigante , a donné lien à 
l'expression harassé, qui subsbte encore pour désigner l'état 
d'un homme accablé de lassitude. 

Dans une note du fabliau d'f ue'Jïne, au premier volume, 
page 3aa,on a puUreqnelques détails sur les combats judi- 
ciaires. Il a été dit que les villains n'avoient pour arme of- 
fensive que le bâton , qn'un noble Int-méme étoit obligé de 
n'en avoir point d'autres , lorsqu'il se battoit contre uu vil- 
laîn -, et telle est vraisemblablement l'origine de notre pré- 
jugé que les coups de bâton déshonorent. 

Philippe- Auguste , par une ordonnance rendue en laiS, 
défendit que ces bâtons de duel eussent plus de trais pieds 
de long. 



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394 D£ t.\ BOtmGEOISE D'ORLEANS. 



DE LA BOURGEOISE DORLÉANS. 



DE Ll. DJIHB QUI FIT BATTRB SOU MABt. 



Quatre clercs, écoliers, étoient venus étudier 
aux écoles d'OHéans ; l'un d'eux , s'étant amou- 
raché d'une marchande de la ville, chercha le 
moyen de se faufiler chez la dame. Bientôt il y 
parvint, et il réussit même à lui plaire; maisTas- 
siduité de ses visites donna des soupçons au mari, 
qui , pour savoir ce qu'il avoit à craindre, fit es- 
pionner les deux amants par une petite nièce 
qu'il élevoit chez lui. 

La jeune personne étoit d'autant plus propre 
à ce rôle, qu'ils ne se déficient pas d'elle. Un 
jour que le clerc pressoit la dame de lui accorder 
un rendez-vous : a Je ne le puis dans ce moment, 
u répondit la bourgeoise; mais prenez patience, 
(t bientôt mon mari doit aller en voyage , nous 
a aurons alors tout le temps de nous voir,' et 
« nous le pourrons d'autant plus sûrement qu'il 
A me sera aisé de vous faire entrer, sans que vous 
n soyez aperçu , par la porte du verger. » 



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DE LA BOURGEOISE D'ORLÉANS. 395 
MalheureuseiDent ce discours fiit entendu de 
la petite espionne. Elle alla aussitôt le rapporter 
à son onde; et dès le jour même celui-ci, feignant, 
pour tromper sa moiûé , de se rendre à je ne sais 
quelle foire, lui annonça qu'il comptoit partir ie 
lendemain. 

U partit en e£Fet ; mais sur le soir il rentra dons 
la ville à la faveur des ténèbres, et vint se pos- 
ter, ccnnme en sentinelle, à la porte du verger, 
ne doutant pas que le clerc n'eût reçu l'avis de 
s'y rendre. Sa conjecture étoit fondée j à l'heure 
convenue , la dame alla ouvrir; elle trouva l'é- 
poux; et dans la persuasion que c'étoit son ami, 
elle l'embrassa , et le prit par la main pour le 
conduire à sa chambre. L'autre, qui craignoit 
d'être reconnu, suivit en silence et caché sous 
son chaperon. 

Mais vous tromperiez vingt Ai^us plutôt 
qu'une femme. Tant de précautions inspirèrent 
à la nôtre de la défiance. Elle se baissa pour re- 
garder le sire, et reconnut son époux. Alors, 
avec une présence d'esprit admirable, elle lui dit, 
comme si elle eût parlé àson ami : « Que je vous 
« sais gré de vous être rendu à mes empresse- 
a ments, cher sire; néanmoins je ne puis jouir 
n encore du plaisir de vous voir jusqu'à ce que 
a tout le monde ici soit retiré ; mais suivez-moi, 
«je vais, en attendant, vous cacher quelque 



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^96 I>E LA BOURGEOISE D'ORLEANS. 

a part; et dès que je serai libre, je viendrai aus- 

« sitôt vous retrouver. » 

L'âne pense une chose, mais souvent l'ânier 
qui le conduit Ml penseuneantre. C'est ce qu'eut 
occa^cm d'éprouver notre jaloux; il comptoit at- 
traper sa femme au piège , et ce fut lui qui j fut 
pris. L'adroite femelle le conduisit dans une salle 
basseoùeHel'enfermajpuisretournantà la porte 
du verger, elle vint prendre le clerc qui l'atten- 
doit, et qui, à vous dire le vrai, fut un peu mieux 
accueilli que l'époux. 

Après quelques caresses, auxquelles il étoit 
bien difficile que se refusassent deux amants af- 
famés de se voir, la dame descendit un instant 
pour parler aux gens de la maison, a Vous avez 
«souvent vu, leur dit-elle, venir ici un certain 
a clerc; voilà je ne sais combien de temps que ce 
« drôle m'importune de son amour, sans que 
«jusqu'à présent il m'ait été possible, quelque 
« moyen que j'aie employé, de réussir à m'en 
a débarrasser. Enfin , excédée de ses poursuites, 
« j'ai feint d'y céder afin de le punir, et lui ai don- 
« né, pour ce moment-ci où mon raàrt est absent, 
a un prétendu rendez-vous. Il est actuellement 
« renfermé sous clef dans la salle ; je vous le livre, 
« allez le corriger, et qu'il perde à jamais l'envie 
« de venir déshonorer d'honnêtes femmes. Si 
" vous faites bien les choses, je vous promets, 



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DE LA BOURGEOISE DORLÉAN9. «97 
« moi, au retour, du vîb pour vous régaW. n 

A ces paroles, tout ce qui étoit dans la maison, 
valet, servante, chambrière, la nièce même, et 
deux neveux du marchand, se lèvent aussitôt; 
ils s'arment de fouets et de bâtons : ils courent 
dans la salle , et saisissant le jaloux par son cha- 
peron pour l'empêcher de crier , frappent sur 
lui à grands coups. Le malheureux est ainsi chassé 
par eux hors de sa maison et jeté sur un fumier. 
Pour récompense quand ils rentrèrent, la dame 
les régala de vin blanc çt d'auvernat *. Elle , de 
son côté, soupa tranquillement avec son an)t> 

Quant à l'époux, cette correction l'avoit réduit 
dans un tel état , qu'il fallut le lendemain le re- 
porter chez lui. Sa femme, accourant avec un air 
d'effroi , lui demanda ce qui lui étoit arrivé. Il 
répondit qu'il avoit été attaqué sur la route par 
des voleurs et laissé presque pour mort. Elle lui 
fit préparer un bain d'herbes. Il guérit; mais au 
milieu de ses douleurs , il s'applaudissoit d'avoir 
pu au moins, quoique à ses dépens, se convain- 
cre de la vertu de sa femme; et il conserva pour 
elle , toute sa vie autant d'estime que d'amour. 

Recueil de Barbazan, tome m , page 161. 

DaDS les Conaivales Strmones , tome i , page 198 , uno 

'Sorte de groa vId rouge, Joui le plant est eurorc for! commun daits 
l'Orléuioii, 



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29â DE LA BOUIU^OI^ D'ORLEANS. 
fatmet en r ca é w -row» aT«c ua amant, est wupti w . par 
fxnivée de son mati. D'un air effrayé elle CMtrt au-devant 
de loi , et lui annonce que des archers le chercha pour le 
mettre en prison , et qu'ils ont déclaré qu'ils alloient reve- 
nir. Sous prétexte de le cacher, elle le conduit dans le 
colombier oA elle l'aifenne , et revient passer la nuit avec 
le galant. 

Dans ks Faettiœ P«ggu. 

HuuiXei Facétie, mottieburieda Lod. IlomeiacAi,p. io^. 

Dam JUakipini, tome i,f âge i74,noav.4i' 

Et dans les Cent Nouvelles aoufeltes de la cour de Bour- 
gogne. 

Dans les Faeétieuset Journées, page i6S , un mari jaloux 
se cache dans «m grenier pour épier sa femme. VXVa l'y en- 
feone , et pembmt ce temps envoie cfaœfaer son amant. 

Idem , d«n& BandeUo. 

Tout le monde connoît le conte de Boccacq. que La Fon- 
taine a traduit en vers, et qu'il a intitulé le C... battu et 
content. 

U se trouve à-peu-près de même dans les FacetÛB Fris- 
ehlùii, Jddit. Pk. Sermoiim. 



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DE LA DAME FT DU CUKÉ. 399 

DE LA DAME ET DU CURÉ. 



Uns bourgeoise d'Étampes aimait son curé. 
Un jour que le tnaiî étoit absent, elle donne 
rendez-vous au prêtre. Il Tient avec un pâté, et 
déjà les deux amants étoient à table , quand 
tout-à-coup le mari, de retour, se fait entendre 
à la porte. Ausàtôt la dame enlève plats et as- 
siettes , elle cache le curé sous un grand panier 
et va ouvrir : le mari entre et monte à sa chambre 
sans s'apercevoir de rien. 

Il ne tenoit qu'au curé de sortir, d'autant fha 
que la bourgeoise avoit exprès laissé la porte 
ouverte; mats il avoit oublié son manteau dans 
la chambre, et-d'ailleurs il ne vouloit pas que 
l'époux profitât du pâté. Il monte donc après lui, 
et s'adressant à la femme : « Voisine, dit-â, je 
« vi«»s vous rapporter votre panieret reprendre 
« mon manteau que je vous avois laissé en fftge 
« à la place; je vous prierai aussi de me rendre 
o le pâté que ce matin j'ai mis chez vous en pas- 
« sant. » 

Le mari gronda beaucoup sa femme d'avoir 
osé recevoir un gage de leur curé; et, après 



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3oe DE LA DAME ET DU CURÉ. 

avoir fait au pasteur de grandes excuses, il vou- 
lut lui remettre ce qui lui appartenoit. « Quant 
u au manteau, à la bonne heure, répondit la 
(t femme; mais pour le pâté, je suis votre ser- 
« vante , il n'en tâtera pas , à moins qu'il ne veuille 
a le manger ici avec nous, n Le prêtre y consent. 
On se met à table, et les deux amants, toujours 
occupés de leur premier projet, tâchentde pro- 
fiter de la gaîtç du repas pour enivrer l'époux. 
Bientôt ses yeux se troublent : il chante, il dé- 
raisonne, il. vante surtout beaucoup sa force. 
«Et moi, dit te ci^ré, je parie que je vous porte 
« tou& trois , vous, votre femme et votre servante. 
<c — Je parie que non. » On gage une oie. Àlt»'S, 
sous prétexte de pouvoir saisir et embrasser plus 
aisément les trois personnes , le prêtre fait cou- 
cher à terre le mari sur le ventre; il met la ser- 
is, couchée de la même manière, 
; mais celle-ci est placée autre- 

après il se relève, en avouant 
et la femme exige qu'au moins 
;rasse. 
laian, tome iv, page i8i. 



Se trouve dans les Nouveatix Contes à rire, page iSg. 
Dans les Divertissements curieux de ce temps , page 267. 
Et dans les Ci'/J(eîrfaîteu/-rf'0utY7fe, tome IV, page a43- 



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LE PRÊTRE ET ALISON. 



LE PRÊTRE ET ALISON. 



Uk prêtre, amoureux de la fille d'une pauvre 
femme, offre de l'argent à la mère pour qu'elle 
lui laisse passer la nuit avec la jeune personne. 
L'autre feint d'y consentir, mais elle livre au 
ribaud une fille publique, et le lendemain elle 
fait entrer dans la chambre deus ou trois voisins 
qui , à coups de bâton , le chassent tout nu à tra- 
vers la ville. 

Recne^ de Barbazaa, tome jv, page 437- 



Dans Boccace, viii'' journée , nouv. iv, une femnie , solli- 
citée par un {trétre , feint de même de céder à ses désirs; 
mais eHe exige [tour condition qu'il gardera le plus profond 
silence, et qu'il n'y aura poiqt d« lumières, de peur, dit-elle, 
de réveiller ses frères qui couchent dam la chambre voisiDe. 
La dame substitue à sa place une vieille servante fort laide; 
et tandis que le prêtre trompé s'applaudit de son bonheur, 
les frères entrent avec l'évêque, à la jiistice duquel ils le 



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DE Ui. GRUE. 



DE LA GRUE. 



Certaih châtelain , jaloux de conserver l'hon- 
neur de sa fille, la faisoit élever dans une tour 
isolée où elle ne voyoit absolument que sa nour- 
rice. Celle-ci un jour, ayant besoin d'une écuelle 
pour faire le dîner, sort et va au logis du père. 
Cendant ce temps un jeune homme passe sous 
la tour avec une grue en main '. La fillette lui 
demande s'il veut la vendre. Il répond qu'oui, 
et en exige un prir à l'explicatioti duqud Tin- 
nocente ne comprend rien , mais qu'elle accorde 
sans en connoître la valeur. 

Quand la nourrice à son retour voit l'piseau 
et qu'elle apprend ce qu'il a coûté , elle se dé- 
sole. Cependant, comme U n'y a plus de remède, 
elle veut apprêter la grue et sort de nouveau 
pour aller chercher ce qui est nécessaire. Pen- 
dant son absence le jeune homme repasse sous 
la tour. La demoiselle qui, comme la première 
fois, étoit appuyée sur sa fenêtre , l'appelle alors 



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DE LA GRUE. 3o3 

daus le dessein de se plaindre à lui du paiement 
qu'il a eiigé. a Venez reprendre votre grue, lui 
n dit-elle , et rendez-moi ce que je tous ai donné. » 
Elle est obéie et elle s'applaudit ensuite auprès 
de sa gouvernante d'avoir trouvé un marchand 
si complaisant à-la-fois et si peu intéressé. 

Recueil de Barbazan, tome ir, page aSo. 
En voici l'imitation par M. Imbert. 

NOTE. 

(i. Passe SOUS la tour avec une grue en main.) Il a été dit 
aillenrs que la gme étoit on des oiw«uK (}a'on mangeoit 
alors. 



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3o< 



DE LA GHUE. 



L* prdt d'une ClIe M choie oui aUée : 

Iii3lniiset4a , 101» It reodrei rusée ; 
Sun peine i tchu Ironqker elle r^Man. 
ReBilei-bM>Ue,h«lax!MDip;eBuu utifice, 
Par ^nonnce elle taa 
Ce que Mt l'tum par maliee. 
Une beauté jeune et nonce 
Titoit daoi UD huDcau , seule avec lea ennui). 
Que di*-je? elle y pawoit et l« jours et les nuit! 

Ame BBC TieJUe nourrira : 
C'aM tire p* que aenle. iLMOur f Tint amé ; 
n pMMl au cour de la bdie; 
Bfais poial d'asMOts n'approcheieot d'dle; 
Et vous laiei, tooi ipii liseï ceci , 
Que l'wMnr MDs amant n'est qu'un DouTeau soaci 

Dus cette *^e inquiéti^, 
SaM trop savoir pourquoi , LuceitE a tout momen 

Se plaignait de sa solitude i 
Uais le père étoit sourd ; il aroil [ait serment 
Qu'dle consarerolt ce trésm' d'amourette , 
Qn'on pire vend publiquement 
Ad viMi mari , quand la fille , en cachelle , 
Fmr rioi k donne au jeune amant 
Lanourriee an lacis la laisse un jour seulelle , 
Pour aller au marché Toiiio. 
Sous la feuélre , une grue à la main , 
Tient à passer un vrai Lubin 
Et tout des mieux tournés. Luce tle 
L'aïqielle: il se retourne et s'arrête soudain. 
Om lui fait signe : il monte, et la pauirette 



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DE LA GRUE. 



S'il veul veiylre sa grue. - Oui ", lui dil-il galmeul 

Ledràlequi la voit jolie, 
Uemaiide ua prix auquel elle u'eDlendoit rien ; 
Maiaqu'il se fil sans tricLerie 
Payer sur l'heure. On juge bieo 
Que la noumce revenue 
Fil un beau bruit eu apprenant combien 

On venoit de payer la grue. 
Mail quel remède i de pareili malheurs ? 
Ce que fille ■ perdu , les cris ni les breurs 

Ne peuTeut jamais le lui rendre. 
La nourrice à la fin , lasse de s'emporter, 
(jonvoile auui la gnie , et snri pour idler prendre 
Ce qu'il lui faut pour l'apprêter. 
BienlAl Lubiu de reparMtre , 
D'aller, veuir sous la fenêtre. 
Et Lucelle de l'appeler 
Bien vite pour le quereller. 
■ Méchant , lui dit-elle en colère , 
Vous avez donc a<é me tromper sur le priï ? 
Remportei votre grue : elle est encore entière ; 
Et rendez aussitiH ce que vous m'avez pris. • 
Lubin n'attend pas qu'on lui dise 
Deui fois la chose, et sans nulle remise 
Il rendit le paimenl; c'esl4-dire , je crois , 
Que Lubin fut pajé deux fois , 
El remporla sa marchandise. 
Silàl qu'on relient du marché , 
Il faut entendre l'innocente 
Raconter k sa gouvernante 
Comme elle a rompu le marché 1 
- En mevoyaut, dit-elle, il vouloitrire; 
Mais j'ai grondé, j'ai menacé, 
Il m'a tout rendu sans rien dire : 
Ce marchand-U u'est pas iolcressé. " 



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3o6 DU CURÉ QUI AIMOIT LA FEMME, btc. 

DU CURÉ 
QUI AIMOIT LA FEMME D'UN VILLAIN. 



Un villain, du pays Chartrain, avoit une femme 
jolie. Un curé du voisinage, qui Tavoit trouvée 
à son gré, s'en étoit fait aimer; et toutes les fois 
que l'époux, pour quelque afibire, étoit obligé 
de découcher, il ne manquoit pas de venir pas- 
ser la nuit avec elle. Le manant s'en étant aperçu 
résolut de s'en venger. Dans ce dessein il feignit 
de partir, afin de donner à sa femme le temps 
de Élire avertir le prêtre, et le soir il alla sur le 
chemin de celui-ci creuser une fosse. En efifet le 
pasteur étant accouru avec son empressement 
ordinaire , il tomba dans le piège. L'épouse , après 
l'avoir attendu quelque temps, s'inquiéta enfin, 
et, appelant une servante qui étoit dans la con- 
fidence de ses amours, elle l'envoya au-devant 
de lui. La servante, arrivée à la fosse, y tomba 
aussi. Enfin un loup, qui avoit déjà mangé quel- 
ques moutons au villain , s'y laissa cbeoir comme 



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DE LA DEMOISELLE QUI REVOIT. 307 
eux. Ati point du jour notre époux allant visiter 
son piège y trouva ses trois ennemis, et il les 
traita tous trois comme ils le méritoient Le loup 
fut tué, la servante chassée à grands coups de 
bâton, et le prêtre mis dans un état à ne plus 
alarmer désormais de maris : un seul événement 
vengea complètement le villain. 



DE LA DEMOISELLE QUI REVOIT. 



Une demoiselle croyoit en songe être couchée 
avec son ami : l'ami entre dans ce moment et 
effectue le rêve. Puissent, dit l'auteur, toutes les 
dames qui m'écoutent n'avoir jamais que des 
rêves pareils. 

Recueil de Barbazan, tome iv, page 455. 



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3o8 DE LA FEMME QUI SE FIT SAIGNER. 



DE LA FEMME QUI SE FIT SAIGNER. 



En causaM, certain bourgeois un jour avoit 
laissé échapper une grande sottise. Il s'étoit vanté 
chez une voisine qu'il n'y avoit point de femme 
assez adroite pour le duper sur la fidélité con- 
jugale. La sienne, à qui ce discours fut rapporté, 
se vanta à son tour non-seulement de le tromper, 
lui présent, mais encore de le lui dire à lui-même 
sans qu'il pût s'en fâcher. Le lendemain, comme 
ils étoient assis tous deux sur un banc au coin 
du feu, une demoiselle entre avec un sac dans 
lequel étoient des ventouses. Le mari lui de- 
mande ce qu'elle veut : elle répond qu'on l'a 
envoyé chercher, et l'épouse ajoute que , se sen- 
tant mal aux reins , elle veut se faire saigner et 
appliquer les ventouses '. Toutes deux prient le 
mari de venir les aider, et sur sa réponse qu'il 
craint de voir couler du sang , elles montent sans 
lui. Or, cette prétendue demoiselle étoit un jeune 
amant habillé en femme. 



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DE L'ANNEAU. îog 

Quand il est sorti, la dame redescend; et en 
termes à double entente , raconte à son mari , 
d'une manière très détaillée , tout ce qui s'est 
passé dans la chambre , sans que celui-ci songe 
seulement à y soupçonner le moindre mal. 

Recueil de Barbazan , tome m , page 45i. 



NOTE. 



( I . Une demoiselle entre avec un sac dans lequel étaient des 
ventouses.) Les feinnies étoient donc employées alors à quel- 
ques opérations de chirurgie. 



DE L'ANNEAU; 



PAK HAISUU. 



QBoique le grave préaident Fauchet ait doiin£ reitrait de ce fabliau, 
je n'en parleroù point û je n'aTois k remarquer sur celui-ci , mnune sur 
le précèdent, qu'ils été imité. On le trouve dans Tergier sous le titre de 
i'Ânneau de tferSa. 



Recueil de fiarbazao, tome m, page 437- 



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Une jeune paysanne, fine et rusée, étoit re- 
cherchée en mariage par un villain qui demeuroît 
à deux lieues d'elle. Le manant étant fort béte, 
et la petite personne n'espérant pas , d'un pareil 
mari , des leçons bien agréables, en prenoit en 
attendant quelques-unes d'avance ; et c'étoit son 
curé qui les lui donnoit. Enfin le mariage se con* 
dut, et elle y consent, dans l'espérance qu'elle 
pourra prendre àe l'empire sur son mari et s'en 
rendre maîtresse. Le curé, fâché de la perdre, 
lui demande au moins les premières heures de 
la nuit des noces. Elle les lui promet; et voici 
comme elle parvient à tenir parole. 

Au jour du mariage, quand elle est entrée au 
lit avec son époux , et que celui-ci s'apprête à 
jouir de ses droits, tout-à-coup elle l'arrête, et 
s'excuse de manquer envers lui de complaisance; 
mats elle a fait une étourderie, dit-elle; et, en 
quittant la maison de sa mère, y a laissé ce que, 
pour un jour de noces, elle eût dû emporter 
de préférence- La rusée se doutoit bien, en par- 
lant ainsi, que l'imbécille voudroit partir à l'in- 



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LA SOUBIS. 3ii 

stant, pour réparer l'oubli de sa femme; et c'est 
ce qui arrive : mais pendant ce temps aussi , le 
prêtre^ qui étoit aux aguets, est introduit, et il 
prend sa place. 

Arrivé au village , le manant frappe à tour de 
bras, pour réveiller sa belle-mère ; et il demande 
ce qui a été oublié chez elle. Celle-ci, d'abord, 
ne comprend rien à ce discours; enfin, soupçon- 
nant ou quelque intrigue de la part de sa fille, 
ou quelque tour de la part des garçons du village, 
elle feint d'aquiescer à la demande de son gen- 
dre; va prendre, dans une souricière, une sou- 
ris, l'enveloppe de filasse, met le tout dans un 
panier, qu'elle couvre d'une serviette, puis donne 
le panier au benêt. Il retourne chez lui , ravi de 
joie; dans sa route il n'est occupé que du tré- 
sor qu'il porte; mais bientôt sa curiosité devient 
telle qu'il ne peut résister au plaisir de le voir. Il 
ouvre le paquet, et la souris s'enfuit. En vain il 
court après , en vain il l'appelle, en O'iaxtt petit, 
petit , il est obligé de revenir à vide. Alors grande 
désolation ; sa femme , qui le voit sangloter et gé- 
mir, lui demande ce qu'il a; il raconte sou mal- 
heur; l'animal est perdu, a Consolez-vous, ré- 
s pond la femme; vous l'aviez eSaroucbé, et il 
« s'est enfui : mais il a pris les devants, et vient 
« de rentrer ici avant vous. » 
Becueil de Méon, lome i", page 3io. 



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3i2 LE PÊCHEUR DE PONT-SUR SEINE. 



LE PÉCHEUR DE PONT-SUR-SEINE. 



A Pont-sur-Seine, un pécheur venoit d'épou- 
ser une jeune femme qui lui avoit apporté en 
dot dix vaches et dix brebis. Il en étoit aimé ; 
aussi faisoit-il tout ce qu'il falloit pour cela. Un 
certain matin, au moment qu'ils alioient se le- 
ver , la dame , après certaines caresses reçues , 
lui dit dans un transport de tendresse qu'elle le 
cbérissoit plus que père et mère , plus que tous 
ses parents ensemble. Il affecta d'en douter. «Eh! 
« pourquoi ne t'airaerois -je pas? ajouta-t-elle. 
a Ne suis-je pas bien vêtue, bien nourrie? me 
a manqiie-t-il quelque chose? n'as-tupas pour 
« moi toutes sortes de bonnes façons? — Ce n'est 
« pas là tout, reprit le mari; avoue qu'il y a 
« encore une autre raison que tu ne veux pas 
a dire. » 

D'abord elle fit semblant de ne rien com- 
prendre à ce discours; mais quand U se fut ex- 
pliqué plus clairement, elle se récria beaucoup 
sur de pareilles idées; et protestant que sans les 



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LE PÉCHEUR DE PONT^UR^EINE. 3t3 

obligations que lui imposoit son devoir , elle ne 
se fut jamais prêtée aux complaisances dont il 
parlott;elle l'assura que s*it pouvoit prendre sur 
lui de ne pas les exiger , elle l'en aimeroit bien 
davantage. En vain le pêcheur prétendit qu'elle 
parloit contre sa pensée , elle s'obstina si bien à 
soutenir le contraire qu'il résolut de la mettre à 
l'épreuve. 

Quelques jours après, comme il étoit sur te 
rivière occupé à pêcher , il vit venir à lui un ca- 
davre. C'étoit celui d'un prêtre qu'un chevalier 
avoit surpris avec sa femme et qu'il avoit jeté à 
l'eau. Ge corps mort fournit au pêcheur un 
moyen d'exécuter le projet qu'il médite j il rentre 
chez lui d'un air consterné , et dit qu'ayant été 
rencontré par trois chevaliers , qu'il n'avoit ce- 
pendant jamais offensés, les barbares se sont fait 
un plaisir cruel de le tourmenter, et qu'il n'a 
échappé à la mort que par une perte plus triste 
mille fois que celle de la vie. En même temps il 
ofifre la prétendue preuve de son malheur ; preuve 
que lui avoit fournie le cadavre du prêtre. Néan- 
moins il se console de cette infortune, dit-il, 
parce qu'au moins elle ne l'empêchera pointd'être 
toujours également aimé de sa femme. 

A ce discours la dame , malgré les belles pro- 
testations qu'elle avoit faites, devient rêveuse; 
elle montre dans la journée beaucoup d'humeur; 



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3i4 LE PÊCHEUR DE PONT-SUK-SEINE. 
et après phisieurs injures qui lui échappent sans 
motif, après une querelle très aigre , elle déclare 
qu'elle veut se retirer chez ses parents: déjàméme 
elle a fait venir une sienne nièce, -pour l'aider à 
emmener les vaches et les brebis qu'elle avoit ap- 
portées en dot. Mais quand le mari voit les cho- 
ses devenir sérieuses, il tire sa femme à part et 
la désabuse entièrement. Alors elle rappelle sa 
nièce, et 

. . Li aie i grant altÏBe-. 
Hunaiue les beatei , ranmine. 

L'aateuT termine son fabliau par quelques-unes de ces ré- 
flexions malignes sur les femmes, qu'on entend quelquefois , 
dans la conversation, sortir de la bouche des vieux liber- 
tins. Il faut dire h l'honneur de nos poètes qu'elles sont 
aussi rares chez eux que communes chez nos conteurs mo- 
dernes ; et c'est là peut-être le plus grand danger qu'offre 
la lecture de ceux-<n. Un coule licencieux peut enflammer 
~, pour un moment les sens d'un jeune homme : mais l'effet 
s'en efface bientôt , il n'en reste aucune impression dura- 
ble ; au lieu que ces sortes de maximes satiriques , présen- 
tées sous l'appareoce séduisante de philosophie et de con- 
nobsance des passions humaines, laissent, dans les jeunes 
esprits surtout, un mépris des femmes, un fonds d'inquiétude 
et de défiance sut leur vertu, qui malheureusement ne trou- 
blent que trop dans la suite U paix et le bonheur des ma- 
riages. 

Le Pécheur de Pont-sur-Setne se trouve Imité dans le 
conte de M. Sedaine , intitulé la Gageure. 

Recueil de Barbazan, lome m, page 471- 



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DE LA DEMOISELLE, etc. 



DE. LA DEMOISELLE 



QUI NE PQ0VOIT, SANS SE PAHBH , BRTSRBRS 
m CERTAIN JUREMENT. 



U» bourgeois étoit resté veuf avec une fille 
âgée d'environ vingt ans , qu'il airaoit au point 
de n'avoir d'autres volontés que les siennes. 
Mais l'humeur de cette fille étoit telle que le 
prud'homme, quoiqu'il fât à son aise , se voyoit 
depuis quelque temps obligé de vivre sans valet 
ni servante. Ces gens grossiers, disoitla bégueule, 
avoient sans cesse à la bouche des propos qui 
lui faisoient mal au cœur. Il y avoit un jure- 
ment surtout qu'elle ne pouvoit entendre sans 
se trouver mal. Enfin aucun domestique n'avoit 
pu tenir dans cette maison, et elle étoit même si 
bien connue qu'aucun n'osoit s'y présenter. 

Il y en eut cependant un, nommé David , drôle 
résolu et déterminé, qui entendant parler de ce 
père imbécille et de cette merveilleuse dont les 



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.3i6 DE LA DEMOISELLE, btc. 

oreilles étoient si délicates, résolut de tenter l'a- 
venture et de venir offrir ses services au bour- 
geois. Il le trouva fendant du bois : car Êiute 
d'aide , besoin est de se servir soi-même ; et il le 
pria , au nom de Dieu , de rhébei^er. 

Le bourgeois , naturellement bon , eût volon- 
tiers consenti à sa prière; néanmoins la crainte 
d'occasioner encore à sa fille quelque scène dés- 
agréable l'arrétott, et il demanda au prétendu 
voyageur quelle étoit sa profession et où il atloit 
ainsi, a Mon métier est de servir, répondit David; 
H je connois assez bien le travail des champs et 
o celui d'un ménage; mais Je suis sans maison de- 
« puisquelques jours, j'en cherche une, et vou- 
« drois trouver quelque honnête homme qui 
a me prît à son service. — Je serois volontiers 
a cet homrae-Ià, reprit le père, aussi bien ai-je 
d besoin d'un domestique : mais j'ai grand'peur 
« que tu ne conviennes pas à ma fille, et que tu 
a ne restes pas ici plus long-temps que lesautres. » 
Alors il demanda au jeune homme s'il étoit sujet 
à jurer,- et surtout à prononcer un certain jure- 
ment grossierqu'il lui nomma. « Ah ! fi donc , sire , 
V répliqua le fin matois; comment est-ce que 
« pareille chose a pu sortir de votre bouche? Je 
o suis bien gueux assurément ; mais sur ma foi 
a je donnerois de bon cœur une année de mes 
" gages pour ne l'avoir pas entendue. » 



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DE LA DEMOISELLE, me. 3r7 

La demoiselle pendant ce temps étoit à la fe- 
nêtre , occupée à écouter le valet et à le lorgner. 
Le drôle avoit bonne mine, il lui plut. Elle appela 
aussitôt son père pour lui dire de l'arrêter, pré- 
tendant que c'étoit là rhomme qu'il leur falloit. 
David ce jour-là s'acquitta de son devoir à la 
grande satisfaction de la demoiselle; mais lors- 
qu'elle monta à sa chambre pour se coucher , elle 
se 6x éclairer par lui , puis , sous prétexte que , 
la nuit, elle étoit sujette à avoir peur, elle lui dit 
de descendre son lit dans sa chambre 



Dans une autre version, qui est celle qu'a imprimée Bar~ 
basan, tome III, page 458, ce n'est point un valet, mais 
tin jeune homme de la ville , qui forme des projets sur la 
donzelle. II se trouve à souper avec elle. Pendant le repas, 
un des convives laisse échapper le mcft fatal. Alors elle se 
pâme , et lui aussitôt feint de se pâmer de même. Dès ce 
moment elle ne veut plus que lui pour époux. Ils se marient. 
Le déno&ment du conte, c'est-à-dire, tous les détails que 
j'ai supprimés dans l'autre , sont ici entièrement les mêmes. 



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3i8 DE LA DEMOISELLE QUI VOULOIT VOLER. 



DE LA DEMOISELLE 

QUI VOULOIT VOLER; 
PAR RUTEBEUF. 



FAUCHKT EN . 



Obtaiite demoiselle , d'une beauté rare, avoit 
pour soupirants grand nombre de chevaliers , 
d'écuyers et de bourgeois, mais elle refusoit de 
se marier et ne vouioit écouter aucun d'eux. 
Comme elle étoit aussi béte que jolie, elle s'avisa 
un jour de dire qu'elle desireroit voler. Aussitôt 
ses amants lui firent à l'envi des ailes avec de la 
cire et des plumes. Cependant elle n'en vola pas 
davantage. Un clerc, plus fin que les autres, la 
trouvant seule, lui dit : « Toutes ces inventicos- 
u là ne valent rien , belle amie ; ne voyez - vous 
« pas que, pour fendre l'air, des ailes ne suffisent 
«point, et que les oiseaux ont encore, outre 
« cela, un bec et une queue? » L'innocente con- 



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DE LA. DEMOISELLE QUI VOULOn' VOLER. Sig 

vint qu'il avoit raison; mais comment se procu- 
rer ce double moyen? « Je m'en charge, reprit 
a le clerc. » Et aussitôt plaçant la belle à ses cô- 
tés, il lui donna mille baisers amoureux. C'étoit 
ainsi qu'il travailloit à faire te bec , disoit-il. . . . 

Au bout de quelques mois, la demoiselle s'a- 
perçut que sa taille s'arrondissoit de jour en jour; 
et loin d'être , comme elle s'en flattoit , plus dis- 
posée à voler qu'auparavant, il se trouva au con- 
traire qu'elle avoit peine à marcher. 

Recueil de Barbazan, tome iv, page 27 1 . 



Ce conte paroît avoir donné naissance à cetui de la Ju- 
ment du compère Pierre , qu'on lit dans Boccace et dans La 
Fontaine ; et ce qui prouve que nos poètes ne sont pas si 
méprisables, c'est qu'ici, où Boccace s'éloigne de Rutebeuf , 
il est moins ingénieux que lui. 

Tels sont les fabliaux que m'ont ofTerta les manuscrits, et 
que mes recherches m'ont permis d'orTrir au public. J'eusse 
pu en ajouter encore une vingtaine, mais ceux-ci étoient 
tellement insipides, ou si excessivement licencieux, que je 
n'ai pu avoir l'idée de les présenter. 



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FABLES 

PAR 

MARIE DE FRANCE. 



jUnlbyGOOglC 



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AVERTISSEMENT 

PRÉLIMINAIRE. 



Xje recueil de fables qu'oD va lire tut composé vers 
le milieu du Ireizième siècle par une femme appe- 
lée Marie, dont je parlerai encore ci-dessous dans 
le conte dévot du Purgatoire de saint Patrice. Elle 
avoit pris le surnom de France ; non qu'elle fôt de la 
maison royale, mais pour désigner le pays où elle étoit 
née: de même que les autres poètes ses contempo- 
rains prenoient le nom de leur ville , afin d'indi- 
quer le lieu de leur naissance. Si elle s'est nommée 
en tête de son ouvrage , c'est de peur, dit-elle , que 
quelqu'un n'entreprenne de lui en dérober la gloire. 
Cet ouvrage, au reste nous le devons, à ce qu'elle- 
même nous apprend, aux sollicitations du comte 
Guillaume de Dampierre *, homme, pour me ser- 
vir de ses propres termes, la flear de chevalerie 
et de courtoisie. Le comte pria Marie de l'entre- 
prendre, et elle y consentit: mais le motif d'après 
lequel elle se détermina fiiit honneur à l'honnêteté 

* D'antrel prétendent que ce Guillaume ne fut jamaîi comte, et qas 
le Mécène de Unie ne peut £tre que Guillaume surnommé Longat- 
ipét, BU naturel de Henri II , créé comte deSalIibury et de Xomart, 
par Ki<:h«rJ-<ki!iir-d«-Lion. C^ Guillaume mourur en i iifi. 



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3a4 AVERTISSEMENT 

de son âme ; ce fut pour se rendre utile , et pour con- 
tribuer à rendre meilleurs ceux qui la liroient. « Tel 
« est, dît-elle, le but <jue doit se proposer quicon- 
n que a reçu du ciel le talent des vers. Il doit l'em- 
« ployer h instruire son siècle ; à recueillir les exem- 
« pies de vertus que nous ont laissés les sages; à 
« recueillir leurs maximes, leurs discours, afin de 
a les transmettre à la postérité : et voilà ce qui m'a 
« eagagée moi-même à rimer. » 

De pareils sentiments dans une femme de beau- 
coup de mérite sont faits pour honorer son sexe, 
comme dans le temps ses écrits honorèrent son siè- 
cle. Marie fut la seule de ce temps qui se livra au 
genre de la fable ; ce qui peut-être indique plus que 
toute autre chose la solidité de son espiit et la jus- 
tesse de son goût. Quant aux raisons qui lui firent 
préférer, poiv exercer son talent, ce rameau inculte 
de la littérature à ceux des romans, des contes, des 
chansons d'amour, vers lesquels un engoûinent gé- 
néral avoit porté tous les esprits, et pour qui seuls 
les succès et la gloire sembloient faits, elles ajoutent 
encore à son éloge. SI elle choisit la fable, c'est que, 
sous un masque apparent dejolie, il n'f en a aucune, 
dil-e\\e,quine recèle une philosophie plus profonde. 

En effet , ce fut un homme d'un génie bien éton- 
nant que celui qui le premier osa donner pour in- 
stituteurs aux humains, non des hirmains comme 
eux, mais des animaux et des plantes; et qui par 



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PRÉLIMINAIRE. 3^5 

la sagesse et par la raison supérieures qu'il leur 
prêu, força toutes les Dations d'applaudir au succès 
d'une entreprise en apparence ridicule. Ësope ou 
Lockman, comme on voudra l'appeler, eut le pre- 
mier cet honneur : car je u'entrepreods pas d'exami- 
ner lequel des deux personnages, calques évidem- 
ment l'un sur l'autre, est le véritable; ni si les Ara- 
bes adoptèrent l'Esope des Grecs , ou si plutôt les 
Grecs ne firent pas unEsope du Lockman des Arabes. 

L'art de parler allégoriquement , par figures et 
par apologue , est une ruse qui paroît assez natu- 
relle à l'homme d'esprit. En différents temps et chez 
différents peuples, d'habiles personnages l'avoient 
employée pour ouvrir à la vérité des oreilles redou- 
tables, peu accoutumées ou mal disposées à l'enten- 
dre: témoin l'apologue de la Laie et de ses petits; 
celui des Membres révoltés contre l'estomac; du 
Pauvre à qui un riche enlève la seule brebis qu'il 
possède, etc. Mais fTatban, en reprochant à Da- 
vid son homicide adultère, n'avoit commis qu'une 
action particulière de justice et de courage ; Méné- 
nius , en ramenant à l'obéissance le peuple romain 
révolté contre le sénat, qu'un trait d'adresse; le 
Gaulois, ennemi des Phocéens nouvellement établis 
à Marseille, en indisposant contre eux le roi Coma- 
nus, leur voisin, qu'un acte de politique bien ou mal 
vu-: et il n'avoit résulté de tout cela aucun avantage 
réel pour l'humanité. 



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3a6 AVERTISSEMENT 

Une idée bico autrement sublime fut celle de Bid- 
paï ou Pilpai , loi'squ'il imagina , quoique sujet , de 
corriger et d'ïuslruire le despote auquel il étoit obligé 
d'obéir. Tout le monde connoU cette longue histoire 
all^orique, entremêlée de contes et d'apologues, 
qu'il composa dans ce dessein ; et l'on sait qu'elle fut 
couronnée de succès. Ce projet hardi éloit vraiment 
le projet d'un sage, parce qu'il étoit celui d'un 
homme qui avoit entrepris de servir à-la-fois toute 
sa nation ; mais ce qui doit encore le rendre aujour- 
d'hui plus étonnant pour nous , c'est qu'il fut conçu 
dans une tête née sous le joug du despotisme , et 
née par conséquent avec l'avilissement et tous les 
bas préjugés que le despotisme inspire. Cependant, 
en donnant au philosophe indien tous les doges que 
mérite sa généreuse entreprise, on peut encore lui 
faire un reproche , celui de n'avoir point assez songé 
au bien général de l'humanité: car, enfin, s'il forma 
aux souverains une morale, il ne fit rien ou fit très 
peu pour la morale des sujets. Or voilà encore une 
f(Hs la gloire qui est particulière à Esope. 

Celui-ci se sentoit digne d'être l'instituteur des 
nations; mais il étoit escUve : et quel poids les le- 
çons d'un esclave pouvoient«lles acquérir ? Qui eût 
daigné l'écouter? Pour accomplir son dessein il fait 
parler les animaux à sa place; il imagine la fable 
proprement dite; et, lui imprimant ce caractère 
d'utilité générale à laquelle , depuis lui , les peu- 



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PRÉLIMINAIRE. . Ziy 

pies qui cultivent les lettres l'oat tous consacrée , 
il embrasse dans son vaste plan l'homme de tous 
les âges et de tous 1 es cl Imals. Ses fables , qu'on peut 
regarder comme ud des premiers codes de morale 
qu'ait eus le genre humain , ont été successivement 
adoptées et traduites par toutes les oatious poli- 
cées. Lui-même a joui, pendant sa vie, d'une renom- 
mée éclatante; et cependant, chose étonnante, toute 
celte réputation n'inspira à aucun de ses concitoyens 
le désir de marcher sur ses traces. Il est le seul fa- 
buliste qu'aient eu les Grecs. 

Les Latins n'eu ont de même qu'un seul à citer : 
encore celui-ci se fît-il nu honneur de travailler d'a- 
près son modèle, et d'imiter plusieurs de ses sujets. 
Il est vrai que les latins, si supérieurs aux autres 
peuples dans l'art de la guerre et dans la politique, 
ne furent originaux dans aucun des genres de litté- 
rature. Toute leur gloire est d'avoir fourni dans 
quelques-uns de ces genres des hommes dignes 
d'être comparés aux Grecs. 

Les écrivains qui , depuis Esope et Phèdre , ont 
fait des coUectioas de febles , ont presque toujours 
réuni ces deux auteurs; mais presque toujours aussi 
ils y en ont ajouté quelques-unes tirées d'auteurs 
étrangers ou plus modernes. C'est ce qu'a fait au trei- 
zième siècle Marie de France. Cependant , si l'on s'en 
rapportoit à ce qu'elle dit elle-même dans son préam- 
bule, on pourroit croire qu'on ne connoissoit alors 



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3a8 AVERTISSEMENT 

chez nous que le seul Esope. E^le ne fait meotion 
que de lui, ue nomme point Phèdre, donne à soa 
recueil le nom à!Ysopet (petit Esope); enfin elle 
ajoute qu'avant qu'elle le rimât en françoîs, il avoît 
ëlë traduit du grec en latin par un certain Ade- 
nès * : ce qui supposeroit qu'il ne contenoit que des 
M)les grecques. 

D'un autre côté l'on peut assurer qu'il en renferme 
beaucoup d'autres; et en particulier plusieurs de Phè- 
dre, lesquelles ne se trouvent point dans Esc^e, et 
qui , étant latines onginairement , n'ont pu être tra- 
duites par Adenès du grec en latin. Il y en a même 
quelques-unes qui visiblement sont plus réventes 
qu'Esope et Phèdre, et que je soupçonne être de 
Marie elle-même; telle est, par exemple, celle du 
Villain et de l'Ermite, dans laquelle il s'agit du pé- 
ché originel. 

Ce n'est pas tout. Marie, après avnr parlé de la 
traduction d'Adenès, dit traduire elle-même de l'o/t- 
gioM en. français. Tout ceci n'est rien moins que 
clair, et l'on ne peut l'expliquer qu'en disant que 
ces expressions, traduit du grec en latin, tratùàlde 
l'anglais en français, sont une sorte de charlata- 
nerie littéraire usitée dès-lors en France comme elle 
l'est encore aujourd'hui pour exciter chez les lec- 
teurs celte curiosité que produit toujours l'annonce 



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PREUMINAIRE. 3^9 

de ce qui est étranger. Nos fabliei-s et nos roman- 
ciers surtout l'emploient très fréquemment quand 
ils veulent traiter un sujet de la Table-Ronde. Rare- 
ment ils le commencent sans annoncer qu'ils l'ont 
tiré d'une bibliotlièque d'Angleterre ou des archi- 
ves compilées sous le roi Artus. Pour quiconque 
connoit l'ancienne romancerie ces formules triviales 
ne signifient rien; il n'en est point dupe. 

La traduction que je vais donner à mon tour des 
febles de Marie est faite d'après quatre manuscrits 
du temps. Annoncer quatre manusciits, c'est, comme 
je l'ai dit ailleurs, annoncer quatre versions diffé- 
rentes. Ceux-ci s'accordent si peu entre eux que l'un 
des quatre (celui de Saiat-Germain-des-Prés ) ne 
contient que soixante-six fables; tandis qu'un autre 
(celui de la Ëibliolhèque du roi, n" 7615) en con- 
tient cent deux. Les copistes se sont permis, non- 
seutement de former ces recueils à leur gré, selon leur 
ordinaire , mais encore d'y insérer certaines pièces 
étrangères, et en particulier des fabliaux, tels que le 
Laide l'Oiselet, le Préfauché, la Femme noyée, 
le FUlain qui avait un cheval à vendre, etc. Mais 
quiconque se dévoue à défricher notre ancienne lit- 
térature doit s'attendre à toutes ces épines; et du 
moment qu'il met la main à l'ouvrage , prendre pour 
sa devise ces deux mots peu consolants , courage et 
patience. 

Je ne dis rien du mérite littéraire de Marie de 



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33o AVERTISSEMENT 

France , quoiqu'elle eût beaucoup de goûl , ainsi 
qu'oa le verra par cinq on ûx corrections qu'elle 
s'est permis de faire à ses deux originaux : correc- 
tions qui , si je ne me trompe, sont toutes heureu- 
ses. Je ne dis rien de son style , qui est , comme le 
leur, simple , clair et même élégant pour son temps : 
elle a bien un autre mérite pour nous. 

Personne n'ignore que nous devons le Phèdre à 
un manuscrit que l'un des frères Pitliou découvrit 
dans la Bibliothèque de Saint-Bemi de Keims, vers 
les dernières années du seizième siècle. On sait que 
ce manuscrit étoit unique en Europe , et que la bi- 
bliothèque a depuis éprouvé un incendie. Si cet acci- 
dent étoit arrivé avant la découverte de Pithou ; si le 
manuscrit y avoit péri, comme après toutlachoseéioit 
possible , Phèdre peut-être seroit perdu aujourd'hui 
pour nous , ainsi que le sont beaucoup d'autres ex- 
cellents ouvrages de l'antiquité. Mais le cinquième 
livre des fables n'est point entier. Qui sait même si 
les quatre autres le sont, et si nos anciens copistes 
n'ont point &it pour les auteurs grecs et latins ce 
qu'ils ont fait pour nos écrivains nationaux. On peut 
dire la même cliose de l'Esope. Certainement le re- 
cueil que nous avons de ses fables n'est pas complet, 
puisque les anciens en citent quelques-unes qui ne 
s'y trouvent point. Or maintenant ne se pourroit-il 
pas qu'il ait existé au treizième siècle un manuscrit 
plus entier; que ce manuscrit ait été connu de Marie; 



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PRELIMTOAIRE. 33i 

que ce soit celui sur lequel elle a travaillé ; et qu'eii- 
Bn il ait péri depuis par ua accident quelconque, ou 
même par le seul ravage insensible du temps ? 

Ces suppositions n'ont rien que de très vraisem- 
blable : mais dans le cas où elles seroifflit vraies , ne 
se pourroit-il pas aussi qu'une partie des fables de 
l'auteur grec et de l'auteur romain , que nous croyons 
perdues, se retrouvassent aujourd'hui dans la collec- 
tion de Marie? Pour moi je me plais, je l'avoue , à 
me repaître de cette idée consolante. Dans le recueil 
que je vais donner (car je supprime tout ce qui se 
trouve imprimé des deux fabulistes anriens), je 
crois reconnoître souvent ce sois exquis, cette jus- 
tesse d'allégorie, qui les distinguent tous deux, ce 
sceau de l'antiquité, eoBn, qu'une main moderne 
contredit difHcilemeot, et qu'assurément on étoit 
bien moins capable encore de contrefaire au trei- 
zième siècle. Puissé-je avoir deviné assez heureuse- 
ment pour voir mes lecteurs penser comme moi et 
approuver ma conjecture! Au reste , si elle se trouvoit 
fondée, nous n'aurions point, il est vrai, dans leur 
laugue originale les fables mêmes dont il s'agit; mais 
au moins nous aurions les fables , et c'est un dédom>- 
magement. 

ta remarque que je viens de &ire , par rapport 
aux fables , on peut l'appliquer à ceux des autres 
ouvrages de l'antiquité, historiens, poètes, orateurs, 
que Dous avons perdus tout-à-fait, ou qui ne nous 



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33a AVERTISSEMENT 

sont parvenus que tronques. Il est possible que quel- 
ques-uns d'entre eux existassent encore en entier 
il y asix siècles. Imaginez tout ce que, pendant uu 
pareil espace , le temps et les événements innombra- 
bles qu'il amène ont dû anéantir de manuscrits : ima- 
ginez tout ce qu'en a détruit l'ignorante avidité des 
copistes, qui les grattoient pour y substituer une lé- 
gende, un morceau de scholasdque ou un mauvais 
roman : comptez ceux qui ont péri dans certains or- 
dres religieux , oii , par une dévotion mat entendue, 
des supérieurs barbares déclaroient la guerre à tout 
ce qui n'étoit point évangile , sermon ou théologie. 
Joignez-y enfin tous ceux qu'ont anéantis nos guerres 
de religion , les guerres qu'occasiona la démen<% de 
Charles VI , etc., etc.; et vous regarderez presque 
comme un miracle qu'il nous en soil parvenu un seul. 
Cependant, au milieu de cette espèce de conju- 
ration destructive , il y a eu des gens qui dans le 
temps se sont occupés bien ou mal à traduire en 
vers ou en prose ces mêmes ouvrages dont il sem- 
hloit qu'on avoit juré l'extinction. Quelques-unes de 
ces traductions doivent nécessairement subsister en- 
core : qui sait si l'on n'y retrouveroit pas une partie 
de ce que nous regrettons? Un espoir si doux peut 
être permis, surtout pour les historiens que nous 
n'avons qu'imparfaits et mutilés. En vain , pour trou- 
ver à les parfaire, on a remué les bibliothèques les 
plus anciennes et les plus riches: toute espérance 



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PRÉLIMINAIRE. 333 

paroît perdue de ce côté-là. S'il en reste quelqu'une, 
ce ne peut être que chez nos vieux translateurs: or 
cette mine est encore vierge en partie. Peul-être 
même ne seroit-il pas indigne du gouvernement d'en 
ordonner l'exploitation et de la confier à quelque 
homme de lettres instruit et laborieux , qui aimeroit 
assez la gloire et son pays pour surmonter les longs 
dégoûts d'un pareil travail. En ce moment on fouille 
par les ordres de ce même gouvernement les biblio- 
thèques d'Italie; on a visité de même, il y a peu 
d'années, les manuscrits de la Tour deLondres:n'y 
auroit-il donc que nos richesses nationales qu'il né- 
glîgeroit? Combien d'entreprises beaucoup plus in- 
certaines n'a-t-il pas tentées souvent ? Et d'ailleurs 
si celle-ci n'avoit pas un succès complet , n'est-il pas 
assuré d'avance qu'elle produira au moins des décou- 
vertes utiles pour notre histoire ou glorieuses pour 
notre littérature ? Mon exemple doit encourager. 
Moi, littérateur inconnu, sans avoir été secondé par 
sa protection si favorable, n'ai-je pas eu le bonheur 
d'en faire quelques-unes de ce dernier genre! Ce- 
pendant je n'ai parcouru qu'une très petite partie 
des manuscrits; et forcé en quelque sorte, par le 
genre de mon travail , à ne m'occuper que des poè- 
tes, j'ai entièrement négligé les prosateurs. 

'HoTA.. Le souhait gue/eJaisoisici,lorsqu'en 1779, 
je puhliaitesjàbîùmx ,a été accompli depuis. Quatre 



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334 AVERTISSEMENT PBÉUMINAIRE. 

savants choisis dans l'académiedes Belles-Lettres , 
ont été nommés par le gouvernement pour parcou- 
rir tous les manuscrits que renferme la Bibliotlièque 
du roi ,et ce trésor enfoui , qui jusqtià présent 
n' avait donné que des regrets , va désormais sans 
doute, confié à des mains habiles, devenir une de 
nos richesses nationales/ 

'EuiBag, ce traToiladijii produit aDieTotuTiieiin-4'',doDtI<HilD'est 
pMda même inlérél , mais qui nonsaiiroi^ canservé U notice eti'ulrail 
de beucoup d'ancien» ouvrtgei qui , sani ces ulilet redierchei, KProient 
pu destenrer inconnm pendant beaucoup de aiècle* eiKare , el finir par 



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FABLES 

FAK 

MARIE DE FRANCE. 

L'ABEILLE ET LA MOUCHE. 



L'abeille et la mouche eurent querelle un 
jour. Celle-ci niéprisoit l'autre : elle se vantoit 
d*entrer dans les palais des rois, de s'asseoir sur 
leur tète , de manger à leur table. « Toute la terre 
a m'appartient, disoit-elle; je vole librement par- 
a tout où il me plait, et me nourris sans aucun 
« travail de ce miel que tu fais avec tant de peine 
K et pour lequel on te donne la mort. — On me 
« fait mourir', il est vrai, répondit l'abeille, mais 
e c'est à regret, parce que je suis utile. Pendant 
« ma vie ou m'estime, on me recherche, tandis 
s que toi, paresseuse, importune et vagabonde, 
a tu ne peux être en honneur nulle part, et te 
« lais chasser de tous les lieux où tu parois. » 



Dans Phèdre , les deux acteurs de cette fable sont la 
mouche et la l'ounni. Cette dernière y dit à sa rivale les 
mêmes choses à-peu-près (|ue lui dit l'abeille dans l'auire. 



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336 L'ABEILLE ET LA MOUCHE. 

Elle s'y donne les mêmes éloges, et loue surtout sa pré- 
voyance it se préparer pour l'hiver des ressources contre 
ta faim. Aujourd'hui que tout le moude sait que la fourmi 
demeure , pendant tout le temps des froids , engoiurdie et 
sans mouvement , cette prétendue prévoyance qu'on lui 
prête n'est plus qu'un élt^e dérisoire. D'ailleurs, s'il est 
pardonnable à l'abeille de se donner des louanges , on ne les 
pardonnera point à la fourmi , insecte aussi incommode et 
tout aussi inutile que la mouche. Cette fable est une de celles 
où Marie s'est permis de corriger son original ; et c'est une 
decelles, je croîs, où l'on approuvera le plus son bon goût. 

La Fontaine ( iv, 3 ) a suivi la version de Phèdre. 



NOTE. 



(i. On méfait mourir, il est vrai. ) Le discours que Marie 
prête ici à l'abeille prouve que de son temps on ne savoït 
extraire des ruches le miel et la cire , qu'en y étouffant par 
des fumées meurtrières l'animal lui-même. Cette méthode 
barbare a long- temps subsisté en France, quoiqu'elle fût la 
plus opposée aux intérêts du propriétaire , puisqu'elle dé- 
truisoit ses mouches et qu'elle altéroit la qualité de son 
miel. Le premier canton du royaume où l'on y ait renoncé 
est le G&ttnois. Là, dit-on, fut trouvé l'art de châtrer les 
ruches , eo les composant de différentes pièces , amovibles à 
volonté , qu'on pouvoit , sans nuire à l'insecte , enlever avec 
le miel dont elles étoient chargées. Mais, malgré tous ses 
avantages , ce secret , chose étonnante 1 ne se répandit point 
au.delà du Gâtinois , et il fallut que Réaumur l'annonçât et 
le prdnflt pour le faire adopter. Aujourd'hui il est non-seu- 
lement connu, mais perfectionné. (Voyez ïjomharii , Mamu-l 
du propriétaire d'abeilles. ) 



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L'AIGLE, L'AUTOUR ET LÉS PIGEONS. 33; 



L'AIGLE, L'AUTOUR ET LES PIGEONS. 



Le roi des oiseaux reposoit en paix, perché 
sur un arbre. A ses côtés étoit l'autour, son sé- 
néchal, et un peu au-dessous, des pigeons, occu- 
pant d'autres branches, jouoient et folâtroient 
sans crainte sous le feuillage. Cette conBance 
choqua l'autour. «Insolents! leur dit-il, vous 
« bravez maserre, parce que la présence de votre 
« monarque vous rassure-, mais si j'étois seul ici , 
« vous ne m'insulteriez pas impunément. » 

Un roi sage ne doit point choisir ses of&ciers 
parmi les méchants; car enfin s'il est des mo- 
ments où ses regards peuvent les contenir, il en 
est beaucoup plus où ils seront assurés de n'être 
point vus. 



jUnlbyGOOglC 



L'ANE ET LE CHIEN. 



L'ANE ET LE CHIEN. 



UiT âne se plaigooit de sa destinée; un chien 
l'entendit et prétendit être bien plus à plaindre 
encore. Le premier, racontant ses infortunes, dé- 
tailla tout ce qu'il avoit à souffrir pendant l'année. 
Toujours sur les chemins par la chaleur, par le 
vent ou par la pluie; aujourd'hui c'est de la fe- 
rine ou du blé, demain c'est du fumier ou du 
bois qu'il lui faut porter. Il plie sous le fardeau, 
il ne peut marcher, on l'accable de coups. A 
peine lui laisse-t-on dans la journée quelques 
instants de relâche pour aller le long des fossés 
pâturer à la hâte un peu de mauvaise herbe. Du 
reste, aucun soin de sa personne; toujours des 
menaces et du mépris, jamais un mot d'amitié 
ni une caresse. 

a Tu travailles le long de la semaine , il est vrai, 
a répondit le chien; mais le soir, quand tu ren- 
te très, tu trouves une étable bien chaude où lu 
« peux l'étendre et reposer en paix; moi, au con- 
« traire, je n'ai jamais de repos. La nuit comme 
«le jour, l'hiver comme l'été, mon sort est de 



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L'ANE ET LE CHIEN. SSg 

« veiller dans une cour, exposé à toute la rigueur 
« des saisons. Vient-il à se glisser dans la maison 
«un voleur ou un loup, il faut ccmibattre au 
u risque de ma vie, et te défendre pendant que 
« tu dors. Le matin, après une nuit ainsi passée, 
« je vais à jeun me présenter à la cuisine pour 
a recevoir la récompense de mes services. J'y 
B trouve la servante qui, aux dépens de son maî- 
« tre, déjeune secrètement avec le valet qu'elle 
« aime. Ils me chassent à grands coups de pieds, 
o parce que je les importune. Obligé d'attendre 
a l'heure du dîner, quoique mes entrailles crient 
famine, j'accours enfin et trouve toute la famille 
o à table, buvant et mangeant bien. J'ai beau pen- 
« dant ce temps-làles regarder piteusenient,aucun 
a d'eux nedaigneseulementfaire attention à moi, 
« et je me crois très heureux si, après bien des ca- 
K resses de ma part, ils daignent, lorsqu'ils n'ont 
« plus faim, me jeter quelque os décharné. Pen- 
« dant que je suis occupé à le dévorer, l'un des 
ce enfants ou l'une des filles laisse échapper quel- 
« que incongruité, l'encens frappe l'odorat, on 
« se bouche le nez : au diable le mâtin, s'écrie- 
« t-on; et à l'instant mille coups que je n'ai pas 
« mérités pleuvent sur moi, on me chasse, et je 
(I me vois obligé de me sauver à la cour, sans oser 
« rcparoître de toute la journée. 

« Tout ce que tu viens de dire est vrai, reprit 



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34o L'AME ET LE CHIEN. 

« l'àiie; mais si l'on te procure des moments de 
u chagrin, tu en as d'autres aussi qui te dédom- 
« magent. Tu vis avec ton maître, il reconnoit 
s tes bons offices, il te loue, il te caresse, et au 
« moins l'emploi dont il te charge n'est pas avili»- 
« sant. D 



Cette fable n'est point dans les deux volumes des poésies 
de Marie de France publiés par H. Roquefort 



L'ARPENTEUR ET SA PERCHE. 



Un arpenteur vooloit mesurer son champ, et 
il ne pouvoit en venir à bout , parce qu'il étoit 
ivre. Dans sa colère il s'en prit à sa perche, qu'il 
jeta par terre avec mille injures, a Tu as tort, 
n répondit celle-ci, ce n'est pas moi qu'il faut 
a blâmer, je ne me suis jamais trompée, » 

Mais l'homme en place fait-il une faute, il la 
rejette toujours sur quelque autre , et s'en prend 
à lui. 



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L'AUTOUR ET LE HIBOU. 



L'AUTOUR ET LE HIBOU. 



Us autour et un hibou s'étoient liés d'une 
étroite amitié. Au printemps l'autour ayant ^t 
un nid au haut d'un chéue , l'autre vint y pondre. 
Alors le noble oiseau renonçant généreusement, 
en faveur de son ami, à la douceur de devenir 
père, adopte les œufs et les couve comme s'ib 
étoient les siens. Dès que les petits sont éclos, 
il les appâte avec la même tendresse; mais il est 
étonné de voir sans cesse son nid humide et in- 
fecté par leur ordure, et il leur en fait des re- 
proches, a Voilà vingt ans de suite que j'ai une 
«aire, leur dit-il, et jamais je n'ai éprouvé d'au- 
a cun de mes enfants dégoût semblable. » Les 
jeunes hiboux répondirent que ce n'étoit pas 
leur faute, et ils ajoutèrent naïvement que leurs 
parents les ayant faits foireux, il ne dépendoit 
point d'eux d'avoir un nid qui fut propre. « Vous 
« avez raison, reprit l'autour, j'ai pu vous faire 
a éclore,jepuis encore vous élever et vous nour- 
<i rir, mais tous mes succès se 'borneront là; ja- 
" mais on ne change un mauvais naturel. » 



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34a LA BICHE, LE FAON ET LE CHASSEUR. 

LA BICHE, LE FAON 
ET LE CHASSEUR. 



Uifï biche instruisoit son faon sur tout ce 
qu'il avoit à craindre du loup, des chasseurs et 
des chiens, et elle lui apprenoit en même temps 
h s'en défier et à s'en garantir. 

Tandis qu'elle parloit, ils aperçurent au loin 
dans la campagne un homme à cheval, armé 
d'arc et de flèches. « Qu'est-ce que ceci? dit le 
• &on. — Mon fils, répondit la mère, c'est ce 
« que tu dois redouter le plus au monde, si tu 
« aimes à vivre. Garde-toi bien de te laisser jamais 

■ approcher par de pareilles gens; et si par ha- 

■ sard tu en es surpris , fuis de toutes tes forces. ■ 

Pendant ce discours, le chasseur qui les avoit 
TUS aussi approchoit à grands pas. a Fuyons, 
« disoit la biche, fuyons, le voici, » Le jeune té- 
méraire, loin d'écouter ces avis, regardoit tout 
cela comme des terreurs de femme, et s'amusoit 
à considérer l'habillement du chasseur et les mou- 
vements lestes de son cheval. ■ C'est lui qui a 



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LA BICHE, LE FAON ET LE CHASSEUR. 343 
«peur de nous, disoit-il. Regardez, le voilà qui 
a descend et qui met pied k terre. — Ah! mon 
fils, sauve-toi, » crioit la mère en fuyant tant 
qu'elle pouvoit. Hélas! il n'en étoit plus temps, 
déjà une flèche étoit lancée, et le faon blessé à 
mort tomboit par terre. 

Avertissez un fou du danger qui le menace, 
il rira de vos conseib et n'y croira que quand il 
sera tombé dans le malheur. 



La Fontaine ,vi,5,le Cochet , le chat et le si 
Quoique la fable suivante dérange l'ordre alphabétique 
auquel je me suis assujéti , je la place ici cependant , parce 
que le sujet en est le même à-peu^rès que dans celle qu'on 
vient de lire. 



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344 i^^ COHBEAUX 



LES CORBEAUX. 



De jeunes corbeaux venoient de quitter leur 
nid, îk étoient déjà grandelets et commençoient 
à voler. Leur père, avant de les abandonner à 
eux-niénies, crut devoir cependant leur donner 
quelques leçons. U leur parla donc des dangers 
différents qui alloient les menacer de toutes parts, 
et leur apprit comment il falloit s'en garantir, 
recommandant sur toutes choses d'être circon- 
spects et défiants. «Par exemple, dit-il, si vous 
«voyez un homme se baisser pour ramasser 
a pierre ou bâton, n'attendez pas qu'il soit re- 
« levé, commencez d'abord par vous envoler. — 
« Mais s'il ne se baissoit pas , répondirent les cor- 
a beaux, nous pourrions rester, n'est-il pas vrai? 
a II est évident qu'alors nous n'aurions rien à 
« craindre de lui. — Eh! qui vous répondra, re- 
a prit un de la bande, qu'il ne porte point dans 
o sa poche de quoi vous tuer! Mes frères, croyez- 
amoi, le plus sûr est de nous enfuir. — Mon 
enfant, dit le vieux père à celui-ci, tu en sais 
« assez pour n'avoir plus besoin de moi : adieu , 



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LES CORBEAUX. 345 

a pars, me voilà rassuré sur ton compte. Quant 
ni tes frères, je vois qu'il leur faudra encore 
« quelques leçons. » 



Desperriers a inséré cette fable parmi ses contes. Cliez lui 
seulement c'est une pie au lieu d'un corbeau. La mère veut 
se débarrasser de ses petits: ils lui représentent qu'ils ont 
peur d'être tués par les arbalétriers. Elle répond qu'il faut 
du temps pour tendre l'arbalète , pour la lever et ia mettre 
en joue , et qu'ainsi ils auront celui de s'envoler, i Mais , ma 
« mère, s'il alloit prendre une pierre? — Eh bien! aupara- 
« vant ne la lui verrez-vous pas ramasser? — Oui sans doute; 
« mais il n'a qu'à l'avoir dans sa poche? — Oh! oh ! puisque 
■ vous êtes si habiles, répond la pic , vous pouvez vous passer 
« de moi ; u et en parlant ainsi , elle s'envole. 



LE BLAIREAU ET LES COCHONS. 



On conduisoit des porcs à la glandée dans 
une forêt. Un blaireau se joignit à eux, et pré- 
tendit être de la famille. I^ soir il rentra avec 
eux dans l'étable; mais quand il vit qu'on en 
égorgeoit quelques-uns, il ne voulut plus être 
de leurs parents, et jura sur son honneur que 
jamais il ne leur avoit appartenu. 



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LE BOUC ET LE CHEVAL. 



LE BOUC ET LE CHEVAL. 



Certain seigneur, homme de peu d'esprit, 
avoit un cheval dont il vouloit se défaire. Il crut 
l'occasion favorable pour se défaire en même 
temps d'un bouc qu'il avoit aussi, et les exposa 
tous deux en vente , demandant pour l'un et pour 
l'autre vingt sous. Plusieurs personnes marchan- 
dèrent le cheval, mais aucune ne voulut du bouc; 
lui, au contraire, s'opiniâtra dans son idée, et 
déclara toujours qu'il ne vendroit point l'un sans 
l'autre. Vous devinez ce qui arriva? C'est qu'il 
ne vendit ni le bouc ni le cheval. 



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DU CHAMEAU ET DE LA PUCE. 34; 



DU CHAMEAU ET DE LA PUCE. 



Un chameauaUoitcommencer un grand voyage, 
une puce sauta sur son dos et fit le voyage avec 
lui. Quand il fut de retour, elle crut devoir le 
remercier. « Vous m'avez portée fort doucement, 
«lui dit-elle, je vous suis obligée, et conviens 
« que sans vous je n'eusse jamais pu faire si 
« longue route. » Le chameau, tournant avec 
étonnement la tête pour la regarder, répondit 
d'un ton ironique ; « Vous êtes trop reconnois- 
n santé en vérité, mais s'il faut parler vrai, je ne 
a me suis point aperçu dans le chemin que votre 
« poids m'ait fatigué, et jusqu'ài ce moment-ci, 
«je vous l'assure , j'ai ignoré que nous fussions 
« ensemble, d 

On rencontre souvent ici-bas de ces gens obs- 
curs , qui ont beaucoup de prétentions néan- 
moins. Us se croient fort importants, et l'on ne 
sait seulement pas s'ils existent. 



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348 LE CHAT, LE MULOT ET LA SOUBIS. 
LE CHAT, LE MULOT ET LA SOURIS, 

OD 

LE CHAT QUI SE FIT ÉVÊQUE. 



Un chat tapi sur ua four avoit, pendant toute 
la journée, inutilement fait la guette, lorsqu'il 
aperçut un mulot et une souris. Il les appelle 
d'un ton bénin , leur dit qu'ib ont écouté de mé- 
chants discours, qu'il est leur évéque, et veut 
leur donner sa bénédiction. I^es souris lui ré- 
pondent qu'elles aiment mieux mourir que de 
venir se mettre à portée de ses griffes. Elles fuient, 
le chat les poursuit, et elles se réfugient dans 
des trous du mùr. Elles s'y tiennent cachées et 
préfèrent ne pas voir le jour plutôt que de s'ap- 
procher du perfide dont elles redoutent la pré- 
tendue bénédiction. 

Ceci vous fait voir qu'il ne faut pas se mettre 
sous la main de celui qui veut faire le mal, et 
qu'il vaut mieux fuir en un autre pays. 



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lE CHEVALIER ET LE VIEILLARD. 349 



LE CHEVALIER ET LE VIEILLARD. 



Il y avoit un vieillard qui avoit beaucoup 
voyagé. Comme d'ailleurs il étoit plein de sens, 
on le considéroit à la ronde, et l'on écoutoit vo- 
lontiers ses conseils. Un jour certain chevalier 
du voisinage vint le consulter. « Prud'homme , 
a lui dit-il, je n'ai rien qui me fixe ici, et je veux 
o vivre heureux. Dites-moi quel est le pays où 

« je dois me retirer pour cela Dans celui où 

a l'on voudra vous aimer, répondit le vieillard. 
« — Et si je ne trouvois point de gens qui vou- 
B lussentm'aimer? reprit le gentilhomme. — Dans 
« ce cas-là, sire, je vous conseille d'aller où l'on 
a vous craindra. — Mais enfin, si le pegple chez 
« qui je m'établirai n'avoit point de raisons pour 
«me craindre? — £h bien! alors allez où l'on ne 
a vous craindra pas. — Enfin , si par hasard je 
« ne pouvois pas encore trouver ce pays-là, lequel 
a choisirai-je , je vous prie? — Celui, sire, où 
n vous ne trouverez personne, et où vous serez 
sûr que personne ne vous trouvera. » 



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LE CORBEAU ET LE LOUP. 



LE CORBEAU ET LE LOUP. 



Un corbeau s'étoit posé sur le dos d'un mou- 
ton. Un loup qui passoit près de là l'aperçut. 
a Voyez ce que c'est que le bonheur! se dit-il à 
« lui-même. Ce monstre de mauvais augure est 
u perché là tranquillement, le berger ne lui dit 
n rien : et moi, malheureux! si j'approchois seu- 
■f lement de ce mouton imbécille, tous les chiens 
o galoperoient après moi. u 

Le méchant cause tant d'effi-oi, que dès qu'il 
parolt tout le monde cherche à se garantir de lui. 



DaDS Esope , )e corbeau s'amuse à betpieter la plaie d'un 
Ine qui avoit un ulcère. Les sauts et les gambades que fait 
l'âne pour se débarrasser de l'oiseau , amusent beaucoup 
des pâtres (ini sont là. C'est à propos de ces ris que le loup 
fait sa réflexion. 



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DE LESCARBOT. 



DE L'ESCARBOT. 



Un escarbot sortant de son fumier vît un aigle 
qui prenoit son vol dans les nues : le sale insecte 
en fut jaloux. <• Ehl pourquoi, se dit-il à lui- 
« même, ce fier oiseau a-t-il reçu de la nature 
« une destinée si brillante, tandis que moi je ne 
« fais presque que ramper? Après tout, s'il a des 
a ailes, n'en ai-je pas aussi?S'il est grand et fort, 
a n'ai-je pas le corps beau et luisant? C'en est 
« Élit, je renonce à mon fumier, et veux désor- 
« mais vivre et voler comme lui. » 

Tandis qu'il arrangeoit dans sa petite tête ses 
nouveaux projets, l'oiseau roi s'abattit à terre 
et vint se reposer assez près du fumier. L'escar- 
bot saisit l'occasion; il prend son essor, saute 
par-dessus l'aigle, et pousse de joie un vilain cri 
aigre pour célébrer sa prouesse. Le reste de la 
journée il en fut tout fier; mais sur le soir, la 
faim l'ayant pris , il fut obligé de retourner à son 
ordure, et renonça à toutes ses idées de gran- 
deur. 

Ceci est l'image de ce qui arrive à certains 
ambitieux sans mérite. Jaloux de ceux qu'ils 



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352 UNE FEMME ET SA POULE. 

voient s'élever, ils veulent comme eux prendre 
aussi leur vol, mais c'est l'histoire de l'escarbot, 
bientôt la nature les ramène à la fange d'où ils 
sont sortis. 



UNE FEMME ET SA POULE. 



Une femme assise devant sa porte voyoit sa 
poule gratter et chercher sa nourriture. Elle s'y 
occupoit tout le jour, et la femme qui l'aimoit 
lui dit : « Ma belle, ne te fatigue pas à gratter 
a sans cesse, chaque jour je te donnerai du grain 
o abondamment et à ta volonté. — Que dis-tu? 
« répond la poule , crois>tu que j'aime mieux ton 
a blé que ce que j'ai l'habitude de chercher ? 
« Nenni, nenni; ta corbeille de grains seroit là 
« toujours pleine, que je ne m'abstiendrois pas 
H de suivre ma nature et de picoter sans cesse. j> 

Cet exemple vous fait voir que l'on ne peut 
changer les habitudes de nature. 



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LA GUENON ET L'OURS. 



ÎJi GUENON ET L'OURS. 



De toutes les femelles d'animaux, vous savez 
que la guenon est celle qui aime le plus extra- 
vagamment ses petits, tout laids qu'ils sont. 

Il y en avoit une un jour qui étoît si éprise 
du sien, et qui le trouvoit si beau, qu'elle le 
montroit à tous les passants. Ils avoient beau lui 
rire au nez et se moquer d'elle, rien ne la désa- 
busoit. Sa folie alla même jusqu'à vouloir le mon- 
trer à la cour du lion; mais le monarque ayant 
dit que jamais il n'avoit vu si laide béte , elte s'en 
revint fort affligée. En route, la mère et le fils 
furent rencontrés par un ours. Celui-ci s'arrête 
avec un air de surprise, et il s'écrie : « Oh! le bel 
« enfant! qu'il est joli! C'est lui sans doute de la 
«beauté duquel on parle tant? — Oui, sire, ré- 
«pond la mère enchantée, et c'est mon fils. — 
« Je ne puis y tenir, souffrez, dame, que je le 
« baise. » A ces mots il prend le poupon , et d'un 
coup de mâchoire il lui croque la cervelle. 



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354 DE LA GRUE. 



DE LA GRUE. 



L'aigle eu» un jour à se plaindre de l'autour. 
Il assembla aussitôt tous les oiseaux ses sujets, 
et, après leur avoir exposé ses grie&, il donna 
ordre qu'on allât saisir le coupable et qu'on le 
hii amenât. Celui-ci, qui presseotoit la colère 
du monarque, s'étoit retiré dans le trou d'un 
rocher, bien résolu à se défendre si on l'y atta- 
quoit. Vingt fois les oiseaux passèrent et repas- 
sèrent devant le trou, sans qu'aucun d'eux osât 
se risquer à y entrer. 

I^a grue en6n proposa un expédient qui an- 
nonçoit bien son imbécillité, c'étoît d'y enfoncer 
son long cou , et d'obliger avec le bec le rebelle 
à sortir. L'avis fut fort approuvé. En conséquence 
la sotte, enivrée par ceséloges, pénètre étourdi- 
ment dans le piège; mais à peine y a-t-elle en- 
foncé la tête , que l'autour, la lui saisissant avec 
sa serre, la mord cruellement. 

Elle ne s'attendoit pas à cet accueil. Sa peur 
est telle qu'involontairement elle ouvre l'extré- 
mité opposée, et conspue les oiseaux qui étoient 
auprès d'elle. Tout le monde se met à rire; enfin 



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DE LA GHUE. 3S5 

elle se tire du trou avec grand'peine; mais dans 
la confusion que lui cause son accident, elle se 
sauve et prend même le parti de passer tes mers 
pour s'éloigner à jamais des témoins de sa honte. 
Dans sa route elle rencontre une mouette de sa 
connoissance qui lui demande où elle alloit ainsi. 
L'autre lui raconte naïvement sa triste aventure. 
« Mais, dite»-moi, reprit la mouette, vous n'em- 
n portez pas sans doute avec vous l'instrument 
<r honteux qui vous a joué ce mauvais tour? — 
Œ Belle question! Eh! comment voulez-vous donc 
« que je m'en sois défaite? — Eh bien! ma chère, 
« puisque vous le portez toujours , retournez 
V d'où vous venez, croyez-moi, et craignez qu'il 
H ne fasse encore pis ailleurs. » 



L'HOMME ET LES DEUX CERFS. 



Uiï paysan traversoit à pied une forêt. Dans 
sa route il vît deux cerfs qui se parloient d'un 
air d'effroi, et qui sembloient délibérer sur ce 
qu'ils avoient à faire, n Eh! d'où vous vient cette 
K terreur? leur dit le manant. Je ne vois ici aucun 
« danger; que craignez-vous? — Le danger futur, 
« répondirent-ils. » 



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356 L'HOMME, LE BENARD ET LE SERPENT. 

L'HOMME, LE RENARD 

ET LE SEPPENT. 

Un boD villageois sans malice trouva en hiver 
uu sapent roide de froid. Touché de pitié, il le 
met dans son sein pour le réchaufifer; mais la 
bête malËiisante n'est pas plus tôt rendue à la vie 
qu'elle cherche à étouffer son bienfaiteur en le 
serrant des longs anneaux de son corps. Celui-ci 
cherche à se débarrasser : a Malheureux! s'écrie- 
« t-il, voilà donc comme tu paies le bien qu'on te 
a fai t ! — J'obéis à mon naturel, répond le serpent. » 

Pendant tout ce débat, un renard passe au- 
près d'eux, et voit le villageois aux prises avec 
son ennemi, o Retire-toi, dit-il au serpentj tu 
a commettrois une vilaine action , mais il est en- 
ci core temps de te repentir. Et vous, ajouta-t-il 
«en s'adressant à l'homme, vous avez eu tort 
o d'employer vis-à-vis de cet animal des termes 
« injurieux. Sachez que, quand on est dans le 
«danger, il n'est pas sage d'insulter son en- 
« nemi. s 

Cette fable est de Phèdre ; mais elle n'a chez lui que deux 
acteurs , l'homme et le serpent. Celui-ci tue l'homme : on lui 
demande pourquoi il a commis ce crime , et il répond que 



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L'HOMME, LE RENARD ET LE SERPENT. 357 
c'est pour ôter l'envie de rendre service aux méchants. Le 
dénoùment qu'y substitue Marie me paroit préférable : je 
trouve de même très sensé le discours du renard ; peut-être 
néanmoins seroit-îl mieux placé encore dans une autre 
bouche. On peut prêter au renard de la 6nesse ; mais tant de 
sagesse et de raison ne lui conviennent guère. D'ailleurs une 
bonne action siuprend toujours dans un anima) > né mé- 
chant , parce qu'elle dément son caractère. 

Cette fableet la suivanteuesont {tas dans les deux volumes 
de M. Roquefort. 

LE LIÈVRE ET LE DESTIN. 



Un lièvre vit passer un cerf, et il fut frappé 
de la beauté de cet animal. Il admiroit surtout 
la majesté du bois dont sa tète étuit parée. Ce 
bois enfin fit sur lui une telle impression , qu'il 
alla se pkindre au Destin de n'avoir pas de même 
reçu en partage une arme aussi redoutable et si 
capable de le faire craindre. £n vain le dieu lut 
représenta que de pareilles armes n'étoient pas 
faites pour sa tête, il importuna tant qu'enfin 
elles lui furent accordées. Le voilà donc avec un 
bois de cerf, mais il ne peut plus marcher, le 
poids l'entraîne, il tombe à chaque pas, et périt 
enfin par sa faute. 

Ceci s'adresse aux ambitieux qui se chargent 
d'emplois pour lesquels ils ne sont point faits. 



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358 L'ASSEBIBLÉE DES UËVRES. 



L'ASSEMBLÉE DES LIÈVRES. 



L*HOHHE vint un jour avec ses chiens s'établir 
dans le pays qu'habitoient les lièvres. Ceus-ci, 
depuis ce moment-là toujours tourmentés, tou- 
jours inquiets, résolurent enfin d'aller vivre ail- 
leurs, et ils convoquèrent à ce dessein une as- 
semblée générale. J^s plus vieux et les plus sages 
opinèrent à rester : ilsSjvoient de la peine à 
quitter cette terre où avoWnt vécu leurs pères, 
et où eux-mêmes étoient nés; mais on n'écouta 
point leurs représentations, les clabaudeurs rem- 
portèrent, et toute la troupe partit. 

Dans leur route ils passèrent près d'tm marais 
dont les bords étoient couverts de grenouilles. 
Elles étoient sorties pour respirer l'air et jouir 
du soleil. Au bruit que font les lièvres en pas- 
sant, elles s'effraient, et toutes en foulé se pré- 
cipitent dans les eaux. Un des lièvres s'arrête 
alors : « Frères, dit-il à la colonie fugitive, nous 
rt avons eu tort de quitter notre terre natale, 
n Retournons, croyez-moi, je vois que par tous 
V les pays on craint et que partout on a lieu de 
« craindre. » On le crut et l'on retourna. 



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L'ASSEMBLÉE DES LIÈVRES. 3% 

On pourroit adresser le même discours à tous 
ces gens qui, mécontents de leur patrie et du 
gouvernement sous lequel ils vivent, veulent le 
quitter, dans l'espérance de rencontrer mieux 
ailleurs. Hélas! ils ont beau chercher, ils ne trou- 
veront nulle part de contrée qui soit sans in- 
quiétude, sans travail et sans douleur. 



La fable qu'on vient de lire est imitée d'Esope. Le fabu- 
liste grec dit (jue, les lièvres s'étant enfuis pendant un 
orage, ils côtoyèrent dans leur course un marais; mais que, 
leur frayeur ayant augmenté encore par le bruit que Brent 
les grenouilles en se jetant dans l'eau, un d'eux, s'arrêta et 
dit k ses camarades: •• Ne nous désolons pas, mes amis: 
> vous voyez qu'il y a des animaux encore plus poltrons que 
• nous. » 

Quelle est l'utilité qui peut résulter d'une pareille morale 7 
Je ne le devine point. 

Me pardonnera~t-K>n de dire que celle de notre femme 
poète est bien autrement intéressante. Rappelez-vous que 
Marie vivoit sous un gouvernement féodal , c'est-à-dire 
dans un état partagé entre des milliers de petits tyrans; son- 
gez que chaque jour elle devoit voir une infinité de per- 
sonnes , molestées par l'abus du pouvoir, chercher dans 
d'autres cantons une situation plus douce ; relisez après cela 
sa fable , et vous sentirez combien son allégorie est juste et 
combien la morale qu'elle en tire est ingénieuse. 

La Fontaine, I. ti , f. 14. 



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36o LE UON, LE LOUP ET LE RENARD. 



LE UON, LE LOUP ET LE RENARD. 



Le lion se promenoit un jour avec le renard et 
le loup, ses sujets. Tout-à-coup il se mit à bâiller, 
et laissa voir une gueule toute sanglante encore, 
et remplie de flocons de laine. Le renard s'en 
aperçut très bien; mais flatteur à son ordinaire: 
a Sire , vous avez laim , dit-il , et je vois par ce bàil- 
« lement que votre estomac travaille , et que vous 
a n'avez point mangé d'aujourd'hui. Il est vrai, 
« répondit le lion ; eh bien ! chassons ensen^le , 
« nous partagerons notre cliasse en commun : 
tt mais jurei-moi auparavant d'être fidèles, et de 
« ne rien détourner pour votre profit parti- 
« culier. » Les deux courtisans jurèrent; le mo- 
narque lui-même fit le serment; et, après être 
convenu d'un signal et d'un lieu de ralliement, Os 
partirent chacun de leur côté. Mais celui-ci n'eut 
garde de se fatiguer à chasser; il se rendit tran- 
quillement au lieu du rendez-vous. 

Pour lesdeuxautreSfilsrevinrent bientôt après, 
annonçant qu'ils avoient découvert l'un un tau- 
reau , l'autre une Tache avec son veau. Sur leur 



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LE LION, LE LOUP ET LE RENARD. 36i 

rapport, le roi les suivit pour aller étrangler les 
trois victimes. Quand elles furent tuées Ysengrin 
(le loup) proposa de partager. « Volontiers, dit 
« lelion;ehbien! fais toi-même les parts. — Elles 
a doivent être proportionnées à la taille et à l'ap- 
« petit de nous trois, reprît le loup. Que le tau- 
a reau soit pour vous, sire; renard aura le veau 
« et moi la vache. » 

Pour toute réponse le lion furieux lui allonge 
sur le museau un coup de griffe, avec lequel il 
lui arrache un œil et une partie de la mâchoire; 
puis se tournant vers le renard, il ordonne à ce- 
lui-ci de partager, n Je vous obéirai , sire , répond 
« le renard , et j'aurai soin de ne pas manquer, 
a comme mon camarade, au respect que je vous 
n dois. Prenez le taureau , sire ; il vous appartient 
« comme notre roi et notre maître. La reine, votre 
a auguste compagne , vient de vous donner un 
e lionceau ; il est juste que nous travaillious pour 
a elle, donnez-lui la vache;quant k messire votre 
a fils, ses droits ue doivent pas être oubliés, qu'il 
a prenne le veau. » 

Cette Table n'est pas dans les deux volumes de M. Ro- 
quefort. 

Voici comme Esope coate cette fable. 

a Le lion , l'âne et le renard allèrent chasser; 
ails prirent beaucoup de gibier, et le lion or- 



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362 LE UON, LE LOUP ET LE RENARD. 
a donoa de faire les parts. L^âne les fit réellement; 
« mais le monarque le saisissant aussitôt lui- 
« même , l'étrangle. Il charge ensuitedu partage le 
a renard, qui, plus fin quel'autre, donne presque 
« tout au tyran et ne se réserve qu'une très pe- 
u tite portion. » Interrogé qui lui a appris à par- 
tager si juste: aC'est celui-ci», dit-il, en montrant 
l'àne mort. 



LE LOUP DEVENU ROI. 



On raconte que le lion, ayant résolu un jour 
de voyager, convoqua tous les animaux pour leur 
déclarer son projet; et, comme d'ailleurs il ne 
comptoit pas revenir de sitôt, il leur permit 
même de se choisir un roi à sa place. Tous ré- 
pondirent d'abord que sur un choix si difficile 
ils ne s'en rapporteroient qu'à lui seul; et, en 
conséquence, ils le prièrent de chercher dans sa 
noble famille quelqu'un qui fût digne d'être son 
successeur, m Je ne me suis point donné d'héri- 
a tier, répondit-il, je laisse le trône vacant, pla- 
« cez-y qui vous plaira. » 

D'après ce consentement les animatix prirent 



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LE LOUP DEVENU ROI. 363 

jour pour se donner un maître. Ils choisirent le 
loup et vinrent demander pour lui l'agrémeot 
de leur ancien monarque. « J'approuve votre 
«c élection , dit celui-ci. Votre nouveau roi est ac- 
1 tif, hardi, entreprenant, et je ne desirerois à 
« sou courage et à sou caractère qu'un peu plus 
« de franchise et de loyauté. Prenez garde seule- 
a ment qu'il ne se donne quelque traître pour 
a conseiller. Si, par exemple, il alloit prendre le 
a renard, ce seroient deux méchants ensemble, 
R et alors vous auriez tout à craindre. J'ap- 
a préhende encore, je l'avouerai, qu'il ne puisse 
a pas commander à sa gloutonnerie. Voulez-vous 
« suivre un bon conseil ? Faites-lui promettre que 
a tant qu'il sera roi il ne mangera chair d'animal 
«vivant, et ne lui prêtez serment d'obéissance 
a que quand il aura , le premier, prêté celui-là. » 

L'avis fut exécuté. Le loup fit sans scrupule 
tous les serments qu'on voulut , parce qu'il espé- 
roit bien les rompre impunément lorsqu'il seroit 
le plus fort. En effet , il ne vit pas plus tôt son au- 
torité assurée et son prédécesseur parti qu'il vou- 
lut manger de la chair. Cependant , afin de ne 
pas trop effaroucher les esprits, il employa la 
ruse, et la sienne fut tdie qu'elle eut l'apparence 
de la justice. 

Il appela donc la brebis et lui demanda, sur 
la foi qu'elle lui devoit comme sujette, s'il étoit 



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364 I^ I^UP DEVENU ftOl. 

vrai, ainsi qu'on le prétendoit, qu'il eûtl'hal^ne 
forte. CelleKîi, trop bétepoursoupçonner le piège 
qu'on lui tendoit, convint avec franchise que la 
bouche du sire eshaloit une odeur capable de 
sufifoquer. Lui aussitôt , avec l'apparence dé la 
colère, convoque ses barons. Il leur demande 
quel traitement mérite celui qui a fait honte et 
insulte à son seigneur. Tous opinent à la mort; 
et à l'instant il fait égorger la brebis et la mange , 
aprèsen avoir cependantdistribué quelques mor- 
ceaux aux ju:ges pour les intéresser à sa félonie. 

Quelques jours après, lorsque la brebis fut en- 
tièrement consommée, il manda le chevreuil et 
lui 6t la même question qu'à l'autre. Ce dernier, 
que l'aventure du porte -laine avoit rendu cir- 
conspect, donna dans l'extrémité opposée; il as- 
sura le prince qu'il n'y avoit roses , parfums ni 
aromates qui, pour la douceur, approchassent 
de son haleine. D'après une flatterie aussi gros- 
sière, nouveau conseil pour savoir comment de- 
voit être puni le sujet qui avoit menti impudem- 
ment à son souverain : nouvel arrêt de mort, par 
conséquent, et nouvelle victime. 

Peu après, le loup, en se promenant, aperçut 
un gros singe dont il eut envie. Il le questionna 
aussi sur son haleine, comme les deux premiers; 
mais le drôle étoit plus fin qu'eux. Il répondit 
adroitement qu'elle ressembloit à -celle de mille 



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LE UDUP DEVENU ROI. 365 

autres; c'est-à-dire qu'il ne la trouvoit ni douce 
ni forte. La réponse étoit adroite; il n'y avoit pas 
là de quoi traduire en jugement : aussi le tyran 
fut-il embarrassé. Voici ce qu'il imagina. 

Il se mit au lit, se dit malade, se plaignit d'un 
dégoût général et envoya chercher des médecins. 
Ceux-ci lui demandèrent s'il n'y auroit pas quel- 
que chose qui pût le ragoûter. « Non, répon- 
B dit-il. J'ai bien, il est vrai, une envie démesu- 
« rée de manger du singe; mais je sais aussi le 
o serment que j'ai fait en montant sur le trône, 
« et j'ai la conscience trop délicate pour y man- 
quer. » Les médecins , comme vous pouvez 
crpire, s'empressèrent de rassurer cette âme si 
timorée. A les entendre, tout devenoit juste 
quand il s'agissoit de conserver une tête si chère. 
Enfin ils représentèrent que le roi avoit pro- 
mis seulement de ne point manger de chair vi- 
vante, mais que son serment ne regardoit point 
la chair morte. Ainsi il n'y avoit , selon eux , qu'à 
tuer le singe , et les scrupules du sire n'avoient 
plus de fondement. 

Ces scrupules n'étoient pas bien considéra- 
bles , car Û étrangla lui-même l'animal et le man- 
gea aussitôt. Ce n'est pas tout. Enliardi par ces 
criminelles complaisances , il devint de jour en 
jour plus entreprenant. Bientôt il ne connut plus 
de frein, et pendant tout le temps qu'il régna il 



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366 LE LOUP DEVENU ROL 

□e cessa de dévorer sans honte ses sujets, toutes 

leâ fois que la faim lui en demanda quelqu'un. 

On doit bien se garder de se donner pour sei- 
gneur tin homme méchant, car rien ne pourra 
l'arrêter et il traitera ses sujets comme le loup 
traita les siens. 



LES DEUX LOUPS. 



Deux loups s'entretenoient ensemble des bri- 
gandages de leur vie scélérate : car les méchants 
ont quelquefois des retours de vertu, a Nous 
« sommes en exécration, disoit l'un d'eux: aussi 
s nous fait-on sans cesse la guerre et vivons^ious 
« dans des transes étemeltes. Changeons de con- 
« duite, essayons de bien vivre; et aloi-s, loin 
« d'être redoutés, loin d'avoir nous-mémesàcrain- 
« dre, nous serons partout honorés et chéris. Tu 
tt as raison, répondit l'autre, soyons bons; mais 
a qu'imaginerons-nous pour l'être , et surtout 
n pour convaincre de notre changement? » 

En parlant ainsi, il aperçoit dans la campagne 
des moissonneurs qui coupoient les grains. Il 
propose à son camarade d'aller les aider. Celui- 



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LES DEUX LOUPS. 36; 

ci y consent, et voUà nos deux pénitents qui s'ap- 
prochent des travailleurs. Mais dès qu'on les voit, 
on crie après eus et on les chasse à coups de pierres 
et de bâtons. 

« Tu vois, dit alors un des loups, nous avons 
« beau foire, on nous en veut, et tout, jusqu'à 
a nos services, est imputé à crime. Eh bien! puis- 
« que nous sommes haïs, méritons de l'être, re- 
u tournons au bois et faisons pis encore qu'aupa- 
« ravant. » Ils le firent et tinrent parole. 

Combien de fois n'est-il pas arrivé à des mé- 
chants de montrer ainsi des sentiments honnêtes; 
mais quand il s'agit de les mettre à exécution, ils 
trouvent bientôt un prétexte pour s'en dispenser. 



DU LOUP ET DE LA GUÊPE. 



Un loup, pendant sou sommeil, fut piqué sous 
la queue par une guêpe , k l'endroit que vous de- 
vinez. Jugez quels hurlements il fît lorsque la dou- 
leur le réveilla. Cependant , à force de contorsions 
etde mouvements, il réussit à faire sortir l'insecte; 
mais, quand il le vit, il fut tellement indigné qu'un 
si petit animal eût pu lui arracher de pareils cris 



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368 DU LOUP ET DE LA GUÊPE, 

qu'il l'accabla d'injures. La guêpe fat choquée à 
son lourde ce ton méprisant. Elle prétendit valoir 
mieux que lui. n Assemble ici demain toute ta fa- 
« mille, lui dît-elle; j'y assemblerai la mienne j 
> nous combattrons, et la victoire décidera qui 
« de nous est le plus méprisable. » 

Le lendemain en effet, au poiut du jour, les 
deux troupes bieft ordonnées se présentèrent an 
combat. Le loup, persuadé que ses ennemis ne 
pouvoient piquer qu'où il l'avoit été la veille, s'é- 
toit bouché et tamponné, avec des feuilles, l'en- 
droit faible , et tous ses camarades en avoient fait 
autant. Avec cette assurance il s'avance fièrement 
à leur tête ; mais la guêpe , s'élançant sur lui tout- 
à-coup, s'attache sous son ventre à un endroit 
plus sensible encore , qu'elle pique et mord cruel- 
lement. II ne s'attendoit pas à cette attaque. La 
frayeur lui cause un accident qui jette au loin 
le tampon , mais non dans l'état où il avolt été 
mis. Notre héros s'enfuit à toutes jambes; et 
les autres qui le voient désarmé, et qui craignent 
pour eux la même chose, suivent son exemple. 
Il n'est point d'ennemis méprisables. 
West iwint dans les deux volumes de M. Rtxjuefott, 



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DU LOUP ET DU HÉRISSON. 369 



DU LOUP ET DU HÉRISSON. 



Le loup et le hérisson s'étoient réunis pour . 
chasser ensemble. L'un devoit arrêter les chiens» 
lesattireràlui,et les combattre avec ses pointes, 
et l'autre, pendant ce temps, devoit saisir et 
emporter la proie. Un jour qu'ils chassoient ainsi, 
le loup trouva à enlever un agneau; mais il fut 
aperçu de loin par les bergers, qui aussitôt lâ- 
chèrent leurs chiens après lui. C'étoit au héris- 
son à les attendre : il n'en eut pas le courage, 
et supplia son compagnon de te tirer du danger. 
Celui-ci fit la sourde oreille : l'autre , insistant 
vainement, lui dit enfin : « Cher ami, il m'est 
« bien douloureux de mourir ainsi sans pouvoir 
a embrasser pour la dernière fois et ma femme 
« et mes enfants. Puisque tu es sûr d'échapper, 
u charge-toi à ma place de ce triste offîce, je t'en 
« supplie. Approche et porte-leur au moins un 
« baiser, comme le dernier gage de mon tendre 
« attachement. » 

].£ loup, par une sorte de compassion , s'avança 
pour embrasser son ami, mais l'ami aussitôt le 



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370 DU LOUP ET DU HÉRISSON. 

saisit à l'oreille avec ime telle force, que l'autre 
fut, malgré lui, obligé de l'emporter. Cependant 
ce poids ralentissoit sa marche et donna aux 
chiens le temps de l'atteindre. Quand le hérisson 
vit qu'il alloit être pris, il le lâcha et grimpa sur 
un arbre qui éloit là auprès. Le loup alors le 
supplia de descendre et de venir à son secours. 

• Que Dieu t'aide, répondit l'aniaial aux épines; 

• mais quaad je t'ai prié de venir au mien, tu 
« sais comme tu t'es conduit; tu m'asahandoDifé, 
«je t'abandonne. Adieu, défends-toi, me voilà 
■ en sûreté. ■ 



On trouve dam Marie de France deux autres fables dont 
le sujet est en partie à-peu-près le même que celui qu'on 
Tient de lire. 

Dans Tune c'eM un bccuf qui , surpris par un loup et près 
d'être dévoré , lui demande pour toute favenr, avant de 
mourir, d'aller faire sa prière sur an tertre voisin , afin que 
sa famille puisse entendre ses derniers adieux. On le lui 
permet ; mais il se met alors à beugler d'une manière épou- 
vantable , et attire vers lui tes chiens qui étranglent te loup. 

Dans l'autre, le principal personnage est une oie, saisie 
de même par un loup. Elle se plaint de ce qu'elle va périr 
trislemeut et sans joie , tandis que ses compagnes , destinées 
aux festins , y paroîtront au son des instruments de musique. 
Oh ! s'il ne faut que de la musique pour te consoler, réplique 
le loup , je suis en état de t'en fournir. Alors il se pose sur 
son derrière , il allonge le cou, et commence à chanter à sa 
manière. Mais , pendant ce temps , l'oie qu'il a lâchée s'en- 



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DU LOUP ET DU HÉRISSON. 371 

vole. HoDteux de sa sottise , il jure de ne plus chanter jamais 
que quRDct il aura bien mangé. 

Ces fables sont imitées d'Ësope. Seulement, au lieu d'un 
boeuf ou d'une oie , le fabuliste grec suppose un chevreau , 
et lui fait prier le loup de jouer de U flùle pour l'égayer 
avant de mourir, he loup commence à chanter: les cblens 
accourent et le tuent 



LE LOUP ET LE PIGEON. 



Un loup regardoit un pigeon qui, sous un 
buisson , ramassoit de petites branches pour faire 
son nid. Le loup ne se put tenir de lui dire : « Je 
« te vois beaucoup travailler, cueillir et chercher 
« maints rameaux, et ta maison n'en vaudra pas 
a mieux, n Le pigeon lui répondit : « Je te vois 
a souvent prendre des brebis, voler des agneaux 
« et des moutons, tu n'en es pas plus avancé, ni 
ti plus riche, ni plus prisé, n 

Ainsi voit-on que les fripons et les voleurs 
n'en sont pas plus riches pour ravir le bien d'au- 
trui, et vivent toujours en pauvreté. 



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372 DU LOUP QUI AVOIT FAIT UN VŒU. 

DU LOUP 
QUI AVOIT FAIT UN VŒU. 



Jadis il fut ud loup qui, dans ud momeat de 
ferveur, voua de Éalre un carême de quarante 
jours, et de s'abstenir scrupuleusenent de chair 
pendant tout ce temps. A peine il avoit pro- 
noncé son serment qu'il rencontra un mouton 
gras et dodu. <t Ah! quelle occasion, s'écria-t-il, 
« si je n'avois pas fait un vœu ! Mais cependant', 
<r si je ne mange point ce benêt, viendra un autre 
« qui le mangera et qui se moquera de moi. 
« D'un autre côté, après tout, il faut bien dîner, 
n Acheter un saumon ou un brochet, il m'en 
a coûtera deux fois davantage. Eh bien ! appe- 
a Ions cet animal saumon, et mangeons-le comme 
« tel. » 

Je veux vous apprendre par là que rarement 
un homme vicieux se corrige de ses mauvaises in- 
clinations: une occasion de rechute s'o£Fre-t-elle 
k lui, adien les belles résolutions, il y succom- 
bera. 



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DU MEDECIN ET DE LA FILLE ENCEmTE. îyS 

DU MÉDEaN 
ET DE LA FILLE ENCEmTE. 



Certain bourgeois tomba malade, et pendant 
quelques jours il se contenta de garder le lit, 
soigné uniquement par sa fille. Enfin cependant, 
comme il sentoit le mal empirer, il envoya cher- 
cher un médecin. Celui-ci le saigna ', et d or- 
donna à la demoiselle de conserver le sang, afin 
qu'à son retour il put voir, quand ce sang seroit 
refroidi, d'où la maladie provenoit. La fille, pour 
plus grande sûreté , alla porter l'écuelle dans sa 
chambre, et la posa bien couverte sur un banc. 
Mais estant d'après l'étourdie n'y songea plus, 
et la première chose qu'elle fit en rentrant chez 
elle , ce fut de tout jeter par terre. 

Qu'imaginer en pareille circonstance pour évi- 
ter d'être grondée ? Elle ne trouva rien de mieux 
que de se faire saigner elle-même par une autre 
personne, et quand le médecin reviendroit, de 
lui présenter ce sang en place de celui de son 
père. C'est ce qui arriva ; mais l'Esculape devina 
la tricherie et voulut en punir la donzelle. II 



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374 DU MÉDEaN ET DE LA FILLE ENCEINTE. 
s'adresse au père : <x Ce sang-là, dit-il, me donne 
n pour vous de bonnes espérances , il m'annonce 
a que bientôt vous aurez un enfant de plus. » 
A ces paroles le prud'homme reste interdit, et 
il l'est avec d'autant plus de raison qu'il étoit 
veuf. Il en demande l'explication. De son côté la 
fille rougit; enfin tout s'explique; et celte-ci, 
forcée d'avouer la vérité, convient qu'à trois 
mois de là l'horoscope du médecin doit s'ac- 
'complir. 

Combien de gens qui, en voulant tromper les 
autres, ont été trompés eux-mêmes. 



NOTE. 



(l. Envoya chercher un médecin qai le saigna.) L'art de la 
chimi^e étant très peu avancé au temps de notre fabuliste , 
il était exercé par les médecine Ceux-ci portoient même 
ordinairement dans leurs visites un sachet rempli de drogues 
et des simples les plus usités , pour les administrer à l'instant 
BU malade, s'il en avoit besoin. 



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LE MILAN ET LE GEAL 375 



LE MILAN ET LE GEAL 



UiT milan étoit malade en soo lit. Dans son 
voisinage étoit le nid d'un geai, auquel il avoit 
souvent fait du mal. Il piïe sa mère d'aller vers 
le geai lui demander pardon et l'inviter à prier 
pour lui. V Comment, dit-elle, irai-je, et que 
n pourrai-je lui dire? Maintes fois tu as ravagé 
a son nid et tué ses petits. » 

Combien de gens, après leurs méêiits, vont 
criant merci et demandent des secours. 



LES OISEAUX. 
SE CHOISISSAÎÎT UN ROI. 



Les oiseaux ayant perdu leur roi s'étoient 
assemblés dans un grand bois pour lui donner 
un successeur. Tous se trouvèrent à la diète, 
excepté le coucou. On l'entendit chanter à quel- 



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376 LES OISEAUX 

que distance de là : sa voix forte et sonore frappa 
tout le monde ; on crut qu'un oiseau qui annon - 
Çoit tant de vigueur étoit fait pour gouverner 
un grand empire , et en conséquence il fut una- 
nimement élu roi. 

Cependant, avant de lui jurer obéissance, on 
voulut connoitre plus particulièrement ce qu'il 
étoit, et l'on dépécba vers lui, pour s'en assurer^ 
la mésange, renommée entre tous les volatiles 
pour être sage et prudente. Celle-ci alla se per- 
cher sur l'arbre où il étoit : elle vola, tourna 
autour de lui, l'examina bien, et fut d'abord 
cboquée de son air niais et ignoble. Ce n'est pas 
tout: dans le dessein de l'éprouver et de pouvoir 
l'apprécier plus positivement, elle se place au- 
dessus de sa tête et laisse tomber sur lui son 
ordure; le coucou, sans en être plus ému, se 
contente de secouer ses plumes. 

Alors la mésange s'en retourne et va raconter 
à l'assemblée ce qu'elle a fait. « Ce roi-là n'est 
« pas ce qu'il nous faut, dit-elle; car s'il n'a pas 
osé se venger de moi qui suis foible et petite, 
« que fera-t-il donc quand un autre plus fort que 
« lui l'insultera? Nous avons besoin d'un chef 
a robuste et courageux, qui soit en état de faire 
« trembler tous ses sujets et de n'en redouter 
aucun. » , 

En parlant ainsi, ^ie jeta les yeux sur l'aigle, 



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SE CHOISISSANT UN HOI. 377 

et admira la force qu'annonçoit cet oiseau, sa 
haute taille et son regard fier, a Yoici, ajouta- 
u t-elle, le maître qui nous convient. Il porte 
H des armes formidables, il sait endurer long- 
a temps la soif et la £aim, il ne craint point les 
a combats, et nous pouvons être assurés d'a- 
ir vance qu'il ne redoutera point de punir Tin- 
<r justice, n 

On crut la mésange, on choisit l'aigle pour 
roi, et depuis ce temps il n'a poiut cessé de 
l'être. 

Voici coinnie Esope conte cette fable. 

Les oiseaux étoîent assemblés pour choisir un 
roi. Le paon demanda la couronne, prétendant 
qu'elle étoit due à sa beauté ; déjà on penchoit 
à la lui accorder, lorsque le geai s'y opposa. « Si 
« pendant ton règne , nous sommes attaqués, lui 
« dit-il, qui nous défendra? » 



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LE PRÊTRE ET LE LOUP. 



LE PRÊTRE ET LE LOUP. 



Un prêtre avoit un loup privé, auquel il vou- 
lut apprendre à lire. «Çà, dit-il en lui montrant 
« un alphabet, regarde bien ceci et répète après 
a moi : .,^. » Le loup , au lieu de répéter la lettre , 
se mit à crier Bé. En vain le prêtre se tuoit de 
lui crier jé, il en revenoit toujours à prononcer 
le cri du mouton, u Oh! je vois bien à présent, 
« s'écria le maître, que ce qu'on a dans le cœur 
o on l'a toujours sur les lèvres. » 



Dans la fable du recueil de Marie de France , le loup ap- 
prend les lettres A , B , C ; puis , quand il s'agit d epeler, il ne 
sait dire que Aignel , Aignel. 



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DU PRUD'HOMME, etc. 379 



DU PRUD'HOMME 
QUI VIT SA FEMME AVEC UN AMANT. 



Un villain, homme fort simple, fut étonné un 
jour, en rentrant chez lui, de trouver la cham- 
bre fermée. Il regarda par le trou de la serrure, 
et vit sur le Ut un homme couché avec sa femme. 
L'innocent se relire aussitôt, mais bien résolu 
cependant de faire tapage lorsqu'elle seroit seule. 
Il revient le soir dans ce dessein : la dame, qui 
le voit rentrer de fort mauvaise humeur, lui 
demande ce qu'il a. Alors il commence sa que- 
relle. « Voilà toujours de tes lubies ordinaires, 
« répond-elle, et il n'y a pas moyen de te guérir. 
a Imbécille! est-ce que tu ne sais pas qu'il y a 
a dans la chambre un cuvier plein d'eau : tiens, 
a regarde. » 

En parlant ainsi, elle le mène au cuvier, et, 
pendant qu'il y regarde, elle lui passe un bras 
autour du cou. Effectivement il voit dans l'eau 
sa propre image, collée à celle de sa femme, 
dans l'attitude que je viens de vous dépeindre. 



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38o DU PHUD'HOMME, btc. 

<t Eh bien! lui dit-elle, voilà ce que tu as vu tan- 
« tôt : c'étoit toi et moi, et cependant voilà pour- 
« quoi tu te fâches. » 

Il convint qu'il avoil tort, et promit de ne plus 
jamais croire ce qu'il verroit. 



LE RENARD ET LE CHAT. 



Uw renard et un chat , se rencontrant dans un 
champ, se concertèrent pour aller ensemble de 
compagnie. Le chat demanda au renard par 
quelles ruses ils se pourroient défendre lorsqu'ils 
seroient poursuivis. «Des ruses, dit le renard, 
« j'en ai au moins plein un sac, mais je ne veux 
« pas ce sac ouvrir avant que nous ne soyons 
a attaqués. « Le chat lui répond : « Nous ne se- 
<• rons pas compagnons, car je ne sais qu'une 
a ruse que savent aussi bien tous mes voisins. » 
Pendant qu'ils parlent, ils voient venir deux 
chiens courants; le renard s'écrïe : a Maintenant 
ce j'ai besoin de ton aide; » le chat répond : « Se- 
« cours-toi toi-même , je n'ai qu'une ruse, elle 
« est pour moi ; » et il saute alors sur un arbre, 
les chiens saisissent le renard et se mettent à le 



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LE RENARD ET LE CHAT. 38i 

déchirer. «Compagnon, lui crie le chat, pour- 
o quoi t'oublier, pourquoi n'as-tu pas délié ton 
sac; tu l'épargnes trop, et les chiens te mal- 
u mènent durement. — Ah! dit le renard, je l'ai 
« trop épargné, et j'aimerois mieux ton seul tour 
ce que tous ceux dont j'ai la pance pleine. Je te 
n vois délivré et je péris. — Bien m'a servi, dit le 
« chat, de me souvenir de ce que j'ai entendu 
K raconter. » 

Le conseil du menteur peut quelquefois pro- 
fiter au sage, mais une parole de l'homme loyal 
est plus écoutée et sert plus dans le danger que 
tous les discours de l'homme fourbe. 

La Fontaine , ix , i^. 



DU RENARD ET DU COQ. 



Un coq chantoit sur son fumier. Près de là 
étoit un renard qui le guettoit; mais il n'étoit 
pas aisé au larron d'approcher de lui sans l'efla- 
roucher, et cependant c'est ce dont l'hypocrite 
vint à bout par une ruse, n Sire, lui dit-il, je ne 
o puis résister davantage à l'envie de vous té- 
« moigner combien vous m'avez donné ici de 



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38 a DU RENARD ET DU COQ. 

a plaisir. Il y a long-temps que je vous regarde, 
a et je vous trouve, il faut eu convenir, le plus 
« parfait des animaux que j'aie jamais connus, 
a Mais ce qui me plaît en vous surtout, c'est 
n votre voix. De ma vie je n'en ai encore entendu 
«une pareille, accepté peut-être celle de votre 
(t père : il est vrai pourtant que lui il chantoit 
" les yeux fermés, — Je suis capable de le iaire 
« comme mon père , » répondit le coq; et à l'in- 
staut, fermant les yeux, il bat des ailes pour 
chanter, mais à l'instant aussi il est saisi et enlevé 
par le renard. 

Heureusementpourluifdes bergers qui étoient 
là à peu de distance virent le voleur emporter 
sa proie : ils lâchèrent leurs chiens après lui. Le 
coq alors, usant d'adresse à son tour, dit au ra- 
visseur : « Criez-leur que je suis de vos amis, ils 
«vous laisseront aller.» Le renard le croit, il 
ouvre la bouche pour parler, mais il lâche ainsi 
l'oiseau, qui aussitôt vole sur un arbre et se 
moque de lui. u Maudit soit celui qui parle, lors- 
« qu'Udevroitse taire, ditle renard. — Maudit soit, 
a ajouta le coq , celui qui ferme les yeux lorsqu'il 
« devroit veiller. » 



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LE RENARD ET LOURSE. 



LE RENARD ET L'OURSE. 



Um vieux renard étoit devenu amoureux d'une 
jeune ourse, sa voisine. Non content de lui faire 
des propositions fort malhonnêtes, il s'émancipa 
un jour au point qu'elle se mit en colère, et 
qu'elle le poursuivit pour le punir. C'est à quoi 
le drôle s'attendoit. En courant devant elle, il la 
fit tomber dans un piège qu'il avoit tendu, et 
où elle se trouva tellement empêtrée, qu'il ac- 
complit tous ses désirs sans qu'elle pût, en au- 
cune façon, l'en empêcher. Quand il se fut satisfait 
il la quitta, et ajouta d'un air ironique : « Il n'a 
«tenu qu'à vous, la belle, que je vous susse 
« quelque gré de ce qui vient de m'arriver; mais, 
11 grâce à votre humeur gentille, je n'en ai pas 
« moins tout obtenu, et ne vous en ai nulle obli- 
B gation. » 

Combien de gens à qui pareille aventure est 
arrivée, et qui, sans être renards, ont pu dire l.i 
même chose. 



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384 ^^ RENARD ET LF. PIGEON. 



LE RENARD ET LE PIGEON. 



■ PouEQuoi te tiens-tu ainsi à l'écart, disoit un 
« renard à certain pigeon qu'il voyoit perché sur 
a un toit. Descends, viens près de moi sans dé- 
o fiance. Efa quoi ! ne &ais>tu don c pas l'ordonnance 
« qui vient d'être publiée? La paix, est faite entre 
« les quadrupèdes et les oiseaux; les deux mo- 
(tnarques l'ont signée mutuellement, et, sous 
<x les peines les plus graves, ils ont défendu toute 
a hostilité entre leurs sujets. J'ai lu moi-même 
X redit : pigeons et renards peuvent désormais 
o jouer ensemble en toute sûreté. Viens donc, 
« ne te fois pas attendre. — Ty vais , répondit la 
a colombe ; mais dis-moi auparavant ce que nous 
« veulent ces deux chasseurs que je vois là-bas 
a avecleurs chiens? — Sont-ils bien éloignés? — 
o Non, ils accourent vers nous au gdop, et bten- 
o tôt ils nous auront joints. — Adieu , nous 
a nous reverrons une autre fois, je crains que 
o les hommes n'aient publié , de leur côté ,. une 
o ordonnance contraire à la nôtre, b 

La Fontaine, ii, i5- 



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DU VILLAIN ET DU FOLET. 



DU VILLAIN ET DU FOLET. 



Pendant plusieurs jours , un villain avoit été 
occupé à guetter un folet qui, depuis quelque 
temps , rôdoit dans sa maison . Enfin il l'attrapa , et , 
pour ravoir sa liberté , le génie lut obligé de com- 
poser avec lui. « Fonne trois souhaits, dit-il au 
n manant, je les accomplirai, n A ces conditions 
on le lâche. Le viUageois rentre chez lui , bien 
content,pour raconter son aventureà sa femme; 
et dans la joie où il est , il permet même à celle- 
ci de former seule un des trois vœux. 

Une semaine entière se passa sans qu'ils pus- 
sent se décider sur ce qu'ils demanderoient. Le 
dimanche enfin, comme ils avoient à dîner un 
morceau de mouton , il se trouva un os dont la 
fenune voulut avoir la moelle. N'en pouvant ve- 
nir à bout, elle souhaita à son mari un bec de 
bécasse, afin qu'il pût la lui tirer. A peine a-t-elle 
fait son vœu, qu'il est accompli. Jugez après cela 
de la colère du sire. Pour se venger, il souhaite 
de son côté à sa femme qu'elle ait la tête du 
même oiseau. Autre métamorphose, et nouvelle 



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386 DC VILLADt ET DU FOLET. 

plainte par conséquent. La querelle dura, de 
part et d'autre, le reste du jour. Enfin le soir, il 
fallut bien pourtant faire la paix avant de se 
mettre au lit. Le viDain demanda que sa femme 
et lui fussent rétablis dans leur premier état. Il 
Fobtint à l'instant ; mais ce fut là aussi tout le fruit 
qu'il retira de ses trois vœux. 



LE VILLAIN ET SES BŒUFS. 



Des bœufs reposoient et ruminoient tranquil- 
lement dans leur étable , tandis que leur maître 
travaUloit à en ôter le fumier. Au lieu de profiter 
en paix du repos qu'il leur accordoit, les sots ani- 
maux s'avisèrent de lui faire des reproches sur 
tout l'aident qu'ib lui avoient gagné jusque-là 
par leur travail. « Oh!oh!ditle villain en colère, 
« je suis ma foi bien bon de me donner tant de 
peine. Çà, mes amis, dites-moi un peu qui de 
« vous ou de moi a fait tout ce fumier? — C'est 
nous , répondirent-ils. — Eli bien ! puisque vous 
a l'avez fait et que je vous nourris , vous aurez ta 
« bonté de l'ôter, s'il vous plaît ; » et aussitôt il les 
fit travailler. 



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DU VILLAIN ET DE SON CHEVAL. 387 



DU VILLAIN ET DE SON CHEVAL. 



Un villain qui voyageoit le dimanche voulut 
en route entendre la messe. Il entra pour ce4a 
dans une église et laissa son cheval à la porte. 
Pendant tout le temps que dura le sacrifice , il 
pria Dieu de lui donner un autre cheval , parce 
que le sien ne valoit rien; mais, quand il sortit, 
il s'aperçut qu'on le lui avoit volé. Alors il rentra 
pour demander à Dieu de le lui rendre, parce 
que ajmais il n'en avoit eu un si bon. 



LE VILLAIN ET LA CHOUETTE. 



Un villain nourrissoit une chouette qu'il ai- 
moit beaucoup , et l'instruisit si bien , qu'il lui 
apprit à parler. Un voisin lui tua son oiseau: il le 
cita à la justice, et raconta au juge comment cet 
oiseau parloit et chantoit toute la matinée. Le 
juge dit que le voisin avoit mal fait , et il le manda 
à son tribunal. Au jour que celui-ci devoit com- 



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388 LE VILLAIN ET LA CHOUETTE. 
paroître, il prit un cuir qu'il cacha sous son 
manteau , ayant soin d'en laisser pendre un des 
bouts pour faire entendre au juge qu'on le lui 
donneroit pour récompense du gain de la cause: _ 
il entr'ouvrit souvent son manteau , si bien que le 
juge le comprit. L'autre villainétantappelé,le juge 
lui demande ce que chantoit la chouette et quelle 
povle elle disoit. Il répond qu'il n'en sait rien. 
a Si tu n'en sais rien, et si tu ne comprenois point 
a sesparolesnison jargon , comment veux-tu que 
> l'on te fasse réponse. » Celui-ci s'en alla sans 
avoir eu justice , à cause du cadeau qu'avoit fait 
son voiein. 

Le6 princes et les rois ne doivent point confier 
leur pouvoir à des gens avides; car dès-lors il 
n'y a plus de justice. 



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LE VILLAIN ET LÉ DRAGON. 



LE VILLAIN ET LE DRAGON. 



Un dragon qui habitoit une crevasse de rocher 
avoit Élit connoissance avec un paysan du voi- 
sinage. « Sois mon ami, lui avoit-il dit, je puis 
« te rendre bientôt riche, et ne te demande pour 
« cela que de m'apporter ici du latt deux fois 
« par jour; mais songe aussi à m'étre fidèle , car 
(t s'il t'arrire jamais de me trahir, je t'avertis d'a- 
« vance que tu t'en repentiras long-temps. » 

Dès le lendemain eflèctivement le villain porta 
du lait à l'animal, et il en reçut en récompense 
une pièce d'or. De retour chez lui , il raconta son 
aventure à sa femme , et lui montra ce qu'il venoit 
de recevoir. A la vue-^ cet or, Tîmaginatioii de 
l'épouse s'enflamme : elle suppose que le dragon 
a en sa possession un trésor immense, et conseille 
à son mari de le tuer, afin de s'emparer de tout 
à-la-fois. Le mari se laisse tenter : il prend une 
- hache, se rend le soir au rocheravec du lait, puis, 
lorsqu'il voit le dragon occupé à boire , il lève sa 
hache pour le couper en deux; mais sa précipita- 
tion est telle que son coup, mal assené, portesur 
le rocher, et que l'animal se retire sans blessure. 

Celui-ci ne tarda pas à se venger. Dès la nuit 



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390 LE VnXAm ET LE DRAG<»f. 
même, le fils du traîtresses chevaux, ses bœufs, 
ses moutons, tout fut étranglé. Jugez quelle 
désolation quand notre homme se réveilla. Il 
s'en prit à celle dont le conseil perfide lui avoit 
attiré tous ces désastres; et la femme, qui en 
craignoit d'autres encore, conseilla alors d'em- 
ployer les excuses et d'aller demander grâce au 
dragon. Le villain s'en va donc de nouveau, avec 
du lait, se présenter à la crevasse. Là il se jette 
à genoux, et d'un air humble supplie l'animal 
d'accepter son présent, a Sans doute c'est du poi- 
« sou que tu m'apportes là ? répond l'autre. 
« N'ayant pu réussir hier avec la hache, tu crois 
« un breuvage plus sûr apparemment? Retourne 
o chez toi et n'approche jamais d'ici. La seule 
a grâce que je peux l'accorder est de ne pas ven- 
« ger ton crime sur toi-même. Mais c'en est fait 
a. pour toujours entre nous deux. Tant que tu 
H songeras à ton fils, tu dois me hair, et je te 
« craindrai , moi , tant que je verrai sur ce rocher 
« l'empreinte de ta trahison. » 

Dans Esope , c'est le serpeat qui est coupable. Il tue le fils 
cTun laboureur. Le paysaa va pour le tuer, et il manque son 
coup. Quelque temps après, il retourne avec du pain , àm» 
l'espérance que son ennemi aura tout oublié. Ce dernier lui 
répond , comme ci-dessus , qu'il ne peut plus y avoir d'amitié 
ni de confiance entre eux deux. 

On connoît le joli conte de Sénécé , le Kaïmak ou la Con- 



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DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT. Sgi 



DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT. 



Uk paysan se soiilageoit de certain besoin dans 
son verger. Un escarbot, profitant de l'occasion, 
se glissa dans les intestins du sire, vous devinez 
par où. Notre homme souffrit beaucoup , il ne 
dormit plus, le ventre lui enfla; enfin, comme 
il ignorait l'origine du mal , son inquiétude fiit 
telle qu'il alla consulter un médecin. I^'esculape , 
qui étoit tout aussi ignorant que lui, mais d'tine 
autre manière, déclara que c'étoient signes de 
grossesse. A l'instant la nouvelle s'en répand à la 
ronde. Le peuple, toujours sot et superstitieux, 
publie que ce prodige est l'annonce d'un grand 
malheur. On attend en tremblant le moment des 
couches : on va même jusqu'à garder jour et nuit 
l'homme et son futur enfant. 

Un beau matin l'escarbot sortit par où il étoit 
entré, et l'on ne parla plus de la grossesse que 
pour en rire. 



Cette fable paroît n'être tju'une parodie polissonne de la 
Monlogne qui enfante imk souris. On regarderoit aujourd'hui 
comme de fort mauvais Ion des plaisanteries pareilles , et 



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3g3 DU VILLAIN ET DE L'ESCARBOT. 
l'on surmt rsûsoD ; maïs le gofit q^it moins délicat, i) y^ a 
ànq sîicles. Je m'ai traduit cette pièce que parce qrt'elle 
tourne en ridicule l'ignoraDcedu peuple et sa superstition. Il 
semble ipi'on ne devoit pas attendre tant de philosophie de la 
renme qui nous a donné ic Purgatoire de saint Patrice. 



DU VILLAIN ET DE L'ERMITE. 



J*Ai ent^du parler d'un villain qui trouvoit 
fort mauvais que Dieu nous eût damnés pour 
une pomme. Dans son Toisinaga habiloit un bon 
ermite qu'il alloit voir souvent. Le saint homme 
lui parloit toujours des choses divines, mais le 
manant en revenoit sans cesse à dire qu'assuré- 
ment Adam n'avoit pas péché comme on le di- 
soit; qu'une pomme n'est pas un morceau assez 
friand pour Ëtire désobéir aux ordres exprès de 
Dieu, et que, quant à lui, s'il s'étoit trouvé dans 
le paradis terrestre, le serpent, k coup sûr, n'eût 
pu le tenter avec pareille amorce. 

Toutes ces objections ennuyèr^it l'ermite. Il 
résolut de les faire finir; et un jour qu'il atten- 
doit le villain, il cacha sous une jatte une souris 
qu'il avoit prise, puis, quand celui-ci fut arrivé, 
il le quitta pour un moment sous prétexte d'aller 



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DtJ yiIXAIN ET DE L'ERMITE. SgS 
à l'église, et lui r«coniinBnda sur toutes cboses- 
lie lie ptHnt toucher à la jatte. Cen étoît a^sez 
de cette défense pour exciter la curiosité duvU- 
^geois. .11 soupçonna à tout cçci du mystère, 
leva la jatte, et vil une souris qui s'échappa. Le 
reclus k son retîour \e gronda beaucoup. « C'est 
« votre faute , répondit Je villain , il ne falknt pas 
B me rendre curieux. Si vous ne m'aviez rien 
(c défendu, je n'aurois touché à rien, — Eh bien!' 
« répartit l'ermite, puisque tu m'as désobéi sans 
« qu'il en résultât pour toi aucun plaisir, con- 
« çois-tu maintenant comment Adam a pu déso- 
« béir à Dieu pour celui de manger une pomme. » 



LE VILLAIN ET LE LOUP. 



Des chiens chassoient un loup. Il se trouva 
arrêté dans sa co»irse par une rivière large et 
rapide; mais heureusement pour lui il y avoit là- 
un bateau, et il pria le maître de le passer de 
l'autre côté, o Que me dooôeras-tu pour ma 
o peine? demanda le batelier. — Je ne puis, sire, 
a vous payer en aident , parce que je n'en ai pas; 
«mais je vous dirai, si vous le voulez, trois 
«maximes admirables, vraiment dignes d'être 



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394 LE VILLAIN ET LE LOUP. 

< écrites en lettres d'or; et d'abord, pour vous 
a prouver que mon intention n'est pas de trotn- 
a per, voici la première : Fais toujours le bien , 
o sans t'inquiéter de ce qui en arrivera. » 

La maxime ayant fait impression sur le bate- 
U^, il reçut le loup dans sa nacelle. Quand on 
fut au milieu de la rivière, notre passager ouvrit 
une seconde fois la bouche et dit : Si un trom- 
peur te promet quelque chose, crains toujours 
dêtre dupe. Enfin, lorsqu'il fut arrivé au bord, 
il s'élança hors du bateau, et en s'enfuyant ajouta : 
Regarde toujours comme perdu ce que tu auras 
fait pour un méchant. 



Mes lecteurs se rappelleront sûrement avoir lu dam les 
fabliaux un conte intitulé le Lai de l'Oiselet , dont le sujet 
est le même que celui de cette fable. Un oiseau , pris dans 
les filets d'un paysan , promet pour sa rançon trois maximes 
merveilleuses ; et ces maximes , qu'il dit lorsqu'il est lâché , 
sont, comme ici , toutes trois dérisoires. Voyez t. iv, p. ay. 

Harie de France , au reste , a mis en fable aussi ce conte 
àeXOiselet , et je soupçonne ^e ce n'est pas te seul. Z« Vil- 
lain et l'Escarbot qu'on a lu ci-dessus , le Prud'homme qai vit 
sa femme avec un amant, le Médecin et la Fille enceinte , me 
paroissent visiblement des fabliaux dont elle s'est emparée. 
Peut-être même est-ce d'après cet exemple que les copistes 
qui , dans le temps , ont fait des recueils de ses fables , y ont 
inséré , comme je l'aï dit ailleurs , plusieurs contes. Quoi qu'il 
en soit , voici les trois maximes par lesquelles elle termiae 
sa fable de l'Oiselet et du VUlain. 



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LE VUJAIN ET LE LOUP. îgS 

Ne crois pas tout ce qu'enteDdnts, 
Garde biec ce que lu aurai: 
Par promeue ne le perds pas. * 

Comme Harie s'étoit permis de mettre en fables certains 
contes , on s'est permis aussi dans la suite de mettre en contes 
quelques-unes de ses fables. C'est ce qui est arrivé spétnale- 
meat i celle «ta WiUain et du Utup. Voici comme on la trouve 
imitée dans le Paggïona. 

■ Un pauvre batelierquin'avoitriengagnéde tout le jour, 

• s'en retoumoit le soir, fort triste chez lui. Tout-à-coup un 

• homme l'appelle pour passer l'eau. Le voilà fort content ; 

■ mais, quand il s'agit de le payer, on lui déclare qu'on n'a pas 

• mae maille , et on lui oITre en dédommagement un conseil , 

■ qui , dit-on , lui vaudra beaucoup. Il a beau dire que sa 

■ femme et ses enfants ne vivent pas de conseils; faute de 

• mieux, il est obligé de s'en contenter. Il demande donc quel 

• est ce conseil capable de l'enrichir. Le voici, répond le passa- 

• ger : ne passe jamab personne qu'on ne t'ait payé d'avance. > 

Ce conte se trouve de même dans le Chaste-Ennui , 
pages 371 et 449. 

Dans la Gibecière de Morne , page 194- 

Dams le Courier facétieux , page a3. 

Dans te Facétieux Béiieille- malin , page 4o8. 

Et dans ie Passa-teinjfo de' caria.» page 91. 

Le lyéior des récréations , paçe 198. 

he Fameux jirloae , page i3o. 

Les Contet de Despe^iers , tome m , page 318. 

Et les FaeetÏŒ Frischlini l'arrangent différemment. 

Selon ceux-<^ , c'est un pèlerin qui , n'ayant pas de quoi 
payer l'aubergbte chei lequel il a logé , offre de le satisfaire 
en chansons. ■ Je n'ai pas besoin de chansons , dit l'hôtelier, 

* Je ne trouve pas celte hble duuleideui. TolunMide M. Soqueibrt, 



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396 LE VILLAIN ET LE LOUP. 

■ il me faut de l'aident. — Mais , si enfin je parviens à tous 

■ rendre content par ce moyen-là , de quoi vous plaindrez- 

■ vous? B ^t alors mon homme de chanter tout ce qu'il savoit 
de chansons, sans qu'il p&t cependant réussir â contenter. 
Enfin il en dit une, dont le refeain éloit: Mettez la main à 
la poche et payez F hôte. * Oh I pour celle-ci encore, passe i>, 
dit l'aubeqpste en souriant. • £h bien I puÎMpte ceHe-câ vous 
• a satisfait , réplique le pèlerin , nous vmlft quittes ; adieu. ■ 

Cette fable est la seule de laquelle j'ai cité quelques imi- 
tations. Il m'eût été facile de faire la même chose pour le 
plus grand nombre des précédentes. Mais ces sujets , pour la 
plupart, n'étant point de l'invention de Marie , et par consé- 
quent ne tenant point à l'honneur de la France comme nosfa- 
btiaux , nous sommes moins intéressés k les revenditpier sur 
ceux qui pourroient les avoir pillés. 

DU VILLAIN 
QUI DONNA SES BŒUFS AU LOUP. 

Les bœufs d'un villain avoient si mal travaillé : 
ils l'avoient tant fait jurer, qu'enfin, dans son 
impatience, il souhaita qu'ils fussent mangés du 
loup. Or vous saurez que là tout auprès ëtoit un 
loup qui entendit le souhait du villain, et qui 
vint aussitôt se présenter à lui pour avoir les 
bœufs. Celui-ci de les refuser, comme vous l'ima- 
ginez bien; l'autre d'insister: là-dessus grande 
dispute. Un renard passe par là : on le choisit 
pour arbitre. 



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DU VILLAIN QUI DONNA SES BOEUFS, btc. 397 

Le nouveau juge commence d'abord par faire 
jurer aux deux parties qu'elles s'en rapporteront 
à son jugement, quel qu'il soit. Quand leur ser- 
ment est fait , il tire le villain à l'écart, et lui dit 
à l'oreille: « Ecoute, l'ami: il ne tient qu'à moi 
u dans ce moment-ci de te ruiner pour jamais si 
a je veux. Mais je ne suis pas méchant , et tu vas 
a en voir la preuve. Veux-tu me promettre une 
•c poule grasse pour moi , avec une oif; pour ma 
« femme? Je te promets, en retour, non-seule- 
a ment de prononcer en ta faveur, mais encore 
« de te livrer vivant le loup , ton ennemi. » 

T.<es conditions ayant été acceptées, il va de 
même parler secrètement au loup, a Cousin, lui 
o dit-il , tu sais bien , entre nous , que tu n'as au- 
« cun droit sur les bceuÊ de ce manant. Je viens 
a de le sermonner néanmoins j et , à force de re- 
« présentationsj'ai obtenu de lui, pourdédomma- 
« gement, un beau et grand fromage qu'il des- 
a tinoit au baron son seigneur. Si tu veux en 
« goûter, suis-moi, je sais où il l'a mis. n 

En parlant ainsi , il le conduit vers un ^uits 
voisin, et lui montre l'image de la pleine lune 
qui se peignoit dans l'eau, car déjà la nuit étoit 
commencée. « Le voilà, dit-il, ce fromage déli- 
« cieux que j'ai enfin extorqué; voilà la cave où ' 
u on le gardoit : allons, descends. » 

Le loup, défiant et soupçonneux, n'osa point 



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398 DU VILL Am QUI DONNA SES BtEUFS , btc. 
s'y risquer; l'autre, qui ne pouvoit l'attirer dans 
le piège qu'en lui inspirant par son exemple une 
certaine confiance, se met dans un des seaux, 
et lorsqu'il est arrivé à l'eau , il y enfonce la tête 
comme s'il vouloit tout manger à lui seul. «: Ap- 
« porte-m'en donc un morceau , lui crie le loup. 
« — Je ne te puis, mon ami, il est trop lourd, il 
o faut que tu viennes toi-même. » 

Sire lo^p a tant de peur d'arriver trop tard , 
qu'il se précipite dans le seau vide. Plus lourd 
que le renard, il l'enlève et descend à sa place. 
Celui-ci en passant le félicite sur sa bonne for- 
tune, n Je désire que le fromage soit à ton goût, 
« lui dit-il; mais n'en mange pas trop cependant, 
a car je vais avertir le villain, et je suis persuadé 
« que tu auras de lui quelque autre chose, d 
Recueil de Barbaian , tome II, page 144. 



LE VILLAIN ET LE SERPENT. 



Un vilain s'étoit lié d'amitié avec un serpent, 
et il lui renouveloit chaque jour ses protestations 
d'attachement. La maligne bête voulut s'en as- 
surer: die allégua un voyage, et avant de partir 
donna au villageois un œuf qu'elle lui recom- 
manda de garder bien exactement. Tant de soins 



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LE VILLAIN ET LE SERPENT. 399 
et de prédilection pour un oeuf le surprirent : 
il en demanda la rai^ion. « C'est qu'à cet œuf est 
o attachée la conservation de mes jours, répon- 
» dit le serpent; à l'instant même qu'il se cassera 
a je dois mourir. » En parlant ainsi, l'animal dit 
adieu à son compagnon et feignit de s'éloigner; 
mais son discours avoit échauffé la cervelle du 
manant. Celui-ci se crut possesseur de la vie du 
reptile, et s'imagina que, s'il le faisqjt périr, il 
s'empareroit de tous ses trésors. Dans ce dessein 
il jette l'oeuf par terre; mais à peine l'a-t-il cassé, 
que le serpent, retournant sur lui en colère, lui 
reproche sa perfidie et le quitte pour jamais. 

Ne confiez jamais ni votre honneur à un traître- 
ni votre trésor à un avare. 



DES DEUX VILLAINS. 



Tocrs les jours un villain alloit à l'église prier 
Dieu qu'il le bénit, lui , sa femme et ses enfants, 
mais nul autre avec eux. Un jour qu'il faisoit sa 
prière fort haut, un autre villain qui étoit auprès 
de lui l'entendit, et celui>ci ajouta : «Mon bon 
« Dieu , maudLsscz cet homme , maudissez sa 
a femme et ses enfants, et nul autre qu'eux, n 



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4oi> LE VOLEUR ET LES MOUTONS. 



LE VM-EUR ET LES MOUTONS. 



On avoit mis au pâturage un nombreux trou- 
peau de moutons, et comme l'endroit étoit fermé, 
on ne leur avoit donné aucun gardien. Un voleur 
s'en aperçut et profita de cette sécurité pour en 
dérober un. Le lendemain il vint en enlever un 
second, le surlendemain deux ou trois, et pen- 
dant long-temps il fit ainsi tous les jours. Les 
moutons voulurent d'abord en avertir leur maître; 
mais choqués de l'indififérence méprisante avec 
laquelle il sembloit les avoir abandonnés, ils se 
piquèrent contre lui, et pour le punir se lais- 
sèrent «nlever les uns après les autres, sans 
pousser le moindi-e cri. Le voleur cependant 
revint tant de fois au butin , qu'enfin il ne resta 
plus qu'un agneau. Quand celui-ci vit que son 
tour étoit venu, il eut peur et alla se plaindre 
au maître. «Nous avons pris un sot parti, lui 
«dit-il, mais n'easoyezpointétonné, nous étions 
a un grand nombre. ■ 



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